Ebbon et Hincmar
Le dernier chapitre de cette étude nous transporte dans le nord de la France, dans la province ecclésiastique de Reims. C'est par le siège même de l'archevêché qu'il nous convient de commencer. Le nom du célèbre archevêque Ebbon nous le commande, car le pontificat de ce prélat est, comme nous le verrons, antérieur à l'époque où s'est développé l'art des pays picards, flamands et wallons, l'art que nous appelons franco-saxon.
Les Évangiles d'Ebbon sont conservés à la bibliothèque de la ville d'Épernay. Le manuscrit provient de l'abbaye de Hautvillers où il a été conservé jusqu'à la Révolution. Les canons sont simples et formés de péristyles d'ordre corinthien, qui sont surmontés de branchages, de figures d'hommes vêtus et d'animaux. Le style en est médiocre. Les évangélistes sont représentés dans le moment de l'inspiration : saint Luc a la barbe noire, saint Jean est un vieillard ; les vêtements sont peints à petits coups de pinceau et les plis en sont multipliés. Les cadres de ces figures sont simples et sévères. L'exécution de ces peintures, faites d'après de bons modèles, est imparfaite. Le manuscrit est écrit en entier en minuscule d'or.
Nous parlerons plus tard du texte de ce manuscrit et des affinités qu'il présente avec les diverses familles de textes carolingiens.
Le premier feuillet du manuscrit est occupé par un poème composé de quarante-six vers léonins :
Ebo, Remense decus, prsesul pastorque coruscus Poutificum culmen seu dulce et nobile lumen
Doctor evangeliciis, prœcelsi Régis amicus Hune in honore Bel Petrique in amore beati Libnim jussit aj^i, plenus spiraminis almi. Cujus ad imperium, accelerans veiociter illum, Abba humilis iioster Petrus placidusque magister Cœpit auhelauter, perfecit et ipse llagranter. IIuuc auro iutcrius Ghristi decoravit amicus Atque ebore exterius pulclire decompsit opiums, Sic et ut ornavit, Domino Petroque dicavit.
LES ÉVANGILES d'eBBON. 279
Ad quem ' delictis pro vestris quique veiiitis Carmen et hoc legitis, Domiiium deposco pelatis, Lucis ut in cclsse hoc arce rependat utrique. Donet et eximiœ pacis diadcma perenne Eboui almiiico quin Petro corde pudico, Scilicet eximio dulci cum proie magistro, Sitque illis solio Ghristus retributor in alto Ipsorum studio quod hic liber emicat auro.
Ces vers lourds et incorrects nous disent qu'Ebbon fit copier et décorer le manuscrit, tandis qu'il occupait le siège archiépiscopal de Reims, sous les yeux de Pierre, abbé de Hautvillers, pour l'otfrir à cette abbaye, dont saint Pierre était le patron. Mabillon avait cru y trouver, à côté du nom de l'abbé Pierre, celui d'un « maître Placide », qui aurait été l'ouvrier. C'est une erreur de traduction. Notre manuscrit n'est pas antérieur à 816, puisque c'est en cette année qu'Ebbon, alors âgé de trente ans, parvint à la dignité archiépiscopale. M. Janitschek est disposé à croire qu'il a été exécuté avant 823, puisque les vers qui l'accompagnent ne font aucune allusion au grand voyage missionnaire en Danemark, accompli par Ebbon en cette année. Cette conclusion n'est pas justifiée, car les panégyriques officiels du ix^ siècle sont malheureusement à l'ordinaire fort étrangers à la véritable histoire. Mais les Évangiles d'Ebbon sont très probablement antérieurs à la terrible année 833, ou plutôt à l'année 835, où l'archevêque de Reims, destitué au concile de Thionville, se vit enfermer dans l'abbaye de Fulda. Si plus tard, en 840, à la mort de Louis le Débonnaire, il fut pour quelques mois replacé sur son trône par un retour passager de la fortune, il a sans doute eu d'autres soucis que de faire copier des manuscrits. Aucun flatteur n'aurait osé traiter de « douce et noble lumière » le prélat qui avait négocié la trahison de Lugenfeld et qui avait dégradé, dans l'église de Saint-Médard de Soissons, l'ami de son enfance et le protecteur de sa jeunesse.
Il faut rapprocher des Évangiles d'Ebbon un manuscrit provenant de Notre-Dame et signé d'Antoine Loisel, qui est conservé à la Bibliothèque nationale sous le numéro 17968. Ce manuscrit a appartenu à l'église de Beauvais. En effet, une main qui paraît du xi^ siècle a ajouté, à la fin, des oraisons dans lesquelles le premier nom invoqué est celui de saint Lucien. Ce nom est suivi de ceux de saint Vaast, de saint Germer, de saint Ouen et des patrons de plusieurs des églises de Beauvais.
La décoration de ce manuscrit rappelle d'assez près celle des Évangiles d'Ebbon, sans y être en tout conforme. Les canons sont inscrits sous des péristyles corinthiens, peints en couleurs empâtées de teintes violacées. Au haut, des oiseaux, des feuillages et des monstres. Les images des