CHAPITRE PREMIER
THEODULFE
Avec la bible de Théodulfe, nous abordons l'étude des textes carolingiens.
Les manuscrits dont nous avons à parler ne sont pas plus récents que le plus grand nombre de ceux que nous venons d'étudier; leur texte même n'est pas toujours plus moderne que beaucoup de textes mérovingiens, car ils sont, eux aussi, copiés sur des manuscrits plus anciens et la part de l'éditeur n'y a peut-être pas été très grande. On éprouve une peine infinie à les grouper, tant les variantes qui les séparent sont nombreuses. Néanmoins les bibles à proprement parler carolingiennes ont ce caractère commun, qu'elles se rattachent par groupes au nom de personnages connus dans l'histoire et qu'elles représentent, au moins par l'intention, une œuvre personnelle. Si nous ne pouvons y voir une édition, nous y trouvons au moins la pensée d'un éditeur. On verra, lorsque nous étudierons les bibles qui se réclament du nom d'Alcuin, qu'elles varient entre elles au delà de toute idée; le texte de Théodulfe, dont pourtant il a existé peu de manuscrits, est également un véritable exemple d'altérations continuelles. Mais dans les unes et les autres on peut retrouver l'intention de l'éditeur, reconnaître les modèles qu'il a choisis et savoir pourquoi il les a préférés. Surtout, au milieu des efforts malheureux vers l'unité et la pureté du texte de la Bible, nous trouvons présente la volonté du maître, du restaurateur des études et du réformateur de l'Église. C'est le nom de Charlemagne qui donne à l'étude des bibles carolingiennes leur plus grand intérêt.
Puisque Alcuin a été le dépositaire de la pensée de son maître et puisque son œuvre est la seule qui se soit inspirée d'un esprit véritablement nouveau, il semblerait que nous dussions aller d'abord aux manuscrits alcuiniens et en entreprendre avant tout le classement difficile. Ce serait appliquer la devise : Ab Jove principium, et nous rejetterions ainsi en dehors de la tradition les efforts individuels de théologiens dont la pensée n'était pas aussi nette que celle du maître et de son conseiller. Cet ordre n'est
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pourtant pas le seul que nous puissions suivre. La chronologie nous laisse toute liberté, car nos deux principaux auteurs sont contemporains. Nous sommes donc maîtres de nous occuper moins de la date des diverses éditions que de l'antiquité relative de leur texte. Théodulfe n'a pas connu ou n'a pas compris la pensée de Charlemagne; l'œuvre aussi riche de science qu'originale à laquelle il a attaché son nom n'avait pas chance de vie, puisque lui-même n'a pas su la faire copier exactement, mais surtout c'était un retour à un texte étranger et vieilli, et c'est pour cela même que nous la plaçons avant la réforme carolingienne. L'évêque d'Orléans n'était pas un Franc, c'était un Yisigoth arriéré dans les traditions du clergé espagnol. C'est donc par la Bible de Théodulfe que nous commencerons l'étude des textes carolingiens. Une autre raison nous commande de placer en premier l'édition de Théodulfe. L'histoire en sera bientôt achevée, et si dans la suite nous en rencontrons encore parfois l'influence, c'est sur les manuscrits de la recension dominante que nous la verrons s'exercer. L'histoire de la Bible d'Alcuin, au contraire, ou plutôt l'histoire du développement qui commence avec Alcuin, est une histoire sans fin qui se déroule jusqu'à nos jours. C'est au fond l'histoire de l'altération incessante d'un bon texte sous l'influence des mauvais textes. Cette étude ne doit pas être interrompue sans nécessité ; la Bible d'Alcuin cédera donc le pas, dans notre étude, à la Bible de Théodulfe. C'est tout naturellement que nous passerons, des chapitres où nous avons étudié l'influence des textes étrangers dans le royaume des Francs et particulièrement sur les bords de la Loire, à l'étude de la bible qui fut copiée, très probablement à Fleury, sous la direction de l'évêque d'Orléans, Théodulfe.
Théodulfe étaitVisigoth, comme son nom l'indique ' ; dans ses poésies il se dit souvent Geta ou Getulus; il parle quelque part de Prudence, le poète chrétien de Saragosse, comme d'un compatriote'. Le passage classique oià il fait allusion à son origine se trouve dans le remarquable poème qu'il a composé à la suite de l'enquête qu'il fit avec Leidrade, en 708, en qualité de missus dominicus :
Mox sedes, Narboaa, tuas urbemque docoram Tangimus, occurrit quo railii leeta cohors,
Reliquise Getici populi, simul Hespera turba Me coiisanguineo fit duce Iseta siinul.
lude revisentes te, Carcasoaa, Redasque, Mœuibus inferimus uos cito, Narbo, tuis'.
1 . Teuduljna, parfois Theiidulfus, et rheodnlfm sous une forme plus littéraire.