Grégoire de Tours
Au temps de Grégoire de Tours, la Bible circulait encore par volumes isolés'. Bien peu d'églises sans doute réunissaient dans leur trésor tous les livres de la Bible, et aucune peut-être ne possédait ce qu'on appelait alors une c( bibliothèque », c'est-à-dire une Bible complète ^ De là l'inégalité que nous remarquons, ici encore, dans l'usage des divers groupes de livres qui constituent la Bible. Grégoire de Tours ne cite pas tous les livres de la Bible. Les Épîtres de saint Pierre, de saint Jean et de saint Jude sont les seuls livres du Nouveau Testament qui ne paraissent pas dans ses citations, mais, dans l'Ancien, nous ne rencontrons aucune citation du Lévilique, des Nombres, de Josué, des Juges et de Ruth, des Chroniques % d'Esdras, de Tobie, de Judith, d'Esther ni des Machabées, non plus que de Daniel et de l'Ecclésiastique. Ce silence s'explique assez bien par le fait que le plus grand nombre des livres omis ont moins de valeur religieuse ou présentaient moins d'intérêt pour l'auteur; il n'est néanmoins pas défendu de penser qu'en partie du moins, ils n'étaient pas à l'ordinaire sous la main de l'historien des Francs. En effet, ces livres se trouvent rapprochés les uns des autres dans beaucoup d'anciens manuscrits, soit espagnols, soit francs. Ainsi l'absence de citations de Daniel, tandis que celles des autres prophètes sont si nombreuses, pourrait faire supposer que, dans le manuscrit des Prophètes que Grégoire de Tours avait en main, Daniel n'était, pas plus que dans les manuscrits auxquels nous venons de faire allusion, joint aux autres prophètes. Mais la chose est d'assez peu d'importance.
1. Hist. ceci., 1. IV, ch. tG: « Positis cletici tribus llbrls super altarium, id est proplœliœ, apostoti atque evangelioruhi. » V, 14 : « très libros... id est psalferii, regam, evangetioriun. » 10. : « reserato Salomonis libro. »
2. Sur Tiisagc du mot bibliotheca, dans le sens de « bible », voyez en dernier lieu le Bullcliii critique, t. XIII, 1892, p. 147,
3. La citation de la prière de Salamon [V . P., 4i), que M. Krusch rapporte à Il Ghron., vi, 20 et suiv., peut au moins aussi bien être tirée de III Rois, yiii, 3G et suiv.
Quant au texte même des divers livres bibliques cités par Grégoire de Tours, nous arrivons à des résultats assez semblables à ceux auxquels nous a conduits saint Avit. Les prophètes (Baruch excepté) sont en grande partie cités d'après la Vulgate ; les variantes sont nombreuses et parfois elles concordent avec les anciens textes, mais nous trouvons beaucoup d'expressions caractéristiques de la version de saint Jérôme. Il est vrai que nous ne possédons que des fragments des anciens textes des prophètes, mais la confusion n'est guère possible. Des livres des Rois on ne peut rien dire, sinon qu'ils sont cités librement et sans doute de mémoire. Une seule citation (F. P., 5, prol. — I Rois, ii, 5) paraît reproduire la Vulgate. Une longue citation du troisième livre des Rois (vi, 15-35*), contenue dans le traité de Cursti stellarum, reproduit exactement la Vulgate ; mais l'authenticité de ce singulier ouvrage n'est peut-être pas sufïisamment établie. Dans le Pentateuque, nous rencontrons certaines expressions qui ne se retrouvent que dans la Vulgate, mais, dans l'état fragmentaire où senties manuscrits, il est difficile de rien affirmer. Job est évidemment cité d'après un ancien texte, de même que les Proverbes et, sans doute, le Psautier. Il est vrai que le Psautier ancien, tel qu'il nous en reste plusieurs manuscrits gaulois, diffère à peine du Psautier dit « romain », c'est-à-dire de la première révision de saint Jérôme, mais le Psautier romain ne paraît pas avoir joui en Gaule d'aucun crédit et n'a pas à être considéré ici. Les citations textuelles des Évangiles sont très nombreuses dans Grégoire de Tours; j'en ai compté 76, en dehors de celles qui sont faites de seconde main d'après saint Avit ou Eugène de Carthage. Dans tous ces passages, de même que dans ceux qui sont tirés des Actes, de l'Épîlre de saint Jacques et de l'Apocalypse, il n'y a pas une seule citation qui appartienne évidemment à la Vulgate et qui ne se retrouve que là, et pas une déviation delà Vulgate qui ne se retrouve dans les textes anciens. Les Épîtres de saint Paul sont représentées par 53 citations. II est plus difficile d'exprimer un jugement sur elles que sur les citations des Évangiles, à cause du petit nombre de textes anciens des Épîtres qui sont conservés; mais, ici encore, il semble que le texte de Grégoire de Tours se rapproche des anciennes versions plus que de la Vulgate.
Les conclusions que nous venonsd'avancer sonl, àfort peu de chose près, celles de l'auteur du beau livre sur le Lalin de Grégoire de Tours ', RI. Max Ronnet. Elles sont en un singulier accord avec celles que nous avons tirées de l'étude de saint Avit. II semble donc qu'en Gaule, du commencement à la fin du vi^ siècle, quelques livres de l'Ancien Testament de saint Jérôme aient été seuls généralement en usage, et que le reste de la Bible, et particulièrement le Nouveau Testament tout entier, ait été ordinairement emprunté aux textes anciens. Cette fidélité à la tradition des anciens textes explique ce fait, que nous constaterons bientôt, que la
l. Paris, ISOO, p. ûi et siiiv.
LES ANCIFJNNES VERSIONS.
Vulgate n'a pu, pendant plusieurs siècles, se faire accepter en Gaule que
sous la forme d'un texte mélangé.