CHAPITRE V
ROBBIO ET MILAN
Un fail remarquable, dans l'histoire des anciens textes de Saint-Gall, est le peu de place qu'y tiennent les textes irlandais. Saint-Gall était, en réalité, une abbaye alémane et nullenient irlandaise. Son vrai fondateur n'est pas saint Gall, mais saint Othmar ; les moines irlandais qu'on y pouvait attirer y étaient retenus comme un ornement et comme un souvenir des temps légendaires, et les libri scottice scripti y étaient des objets 4e luxe plutôt que d'usage. En revanche, nous avons dû plus d'une fois, dans les pages consacrées au texte de Saint-Gall, faire allusion aux textes espagnols. Il nous a semblé reconnaître souvent, dans les manuscrits de Saint-Gall, des leçons espagnoles ou des textes apparentés aux textes visigoths. D'où les moines de Saint-Gall ont-ils donc tiré leurs traditions et leurs textes ? Par quelle voie les influences espagnoles se sont-elles introduites en Alémanie ? Quel rôle l'Italie a-t-elle joué ici ? Telle est la question qu'il nous faut examiner.
Nous savons d'où les moines de Saint-Gall tiraient leurs manuscrits grecs. Notker le Bègue, nous l'avons vu, a copié les Épîtres catholiques en grec sur un manuscrit emprunté à Liutward, évêque de Verceil. Quant aux manuscrits latins, il se peut que l'église de Verceil en ait aussi fourni plus d'un à Saint-Gall. Les fragments des Évangiles, dans l'ancienne version « européenne», qui sont conservés à Saint-Gall et à Coire (n) présentent avec le texte du Codex Vercellensis (a) une telle ressemblance, que M. Hort a cru devoir, pour cette seule raison, désigner les fragments de Coire par le signe a*, qui atteste leur parenté avec le texte du manuscrit de Verceil. De toute manière, les relations des Églises de l'Alémanie avec celles de la province de Milan ne laissent pas que d'être très vraisemblables. L'évêché de Coire a été, jusqu'à 843, dépendant de la province ecclésiastique de Milan, et la Rhétie, qui comprenait toute la vallée du Rhin presque jusqu'au lac de Constance, était à peine séparée de Saint-Gall par deux heures de chemin. Je ne rappelle pas qu'au vi* siècle l'empire de Théodoric embrassait, d'une part, les deux versants des Pyrénées et les côtes de Provence, de l'autre l'Italie du nord avec les vastes régions qui s'étendent au nord des Alpes. A ce moment, l'Alémanie n'était pas chrétienne. Mais, comme nous le verrons tout à l'heure, on ne peut guère douter que la province ecclésiastique de Milan n'ait été en quelque mesure en communication, quant aux textes bibliques qu'elle pratiquait, avec le midi de la France et avec la côte orientale de l'Espagne. C'est
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ninsi que la liturgie ambrosienne est proche parente des liturgies gallicane et mozarabe. Il n'est donc pas impossible que certaines influences se soient exercées, à travers les Alpes, des pays méridionaux sur les pays alémans.
r/est avant tout aux manuscrits de Bobbio que nous irons demander quels ont été les textes usités dans l'Italie du nord '.
Le seul manuscrit biblique de quelque étendue, qui provienne de Bobbio et qui ait un caractère nettement local, est le manuscrit E. 26 « inferior » de la Bibliothèque ambrosienne. C'est la moitié d'une bible, commençant aux Chroniques et finissant aux Epîtres de saint Paul. Les livres sacrés y sont rangés dans un ordre qui tient de près à celui qui est suivi dans les offices. L'écriture paraît dater de la fin du ix^ ou peut-être du commencement du x^ siècle. On ne peut douter que le manuscrit n'ait été écrit à Bobbio. Une note écrite au xiii® siècle, mais qui paraît copiée, d'après le manuscrit même, de la même main qui a refait les derniers feuillets, nomme les deux abbés, du reste inconnus, Audericus et Lunibertus, sous lesquels la bible entière aurait été écrite. Un diplôme impérial de l'an 901, qui intéresse à la fois l'évêché d'Alba et Bobbio et qui a été copié aussitôt sur une page blanche, atteste que le manuscrit appartenait dès lors à l'abbaye de saint Colomban. Le texte est étrangement mêlé, comme il en est dans beaucoup de bibles du ix^ siècle. Certains livres, tels que les deux Sapiences, ont. conservé un très bon texte, très rapproché de ceux qui nous viennent d'Espagne ou du midi de la France. Le Cantique des Cantiques est accompagné de rubriques qui ne se retrouvent pas ailleurs, sinon dans le Codex Toletanns. D'autres livres, au contraire, représentent purement et simplement l'ancienne version : tel est le livre de Tobie, tel surtout le deuxième livre des Machabées. La version decelivre que notre manuscrit a conservée ne se rencontre pas ailleurs et présente un extrême intérêt*. Chose singulière, le premier livre montre un bon texte de la Vulgate. C'est ainsi que le livre d'Esther, qui est conforme à la Vulgate, est précédé du résumé de ce livre d'après l'ancienne version ^ Dans les Prophètes, nous trouvons quelques-unes des leçons caractéristiques des textes catalans. Les Épîtres de saint Paul ont pour nous
1 . La meilleure étude sur les textes bibliques de Bobbio est celle qu'Amédéf Pcyron a jointe à son livre : M. T Cfceroais ora'ioiium pro Scauro, pro TuUio et in Scaurum fragmcnfa inediia, Stuttgart, 182 4. in-i".
2 Ce livre a été fort mal publié par Peyron, non seulement à cause des fautes de lecture ou d'impression qui sont nombreuses, mais surtout parce que cet éditeur, ordinairement plus soigneux, n'a pas tenu compte du texte primitif, cacbé sous les corrections du x" siècle.
3. Commencement de Tobie (fol. 110 v°) : Inc. liber Tobin. Ijber sermonum Tobis filii Tobie/ Jilii Asiel jilii Gabaliel ex tribu IScptalim, qui capHnt.^ ductu.'i est in diebu.'i Sa/mnnasar... (compaiez p 67). — Fol 12G: Inc. pro/o(/us Hester... Inc. liber He.<iter. Anno ii° régnante \rta:rei\rY rege majore... 127 : In diehux Msueri ... (voyez p. 62).