CHAPITRE PREMIER l'ordre des livres de la bible
On ne connaît pas l'histoire du texte biblique tant qu'on n'a pas étudié l'apparence extérieure et les parties accessoires de la bible, telle que le moyen âge l'a connue. La Vulgate n'est pas précisément un livre, c'est plutôt un recueil de traductions partielles, dont l'ordre et le groupement peuvent varier à l'infini. De ce recueil il a été fait, jusque vers le milieu du xiii^ siècle, presque autant d'éditions que de copies. Le xiii® siècle lui-même, en faisant de la Bible un livre scolaire et un produit de librairie, n'a pas pu mettre fin à la variété des exemplaires. Néanmoins, depuis le règne de saint Louis, un certain type extérieur s'est imposé aux libraires, et le désaccord avec l'usage nouveau est devenu l'exception. Cette unité relative n'a du reste été obtenue que par le retranchement d'une grande partie des accessoires du texte, et ce sacrifice a certainement été imposé par les hommes qui dirigeaient les études bibliques dans l'Université de Paris. Grâce à cette simplification et à cause de la dépendance où l'Université tenait les libraires, la Bible a acquis une apparence et une disposition plus ou moins constantes, elle est devenue un livre et non plus une collection de livres.
Les éléments extérieurs de la Bible qu'il y aurait intérêt à étudier sont la disposition des livres bibliques, les préfaces et les arguments, les sommaires ou tables du contenu des divers livres et leur division en chapitres, enfin le compte des lignes qui termine chaque livre et qu'on nomme stichométrie. Il faudrait parler encore, pour être complet, des canons des Évangiles et de divers autres appendices, ainsi que des rubriques qui marquent diverses parties de certains livres. Plusieurs des questions relatives à ces accessoires ont été touchées dans les divers chapitres de ce travail ; les préfaces de saint Jérôme et celles qui lui sont attribuées ont été étudiées par Martianay avec assez de compétence et de soin pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en recommencer l'examen. Nous ne prétendons
pas épuiser un sujet qui est sans limites. Nous toucherons seulement ici, pour en esquisser l'histoire, la disposition des livres sacrés, leurs sommaires et leurs chapitres, ainsi que la stichométrie qui les accompagne. Les indications que nous avons données sur ces matières, presque à chaque page de notre travail, ont besoin d'être expliquées par une étude d'ensemble et d'être réunies en un môme développement. Des tables aussi complètes que possible suppléeront à la brièveté de ces considérations.
Depuis le moment où l'on a commencé à réunir en un recueil les traductions que saint Jérôme avait faites de tous les livres de la Bible, la diversité la plus grande a régné dans la disposition des livres saints. Il a dû sembler naturel de prendre pour modèle l'énumération des livres sacrés que saint Jérôme avait lui-même donnée dans son célèbre Prologiis galealus, qui précède les livres des Rois \ L'ordre suivi par saint Jérôme est à peu près exactement celui des Hébreux, qui disposaient les livres bibliques en trois séries, la Loi, les Prophètes et les Hagiographes. Au reste, les Masorèthes, auxquels nous devons notre Bible hébraïque sous sa forme traditionnelle, ayant vécu plusieurs siècles après saint Jérôme, il est naturel que le Prologiis galealus ne concorde pas exactement avec la tradition hébraïque. Aux trois ordres des livres hébreux, saint Jérôme ajoute naturellement les livres deutérocanoniques ou apocryphes. Cette disposition est suivie, avec quelques variantes, par le plus ancien manuscrit espagnol, le Codex Toletamis, par deux autres manuscrits espagnols, par une ancienne bible française (B. N. 45 et 93) et par la bible de Théodulfe.
Mais bientôt le besoin se fait sentir de modifier l'ordre de saint Jérôme en rapprochant, malgré la tradition des Juifs, les livres d'un caractère analogue qui se trouvent séparés par l'ordre des Hébreux. Daniel prend place à la suite des grands prophètes, et les deux Sapiences viennent rejoindre les livres de Salomon. Cette modification à l'ancien usage s'est peut-être faite sous l'invocation du grand nom de Cassiodore. Ce célèl)re auteur, qui avait fait copier la Bible suivant trois dispositions différentes, peut servir d'autorité aux diverses coutumes qu'il a peut-être lui-même propagées '. Le premier manuscrit d'Alcalâ, les deux bibles de Saint-Germain, dont l'une est méridionale et se rattache de près à la traililion espagnole, sont les produits de cette tendance à niveler l'ancien ordre des Hébreux. Les bibles copiées à Tours suivent exactement (sauf la suppression du ni® et du IV° livre d'Esdras) l'ordre de la grande bible de Saint- Germain (B. N. 11504 et 11505) et le Codex V allie ellianus, suivi par la deuxième bible de Charles le Chauve, ne s'en sépare que par une inter-
t. S. Jorôino, édition Vallarsi, louie IX.
2. Cassiodore, De InaiUulione dieinaruni lillcraruin, loiiio U do ses (Hùivivs, éd. J. Garet, lloiien, 1679, p. 545 et suiv.
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version insignifiante entre Esther et les livres de Tobie et de Judith. Ce fut probablement là l'ordre adopté par Alcuin. Les grandes bibles italiennes ont conservé, à peu de chose près, cette disposition.
Des trois bibles de Cassiodore, l'une, le Codex antiqux Iranslalionis, suivait un ordre fort différent et qui, dans son principe, a fait loi jusqu'à nos jours. Les Chroniques étaient rangées à la suite des livres des Rois et les Prophètes suivaient les livres sapientaux. Tel est l'ordre où les livres de la Bible sont énumérés dans le fameux décret de Gélase ', qui a été pendant tout le moyen âge la loi de l'Église. Malheureusement le texte du décret attribué à Gélase est incertain, et sa forme définitive ne date que du pontificat d'Hormisdas (f 523). Le fond paraît en être la division delà Bible en plusieurs « ordres », différents de ceux de saint Jérôme: ordo Veteris Testamenti (Octateuque, Rois, Chroniques, Psautier, livres sapientaux), ordo Prophetarum (les seize Prophètes), ordo hisloriarum (Job, Tobie, Esdras, Judith et les Machabées), et ordo scriplurarum Novi Testamenti, Ce classement des livres saints est antérieur à la Vulgate, comme le nom même de Damase le fait voir. Il est donc naturel que Cassiodore l'ait attribué à la velus translatio, et il est probable, en effet, qu'il y a eu des manuscrits de l'ancienne version disposés sur ce modèle. Des différences insignifiarites séparent seules Cassiodore de Gélase. L'ordre du décret de Gélase est aussi presque exactement celui du Codex Âmiatinus, en sorte que l'on peut considérer ce célèbre manuscrit comme réglé, à cet égard, sur la mesure officielle de l'Église romaine. Le manuscrit de Corbie, B. N. 11532 et 11533, est disposé comme le Codex Amiatimis ; beaucoup de manuscrits anciens et importants, dont deux sont espagnols {leg^ et B. N. 6), s'en éloignent à peine. Deux autres manuscrits espagnols, des plus importants {cav. et leg^)^ se rapprochent encore sensiblement du Codex anliqux translationis. Les deux derniers manuscrits que nous venons de citer représentent certainement une très ancienne tradition locale. Rs se conforment exactement, ainsi que deux autres manuscrits espagnols {leg\ et ose), à part des détails de nulle importance, au décret du concile de Carthage (397), et Isidore de Séville, dans ses Étij- ?nologies*-, reproduit, à peu de chose près, la liste du concile de Carthage. Le type du concile de Carthage paraît se rapprocher de l'ordre des livres de la troisième h\b\e de Cassiodore, seciindumbeatum Augiisthium\ Néanmoins, dans la troisième bible de Cassiodore, les livres du Nouveau Testament sont rangés dans un ordre inexplicable et qui provient peutêtre d'une erreur.
t. Crednor, Znr Gcschichte des Kanons, 1817, p. 15 1; Tliid, Epistolœ Romanorum pont/ficum, 1868, p. 4i et 4ô4. Damase paraît en cire le premier aiilear.
2. Livre VI, ch. 2. Au i'^'" chapitre du livre M, Isidore donne une autre liste des livres canoniques, identique à celle de Théodulfe et presque semblable à celle du Codex Toletainis.