CHAPITRE PREMIER
ADALBALD ET l'ÉCOLE DE TOURS
En dehors des grandes bibles que nous venons d'étudier, l'école de Tours a produit uu grand nombre de manuscrits bibliques, parmi lesquels les Évangiles tiennent le premier rang. Avant d'aborder l'examen des manuscrits des Évangiles, nous mentionnerons un Nouveau Testament, qui sort des mêmes ateliers. Il provient de Saint-Denis et il est conservé à la Bibliothèque nationale sous le numéro 250 du fonds latin. L'écriture de ce manuscrit et son ornementation présentent tous les caractères des manuscrits écrits à Tours au milieu du ix® siècle. Les grandes initiales sont peintes assez lourdement et sont relevées d'or et d'argent. Les incipit sont écrits en partie en une belle capitale rouge, en partie en capitale d'argent sur des bandes de pourpre. En tête des Évangiles, on voit les canons d'Eusèbe sous une assez belle arcature surmontée d'oiseaux. En tête des Épîtres de saint Paul, les vers de Damase : Jamdudum Paiilus..., sont écrits en capitale rustique d'or, d'argent et rouge sur violet. La préface : Novum opus..., est en onciale, l'épître à Carpien en une semi-' onciale très bien formée ; de même les arguments, et le commencement des Actes et de TÉpître aux Laodicéens. Si nous nous en rapportons aux collations de M. Corssen, nous verrons que notre manuscrit marche d'accord avec la bible de Grandval. Sur 269 passages, les deux textes ne sont que onze fois en désaccord. Nous pouvons donc, sous la réserve de quelques dilTérences dans les parties accessoires du texte, mettre le Nouveau Testament de Saint-Denis sur le même rang que la bible de Grandval.
C'est des Évangiles copiés à Tours qu'il nous faut nous occuper maintenant. Nous connaissons quatorze manuscrits de cette famille.
Le plus important, peut-être, par son antiquité et par la signature du copiste qu'il porte, est le manuscrit 17227 de la Bibliothèque nationale. Il provient des Jacobins-Saint-Honoré et il a été donné à la Bibliothèque du Roi par l'abbé Sallier, l'un des gardes de la Bibliothèque. La
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paléosjrapliie de ce manuscrit est plus archaïijue que n'est en général celle (les bibles de Tours. L'argument de saint Matthieu et la première page des autres arguments sont en onciale; le reste des arguments est en semionciale, de même que la première page du texte de saint Matthieu, l'oraison dominicale dans le même Évangile et la première ligne de certains paragraphes tels que Chrisli aiitem generalio sic crat (Matth., i, 18). Dans cette semi-onciale, on remarque la contraction et, que nous avons déjà observée dans la bible de Saint-Aubin. Dans le texte en minuscule, ont voit les ligatures rCy ret, rt, ra; les a sont en partie semi-lunaires. On voit en plusieurs endroits des inscriptions, en partie écrites en lettres grecques, qui ont pour nous le plus grand intérêt.
Fol. 3 V" : INGFT PR/EFAT EVANGL SECOND MATHEÏÏ Aïï rPAGYAC AMIIX.
Fol. G v°; au-dessous d'une croix à laquelle sont suspendues les lettres A et Q, on lit, en lignes alternativement rouges et noires : IN NOMINK DIVINI Dl SUMMI INGIPIT LIB EVANGELII SEGUNDUM MATTIiEUM AG AàHCeQ CKÎM- BlIXeil AAAABAAAQ^
Fol. G5 : EXPLT EVANGLl SEGD MATTHEUM HABET VERS II DCG VOS QUI ESTtS LECTURI ORATE PRO SGRIPTORE GT ÂM ABIIA0IC nPQ0IIK0QPin[ '. Suit le chvisme antique.
Fol. GG, l'argument de saint Marc est suivi des mots : AD FPAQTAG AMIIX.
Fol. G8, l'Évangile de saint Marc est précédé de la croi.x que nous avons vu3 plus haut.
Fol. 108, l'argument de saint Luc est précédé du monogramme du Glirist, trè* compliqué.
Adalbakius, qui a signé ce manuscrit, est un des ealligraphes les plus distingués de l'époque carolingienne. M. Delisle nous l'a fait connaître. Plusieurs manuscrits signés de son nom nous sont conservés.
Le plus important est un manuscrit de Quediimbourg, qui contient un recueil de textes relatifs à la vie et au culte de saint Martin*. Une des dernières pages du manuscrit se termine par une souscription tracée en onciale rouge et qui est ainsi conçue :
Ego indignus prbt Adalbaldus hune libellum ex iussione domino meo Fredegiso
manu propria scripsi.
Un recueil d'opuscules de saint Augustin et d'autres auteurs, dont les premiers cahiers sont à la bibliothèque de Tours et dont les deux derniers ont été dérobés par Libri ', portait, à la fin, la signature et le mono-
1. Nous avons remarqué une note semblable dans la bible de Monza. Voyez plu.s haut, p. 90 et 223.
2. I)i3lisle, L'École calligraphique <lc Tours, p. 20 et pi. i-iv.
3. Tours, 281 et B. N. n. acq. lat. AA:> (Lihri 75). — Voyez le Catalogne de M. Dorunge, p. 1,8; Delisle, i\)lice sur las tuanuscrils dispanis de la O/Oliolhçqu,' de Tours, p. ôl [yotices et exlraits des manuscrits, t. \.\\I, i, p. 207); L'T.colr calligraphique de Tours, p. 20; Catalogue des manuscrits Lihri et Ilarrois, p. 21 cl pi. vu.
ADALBALD.
Uô
içrainnie irAiialbaldus, dans des cercles concciUriqiics. Les cahiers dérobés ont été recouvrés par la France, mais la signature d'Adalbald ne s'y trouve [)lus. Libri a c( commis le sacrilège » de Fanéanlir. Le volume appartenait, probablement dès l'origine , à l'abbaye de Saint-Martin de Tours.
Enfin on regrette la perte d'un Orose, qui a disparu depuis un demisiècle de la bibliothèque de Tours. Le feuillet qui contenait la signature : Hic liber Adalbaldi arlificis, enfermée dans un cercle où les lettres A B D L forment le monogramme « Adalbald », a été retrouvé par M. Desnoyers. Il figure actuellement, sous le numéro 405, au fonds des nouvelles acquisitions latines de la Bibliothèque nationale '.
Le nom d\Adalbaldus est inscrit, ainsi que celui de Fridegisus abbas, parmi les no min a f rat mm de Turonis, dans le Livre des confraternités de Saint-Gall *. Aucun doute n'est possible sur la personne de Fredegisus, par ordre duquel Adalbald a copié le recueil relatif à saint Martin. C'est l'illustre abbé de Saint-Martin de Tours, le deuxième successeur d'Alcuin. Alcuin était mort en 8U4, et Frédégise gouverna l'abbaye de Saint-Martin de 807 à 834. C'est donc avant l'an 834 qu'a été copié le manuscrit de Quedlimbourg, et c'est par conséquent sous le règne de Louis le Débonnaire que l'éminent artiste a, soit inventé, soit amené à sa perfection lo style admirable de la semi-onciale carolingienne.
Peut-être est-il possible de préciser davantage et, sans déterminer aucune date, de reconnaître plusieurs périodes dans le développement du talent d'Adalbald.
M. Delisle s'est assuré, par une étude attentive, que l'écriture du recueil de saint Augustin est identique à celle du manuscrit de Quedlimbourg. Le caractère calligraphique de ces deux manuscrits est en effet le style de l'école de Tours dans toute sa beauté. L'écriture semi-onciale est plus grosse et plus forte que dans aucune de nos grandes bibles : celle qui en approche le plus est, si j'ai bon souvenir, la bible de Bamberg. Aucun de nos manuscrits bibliques, je pense, ne reproduit exactement le même type, sinon peut-être les Évangiles de Nancy, dont il sera question tout à l'heure. Tout autre est le type du manuscrit que nous étudions. Rien ne s'oppose à ce que nous admettions que la main du copiste est la même dans les passages en semi-onciale ; mais les ligatures et la forme de ïa, dans la minuscule, trahissent une époque sensiblement plus ancienne : les particularités que nous avons relevées se retrouvent dans le Codex AdXy que nous avons lieu de supposer écrit sous le règne de Charlemagne. Sans qu'il nous faille remonter aussi haut, nous devons penser
1. Manuscrits disparas de Tours, p. 80 [Notices et extraits, p. ?37); L'École callifjrap/ii//ue de Tours, p. 20; J. Desuoyers et L. Delisle, Comptes-rendus de l'Académie des Inscriptions, année 188G, p. 37G et 378.