Austrasie
Je passe à la frontière orientale du royaume franc et aux fondations des nnissionnaires irlandais et anglo-saxons.
La ville de Metz est, de ce côté, la première qui nous ait légué un manuscrit anglo-saxon : c'est le beau volume des Évangiles qui provient de l'abbaye de Saint-Arnoul et qui est conservé aujourd'hui à Mayhingen, dans la bibliothèque princière d'Œttingen-Wallerstein. 11 paraît dater du viii'' siècle. A la dernière page, on lit en acrostiche : Laurentius vivat senio.
Ainsi que M. Wattenbach l'a fait remarquer, il faut reconnaître dans ce Laurentius le scribe du célèbre martyrologe d'Echternach, qui vivait au commencement du viii® siècle. Notre manuscrit sera donc tout naturellement rapproché de celui qui va venir.
L'abbaye d'Echternach. est la création du disciple de l'archevêque d'York Wilfrid, de l'Apôtre des Frisons, saint Willibrord (f 739). Willibrord aimait à s'y reposer de ses luttes contre le paganisme et il a laissé sa signature sur un manuscrit du Martyrologe que nous conservons à Paris. C'est de son abbaye que provient le beau manuscrit des Évangiles que nous appelons Codex Epternacensis (Bibliothèque nationale, 1)389). Il est écrit en une superbe semi-onciale saxonne du viii^ siècle et il est décoré dans le plus pur style irlandais. Une note écrite au folio 22^2 v% qui paraît de la première main et qui est copiée sur quelque antique exemplaire, porte la date de l'an 558 :
Proemendavi ut potui secundum codicem de bibliotheca Eugipi prœspiterl quera ferunt fuisse sancti Hieronimi indictione. vi. p. cens. Bassilii y. c. auno septimo deximo.
11 peut sembler difficile d'admettre que, soit le texte du manuscrit, soit les corrections, aient été copiés sur un modèle de 558, car le texte de la première main, comme" celui de la seconde, présente un caractère nettement irlandais. La preuve en est à toutes les pages de l'édition de M. Wordsworth'. Mais le nom d'Eugippius pourrait peut-être se concilier assez bien avec le caractère anglo-saxon de notre texte et il se pourrait que ce nom nous apportât la confirmation inattendue (fune découverte toute récente et dont l'intérêt est considérable.
11 ne peut y avoir aucun doute sur Eugippius. Un écrivain célèbre a
1. Je donnerai comme exemple le passage Jean, y, 4. F° main: Anyc/us aulcm Domiai secundum (cmpys discendebat in piscinam et movefmt aquani. Qui cryo pr/tiius disccndi.ssel posf molum aqux sainis fichât a quocumquc fanr/nrc tnichalur (-^ lind. i. h. mi. }iuI)*., et ml, sauf le nwi prior). Corrections de la •2*' main : qiio larahir in naUihnia morclial aqna/n. Quicumipie... prior... in na'aluria.., motioncm (cf. r. mull. S. liall GO et llarl. 1023).
LES KVANGILKS d'kGIITERNACH. 53
porté ce nom au ooniinoncomonl du vi*" siècle, c'est railleur de la Vie de saint Sévei'in, l'abréviateur de saint Augustin. Fuyant devant l'invasion des Huns, Eugippius avait emporté les reliques de saint Séverin des bords du Danube à Naples, et c'est dans le Caslram Lucullanum, le Château de l'Œuf, qu'il avait établi, auprès du tombeau de son maître, le couvent dont il fit un centre de vie religieuse et littéraire. Honoré de l'amitié des hommes les })lus distingués de son temps, loué après sa mort par Cassiodore, Eugippius est célèbre encore aujourd'hui par ses œuvres. Puisque nous savons qu'un manuscrit de Cassiodore, ou la copie de ce manuscrit, est venu de Vivarium à Jarrow, que Lindisfarne avait reçu un livre d'Evangiles venant de Naples même, nous ne pouvons nous étonner de rencontrer, dans un manuscrit anglo-saxon venu probablement d'York, un texte corrigé sur l'original du célèbre écrivain napolitain. Proemendavi signifie en effet que notre texte a été corrigé, au temps de Cassiodore, avant d'être copié, sur le manuscrit d'Eugippius.
Néanmoins je ne peux me défendre d'un doute. H est arrivé fréquemment, dans l'antiquité grecque, que l'on ait transporté à la fin d'un manuscrit la souscription d'un autre : n'en serait-il pas de même ici ? Étudions le texte de notre manuscrit par le détail. Ce n'est pas du Book of Lindisfarne qu'il se rapproche sans cesse, mais du Book of Armagh eX dn Book of Kells. Or, ces deux textes sont, le premier absolument hibernien, le dernier peut-être calédonien, et ils n'ont rien de commun avec laNorthumbrie. Il n'en reste pas moins prouvé, par la souscription du manuscrit d'Echternach, qu'il se conservait, dans les environs d'York, un manuscrit napolitain du vi® siècle. Peut-être était-ce l'original du manuscrit de Lindisfarne.
Nous quittons les bords de la Moselle pour la vallée du Mein.
Wurzbourg est l'église de saint Kilian. Le nom de l'apôtre delaFranconie est invoqué sur sa cathédrale, et sa mémoire est célébrée comme celle du bienfaiteur de ce pays. Il est vrai que l'histoire sait fort peu de chose de Kyllena (tel est, paraît-il, son nom celtique; et de ses compagnons Colman et Totnan, Irlandais comme lui. Il n'en est pas moins certain que la plus grande part revient aux Irlandais dans l'évangélisation de la Franconie, et cette parenté religieuse s'est affirmée jusqu'aux temps modernes par l'établissement de puissantes colonies irlandaises, les Schottenklôstcr, dans toute la Franconie et la Bavière : les Irlandais ont eu de 1134 à 1497 un couvent à Wurzbourg. Il est donc naturel que cette ville ait conservé une précieuse collection de manuscrits irlandais, mais il faudra nous défier des légendes qui les rattachent au nom de saints qui sont eux-mêmes presque inconnus.
Je parlerai rapidement des manuscrits de Wurzbourg, que j'ai à peine entrevus en passant, et je renverrai à la description, malheureusement très abrégée, qu'en a donnée M. Schepss.
Le beau manuscrit des Évangiles en écriture onciale qu'on a appelé
« manuscrit de saint Kilian » (Mp. th. q. 1'), n'a en réalité rien à faire avec saint Kilian, bien qu'on y montre les taches de son sang. Il est vrai que la reliure en ivoire dont il est couvert représente le martyre du saint et de ses compagnons, mais le manuscrit provient, aussi bien que l'ivoire qui le recouvre, du trésor de la cathédrale, et c'en est assez pour expliquer le nom qui lui est donné. M. Schepss écrit ceci : « D'après la tradition de la bibliothèque, ce manuscrit a appartenu à Killena et a été trouvé dans son tombeau. » Une tradition qui remonte à onze siècles demande à être documentée. Or, voici quels en sont les éléments : Notker raconte, cent soixante ans après l'événement, que lorsque l'évèque Bourcard ouvrit, vers l'an 743, le tombeau de Kilian et de ses compagnons, û trouva leurs vêtements et leurs livres intacts ; la Vie de saint Kilian, écrite au xii^ siècle par Egiiward, répèle ce détail en ajoutant que pas une feuille des manuscrits n'avait été détruite. L'historien Eckhardt, écrivant en 1729, semble être le premier auteur qui ait reconnu dans notre manuscrit des Évangiles un des manuscrits qui avaient été enterrés avec saint Kilian. C'est là tout ce que nous savons sur le manuscrit de saint Kilian. C'est une Vulgate avec quelques interpolations (en particulier avec le passage de primis accubitibus^ Matth., xx, 28 '), et dont le texte, ni dans ce passage ni aOleurs, ne semble rien avoir d'irlandais.
Mais il se trouve à Wurzbourg des manuscrits qui proviennent véritablement des Iles Britanniques. Il faut mentionner d'abord le manuscrit des Évangiles, Mp. th. f. 61, écrit au viii^ siècle, paraît-il, d'une écriture anglo-saxonne, et où on lit une note irlandaise relative au comput *, puis deux manuscrits des Épîlres de saint Paul. Le premier (Mp. th. f. 12) est le manuscrit avec gloses irlandaises qui est bien connu des philologues. Il ne remonte qu'au ix^ siècle. Ce semble être un texte médiocre et sans grand intérêt. Je ne peux rien dire d'un autre manuscrit de saint Paul (Mp. th. f. 69), qu'on dit être du viii^ siècle, sinon qu'il se dislingue par ses initiales irlandaises et qu'on y voit une image du crucifiement.
Tous les manuscrits de Wurzbourg ne sont pas restés dans cette ville. Après le sac de Wurzbourg, en 1631, l'archevêque de Canterbury, Laud, avait envoyé un agent dans la ville, et, par son intermédiaire, il avait acheté un grand nombre de volumes provenant de saint Kilian et du collège des Jésuites. C'est ainsi que le manuscrit des Évangiles dont nous allons parler est retourné dans la patrie de l'écrivain auquel nous le devons. Le manuscrit Laud latin 102 de la Bodléicnne est écrit en une minuscule saxonne qui semble du commencement du x" siècle. Une main plus récente y a inscrit l'oflice de saint Kilian. Le texte est un texte com-
1. Vos autem quxrilis de pusillo cresccre et de majorcm minorcm esse. Cuni inlroierUis autem, etc.
2. Texte mêlé, contenant la grande interpolation Matth., xx, 28 et un petit nombre d'interpolations irlandaises.