‹ Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âgeChapitre 23 sur 340 · LE PENTATEUQIIE A PEINTURES DE SAINT-GATIEN DE TOURS · texte numérisé non relu

LE PENTATEUQIIE A PEINTURES DE SAINT-GATIEN DE TOURS

crits espagnols. Mais avant d'étudier les beaux manuscrits de l'époque où les Arabes possédaient l'Espagne, nous devons examiner un manuscrit plus ancien et encore beaucoup plus beau; je veux parler du célèbre Pentateuque à peintures de Saint-Gatien de Tours, qui s'est appelé trop longtemps le Pentateuque Ashburnham.

Le manuscrit sans égal que nous avions perdu et que le patriotisme de M. Delisle nous a fait recouvrer, est encore aujourd'hui, au point de vue de l'histoire, un trésor sans maître. Nul n'en connaît la patrie, et c'est sans preuve et sans beaucoup de fondement que les éditeurs du recueil de la Palaeographical Society l'ont attribué aux écoles de l'Italie du nord. La date paraît en être le vii^ siècle ou au plus tard le commencement du VIII^ Le texte en est une Vulgate intéressante par certaines leçons bonnes et anciennes. Je ne parle pas des corrections qu'y a apportées une seconde main, et qui sont accompagnées de la note : Contuli ut potui, car elles ne se retrouvent dans aucun manuscrit et il y a lieu de les croire purement arbitraires.

C'est dans les accessoires du texte de la Bible que se trouvent les plus grandes originalités de notre manuscrit. Il y a ici une tradition toute différente de celles de tous les pays connus. Les sommaires et la division des chapitres ne se retrouvent nulle part ailleurs. Il en est de même des indications stichom étriqués qui terminent les divers livres. Ces chiffres remontent peut-être fort haut.

L'art qui se révèle dans les illustrations du Pentateuque n'est pas moins étranger à toutes les traditions. Comme le dit fort bien M. Springer, il y a là plus qu'un art différent, une civilisation à part, dans laquelle les coutumes des peuples germaniques paraissent se combiner avec les mœurs romaines. Pour chercher la patrie de cet art étrange, il nous semble naturel de procéder par exclusion. A l'époque où nous sommes, la Germanie et l'Alémanie ne comptent pas, l'Afrique chrétienne est morte, l'Irlande et l'Anglosaxonie suivent de tout autres traditions, l'Italie demande ses modèles à la Grèce, et la Gaule mérovingienne cultive un art plus grossier, mais dont l'inspiration est, au fond, romaine. Un seul pays ne nous a rien appris de ses origines artistiques, c'est l'Espagne visigothe, avec ses dépendances dans la France méridionale. Mais nous possédons de fort beaux monuments de l'art visigoth, plus récents, il est vrai, de plusieurs siècles. Or nous retrouvons dans les bibles de San-Isid;?^o. de Léon et dans les manuscrits de l'Apocalypse de Beatus ces fonds à teintes plates, ces grands corps nus de géants donnés aux premiers hommes, ces yeux trop grands, ce mélange de raideur et de vie, qui sont les caractères des peintures du Pentateuque de Tours. Ces peintures ont été exécutées dans un pays méridional et qui était en relation avec l'Afrique; on y voit des figures de nègres, des palmiers chargés de dattes, des scorpions ; les tentes coniques y sont dessinées avec un soin particulier; les chameaux de somme et de course qui y sont figurés en plusieurs endroits sont pris

sur la nature, et les selles et les bâts sont imités avec une exactitude parfaite. Il n'est pas prouvé sans doute que les rois de Tolède aient possédé, avant 711, Ceuta et la Mauritanie tingitane; mais, à tous égards, il n'y avait pas loin de l'Espagne à la côte d'Afrique. Dans les rubriques de nos peintures, le bétacisme espagnol est fréquent; on remarque même deux fois uincerna pour pincerna. Passant à la paléographie, nous cherchons dans les recueils de facsimile les analogues de l'écriture de notre Pentateuque. Peu de manuscrits paraissent s'en approcher autant que le plus ancien manuscrit espagnol qui existe, à part le palimpseste de Léon, je parle du saint Augustin de l'Escurial '. La plume de notre copiste est plus molle et la main beaucoup moins ferme, mais les caractères généraux de l'écriture sont presque en tout les mêmes. Or voici qui paraît décisif. Nous avons remarqué dans le Pentateuque la note du correcteur : Contuli ut potui. Dans le saint Augustin, les corrections sont accompagnées des mêmes formules : Contuli ut potui, Contuli quantum milii Dominus opitulatus est. Nous en savons désormais assez pour pouvoir, avec quelque probabilité, mettre le Pentateuque de Tours à la première place parmi les monuments de l'art espagnol.

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