Cassiodore, ouvrage cité, p
Le xiii° siècle achève l'évolution de la Vulgate et fixe l'ordre extérieur des livres de la Bible au point où il est encore aujourd'hui. Prenant le développement qui précède au point où l'ont conduit les deux derniers manuscrits espagnols cités, nous n'avons plus qu'une seule interversion à faire pour arriver à l'ordre qui a été celui de la seconde moitié du moyen âge et auquel, sauf un léger changement, nous nous conformons encore. Etienne Langton, auquel nous devons les chapitres dans lesquels la Bible est divisée aujourd'hui, est aussi, selon toute probabilité, celui qui a ordonné le livre saint de la manière qui est restée définitive. L'innovation qui a sans doute été introduite par lui consiste à mettre en tête du volume sacré tous les livres historiques, excepté les Machabées, qui ne pouvaient prétendre qu'à une place intermédiaire entre l'Ancien et le Nouveau Testament'. Tous les livres doctrinaux, de Job à l'Ecclésiastique, prennent ensuite leur rang et les Prophètes les suivent. Par une coïncidence remarquable, cet ordre est presque exactement celui du meilleur manuscrit grec de la Bible, du Codex Vaticanus^. Il n'est pourtant pas probable, quoique Etienne Langton ait été un savant distingué, que les manuscrits grecs aient été pour rien dans son choix. L'ordre auquel il s'est arrêté se recommandait de lui-même au bon sens un peu terre à terre des maîtres de la seconde moitié du moyen âge. Du moment que l'-ancienne division des Hébreux et de saint Jérôme, la seule historiquement fondée, était abandonnée, du moment que les livres apocryphes (ou deutérocanoniques) étaient mis sur le même pied que les livres du canon des Hébreux, il n'y avait plus de raison de grouper les livres de la Bible autrement qu'en livres historiques, doctrinaux et prophétiques. Les nécessités mêmes de l'enseignement le demandaient, et cet ordre très simple fut sans doute une des causes du succès sans précédent que la Vulgate nouvelle obtint dans la jeune Université de Paris. Peut-être Etienne Langton avait-il pourtant étudié, dans des traductions, ces Pères grecs, qui classent généralement les livres bibliques dans un ordre plus ou moins analogue à celui du Codex Vaticanus^. La disposition adoptée par le célèbre chancelier de l'Université de Paris demeura celle de la Vulgate, ou du moins de l'édition semi-officielle qui fut faite dans l'Université au milieu du xiii*^ siècle, à une seule exception près : Langton avait placé les Epîtres catholiques après celles de saint Paul, tandis que rUniversité les a remises à la suite des Actes, comme elles étaient dans les anciens manuscrits grecs. Tel (ju'il était ainsi fixé, l'ordre des livres sacrés se maintint jusqu'à la veille du concile de Trente, malgré des variantes innombrables et de nom-
1. Voyez lo manuscrit B. >'. lat. t4U7 (S. Victor, xiu*' sit^clo). (lui contient (fol 12 j s.) les Capitula Canlhuariensis arclticpiscopi super Bibliothccam (F. Martin, Muséon, t. Vlli, 1889, p. 444; 0. Schmidt. ouvrage citt^).
2. Cod. Val. (H) : Oct. R. Chr. Ksdr. Toh. Jufi. Ksth. Job. Ps. L. sap. 12 Pr. (Osée — Aun)s). 4 Pr. (avec Banich). iMach. Ev. Act. Cath. Paul [Apoc ].
3. Sur les Pères grecs, voyez VUisloirc du Canon de M. llcuss. Strasbourg, 1SG3.
l'ordre des livres de la bible. 305
brouses infidélités. Los bibles incunables et les éditions qui ont pris modèle sur celles de Robert Estienne adoptèrent sans changement l'ordre traditionnel, et le concile de Trente n'eut pas la pensée de lui substituer un ordre nouveau. Le seul changement qu'aient introduit les temps modernes a été de ranger les Actes des Apôtres à la suite des Evangiles. Quant aux protestants, depuis Luther et depuis Olivetan jusqu'à nos jours, ils ont, il est vrai, retiré du canon et mis à la suite, dans leurs bibles en langue vulgaire, les livres apocryphes, mais sans rien changer du reste à la tradition du xiii* siècle, tant était puissante l'autorité, pour ne pas dire la tyrannie, d'un usage séculaire.
Saint Jérôme avait donné une deuxième liste des livres de l'Ancien Testament : elle se trouve dans l'Epître à Paulin qui commence par les mots bien connus : Frater Ambrosius... et qui sert de préface au plus grand nombre des bibles'. L'ordre où les livres bibliques y sont énumérés ' est absolument différent de toute la tradition, soit hébraïque, soit grecque, soit latine, mais, chose inattendue, nous le retrouvons en partie dans la version syriaque la plus récente et la plus répandue, la Peschilo \ La Peschito intercale Job entre le Pentateuque et les livres historiques qui le suivent d'ordinaire. Saint Jérôme, qui écrivait en Syrie, s'est-il inspiré de l'usage des populations qui l'entouraient ? La chose n'a rien que de probable. Il ne faut du reste pas attacher trop d'importance à cette ressemblance entre deux systèmes différents. Mais c'est peut-être à l'autorité de l'Épître à Paulin qu'est dû l'essai qui a été fait par deux fois de mettre le livre de Job, un des plus anciens de la Bible et qui raconte des événements préhistoriques, immédiatement après l'Octateuque et avant les livres des Rois. Deux manuscrits espagnols (toi-, madr^) suivent cette règle et Alcuin s'y est conformé dans ses deux poèmes : In hoc quinqiie libri... et Dum primus pulchro.... Nous avons déjà remarqué ' que le Codex Paulinus, qui n'a pas été écrit sous les yeux d'Alcuin, présente à peu près la disposition indiquée dans ces deux poèmes. Mais il n'y a pas d'autorité contre l'usage. Ni le nom de saint Jérôme ni celui d'Alcuin n'ont pu rendre populaire un système dissident et c'était en réalité la tradition de saint Jérôme et celle d'Alcuin, ou bien plus encore celle de l'ancienne Église romaine que l'on suivait, de loin, il est vrai, en se conformant à la coutume ancienne.
Un ordre entièrement dissident se présente parfois à nous, soit dans des manuscrits entiers qui ne sont pas antérieurs au x® siècle, soit, par endroits, dans des bibles autrement disposées et dont ce désordre partiel
t. Vallarsi, t. I, ep. 53.
2. Pent. Job. Jos. Juges. Ruth. Rois. 12 Pr. 4 Pr. Sal. Eslh. Glir. Esdr.
3. Peschîtthâ {Cod. MedloL] : Pent. Job. Juges. Samuel, Ps. Rois. Prov. Sap. Eccl. Gant. 3 Pr. (avec Baruch). 12 Pr. Dan. Ruth. Susanne. Esth. Jud. Sirach. Ghron. Apoc. de Baruch. IV Esdras. Esdras. I-IV iMash. (communication de M. Zotenberg) .
-i. Voyez plus haut, p. 294.
HIST. DE LA VUIiGATE. 20
trouble l'ordonnance. Un regard quelque peu exercé y reconnaîtra sans peine l'ordre des Heures canoniques, où Esaie, saint Paul, Jérémie et les Actes commencent la série des lectures de l'anirée ecclésiastique qui finit avec Ézéchiel, Daniel et les petits prophètes. Ce n'est pas le moment de parler de l'intéressant usage de lire la Bible presque entièrô, chaque année, aux offices, et de dire de quelle manière les manuscrits bibliques y ont été adaptés. Comme il était naturel, le désordre en a encore été augmenté.
Les dispositions des livres de la Bible sont innombrables. Sans tenir compte du livre de Barruch, du IIP livre d'Ksdras, de l'Épître aux Laodicéens, de l'ordre des Épîtres de saint Paul et des livres répétés deux fois dans des traductions différentes, nous avons compté 212 dispositions difTérentes pour la seule bible latine, et on en trouvera beaucoup d'autres encore.
Nous trouverions intérêt à parler de l'ordre des livres du Nouveau Testament, mais il serait peu sûr de formuler à cet égard un système. Toutes les indications relatives à ce sujet sont réunies dans le tableau qui suit ces pages'. Il ne faudrait pourtant pas terminer ce chapitre sans rendre le lecteur attentif aux différences que l'on remarque dans l'ordre des Épîtres de saint Paul. L'ordre ordinaire n'est pas celui de tous les manuscrits ; beaucoup des plus anciens et des plus importants mettent l'Épître aux Colossiens entre les Épîtres aux Thessaloniciens et à Timothée. L'intrusion de l'Épître aux Laodicéens, qui voyage de place en place comme il est naturel à un texte apocryphe, a créé à cet égard une véritable confusion. Un seul manuscrit, mais des plus autorisés (Saint-Gall 70), range les Épîtres pastorales, suivant l'ancien usage des Grecs, à la suite de l'Épître aux Hébreux. Mais il est temps de passer à l'étude des sommaires et des chapitres.
1. Voyez particulièrement, sur ce point, Corssen, Epistula ad Galatas, p. 5.