Alémanie
Nous ne pouvons nous étonner de trouver à Saint-Gall, dans le monastère qui porte le nom du disciple de saint Colomban, des manuscrits irlandais. Le souvenir de Flrlande (on le sait assez par les chroniques) est resté longtemps vivant à Saint-Gall. Les relations avec la patrie spirituelle ont été entretenues par l'admission de moines irlandais et par l'appel de maîtres parfois illustres comme Mœngal, alors même que l'abbaye de Saint-Gall était devenue franque et que la civilisation des Francs en avait pris possession. Dans le manuscrit 10 de Saint-Gall, on lit, à la page 3, seize vers que je me reprocherais de ne pas citer ici ".
Hic suut insignes sancti quos insula nostra Nobilis indigenas nutrivit Hibernia claros, Quorum grata fides virtus honor inclita vita Has aulas suramasque domus sacravit amoenas, Ex quis matures convertis in liorrea fructus. Nos igitur fratres una de stirbe creati Hic sumus....
Faelan, qui a signé ces vers, était un Irlandais qui fut chargé de l'enseignement à Saint-GaH et qui mourut en 991. Au moment où il écrivait, il y avait à Saint-Gall trois moines irlandais, et l'un des trois était le dessinateur des jardins. Je me figure très bien des parterres dessinés dans le goût des entrelacs et des déroulés irlandais.
1. Je remarque, Jean, i, 42, le àoiihlet : filius Jona Johanna.
2. Matth., XI, 21: Chorozaia. — xx, 28, Tinterpolation (Vos autem qiiseritis de pusillo crescere et de minimo malores (sic) esse. Cuni introieiilis autem, etc.) est presque identique au Codex aureus Holmiensis et ressemble de près au célèbre ms. de saint Kilian. Ce texte est reproduit, exactement dans les mêmes termes, à part la faute malores, dans un manuscrit du x^ siècle, conservé à Wurzbourg, Mp. th. q. 1, J'en dois la collation à M. Schepss. — Marc, xii, 42: aéra minuta duo {= B. N. 14407).. — xin, 35: Sic ergo vitjilate (item). — xiv, 3*: pistici. — Luc. ii, 14: gloria in excelsis. — Ib., 33: Joseph et Mater ejus (= mull. B. N. 14407, etc).
— VIII, 23: et complebatiir Jluctibiis navicula et periclitabantur [= arm. S. Gall 61. B. N. 14407). — XI, 2: Pater qui in celis es. — 2 : sicut in celis et in terra.
— 4: sed libéra nos a malo. — xviii, 14: magis quam ille phariseus {= r B. I\. 14407, etc.).
3. Matth., xxi, 17 : docebateos de regno Dei (=B. N. 17227** cf. m w. harl**.}.
— Marc, xiii, 18: ut hieme non fiant hœc. — Luc, ii, 1 : projiteretur . — il faut mentionner encore, parmi les manuscrits irlandais qui proviennent de Wurzbourg, quatre feuillets des Evangiles copiés vers le ix^ siècle, Munich, 29159.
4. Us ont été publiés par von Arx dans son Histoire de Saint-Gall et reproduits par F. Keller. article cité.
Des Hbrl scoltieè scripli qui étaient au ix® siècle l'orgueil des moines de Saint-Gall, il ne reste plus aujourd'hui qu'un petit nombre. L'un d'entre eux, le manuscrit des Évangiles, n°51, est un des plus beaux modèles de la calligraphie irlandaise. L'écriture paraît être du viii*' siècle, quoique quelques lignes en minuscule puissent faire penser au ix^. Les peintures sont très fines, absolument irlandaises, pleines des entrelacs les plus savants et les plus gracieux; on en a publié des facsimile, mais ils n'en rendent pas les teintes douces et passées, plus pâles encore peut-être que celles des peintures du Book of Kells. La décoration du manuscrit est presque exactement celle des Évangiles de Kells et de Lindisfarne. Le texte est un texte mêlé irlandais, particulièrement mélangé dans les premiers chapitres de saint Matthieu '. A côté de ce manuscrit je mentionnerai le saint Jean qui forme le numéro 60 de la bibliothèque conventuelle. 11 paraît du viii^ nu IX® siècle. Le texte, très mêlé, paraît être au premier chef un texte irlandais. Il sera question plus tard des manuscrits grecs-latins copiés à Saint-Gall, en partie par des mains irlandaises. Nous trouverons sur l'un d'eux une signature qui paraît être celle du plus fameux des maîtres irlandais de Saint-Gall au ix* siècle, de Mœngal.
Il n'est pas possible de séparer Reichenau de Saint-Gall. Les deux abbayes étaient unies par les liens les plus étroits et, entre le ix® et le x® siècle, elles ont eu le plus souvent un seul abbé. Nous trouvons à Karlsruhe, parmi les manuscrits de Reichenau conservés à la bibliothèque grand-ducale, un manuscrit, Augiensis 211, qui paraît de la fin du ix' siècle et dont le texte a conservé un grand nombre des leçons caractéristiques des textes irlandais -. C'est un texte à l'usage de la lecture publique, car les leçons y sont précédées des interpolations liturgiques que nous rencontrons souvent : In illo tempore dixit Jhesus discipulis suis (Jean, xv, 1), etc.
La Suisse est pleine de manuscrits irlandais. A Berne, nous trouvons, à la bibliothèque de l'Université, sous le numéro 671, un manuscrit irlandais de bonne marque. C'est un fort joli petit maimscrit des Evangiles, écrit, sans doute entre le ix" et le x^ siècle, d'une gracieuse écriture fine irlandaise. Le scribe connaissait l'écriture latine, car les mots Itiitium Evangelii secundum Johannem (fol. 58 V) sont écrits en une capitale rustique très soignée. Les gardes sont chargées de notes anglo-saxoimes.
1. Leçons rares ou uniques de ce manuscrit. Mattii , i, ?5 : filhim siivm vnigcnttuvi {= ken. (j-). — ii, 4: et conyrcgratis omnibus pontifie ia et scriOis popiili. — Ib., 6 : do m II s Juda... rex. — Ib., 7 : cxquessivit. — m, 3 : Hoc enim qiiod dictiau est. — Jb., 1 : ab ira ventvra. — iv, 18 : Transcns autcm scnts mare Galitnv. — x, 31 : timere eos, mvlto magia passeribus. — xvi, 6: Ailtendite vobis et. — Marc, i, 42 : Inspicicns autcm vuftu Jrcit cum (cf. ken.). — Jean, xiii, 10 : non indiyet ut larct nisi pedes tarare (doublet). — xxi, 25 est omis (= H*). — Fin du V. 24 : quod testimomum rerum est.
2. Le(.'ons particulières à ce ms. : Matth., y, (>* : et sifiunt propter justitium. — Ib., 11 : ros oderint liomines. — xui, 17 : qvx vos ridistis.
PFÂFFP]RS. 5'
Dans ruiie dVlles (fol. 74 v"), un certain Adalward prie un personnage nommé Kiolbreht d'accorder une portion de la dîme aux serviteurs de Dieu à Bederindona. Le texte est un texte mêlé, comme sont les textes ' irlandais el anglo-saxons du ix'^ siècle. On en a vu plus haut quelques leçons '. J'en dois relever une qui présente un caractère tout spécial. C'est un doublet. Luc, xxiii, 15 : Sed negiie Hirodis. In alio sic: remissit enim eum ad nos. Nam remisi vos ad illum. Nous avons déjà trouvé cette singulière injicrpolation, qui n'est qu'une glose déplacée, dans le Codex Kenanensis. Nous la retrouverons ailleurs ^
A Genève , nous trouvons un manuscrit anglo-saxon des Evangiles (n° 6), écrit entre le viii^ et le ix® siècle. Je n'en dis rien, sinon qu'on y rencontre la même et singulière mutilation du sommaire de saint Luc que nous remarquons dans les Evangiles de saint Augustin (Bodley 857), et, après eux, dans beaucoup de textes d'origine saxonne. Ce sommaire commence par le mot Ommutuit.
On ne s'attendrait guère à rencontrer jusqu'en Rhétie des textes irlandais. Le manuscrit que nous allons étudier présente pourtant les traits irlandais les mieux caractérisés, et son origine est aussi certaine que possible ; c'est le Livre des confraternités de l'abbaye de Pfàffers, conservé aujourd'hui aux archives conventuelles de Saint-Gall. Il y a en effet, à Saint-Gall, des manuscrits ailleurs qu'à la bibliothèque du couvent et à celle de la ville. La veille au soir du jour où je devais quitter la ville, M. Wilkens, jqui avait travaillé dix jours à mes côtés et qui ne m'avait pas ménagé les bons avis, m'engagea à examiner un manuscrit du Stiflsarchiv contenant des textes bibliques, et il me fit voir un des plus curieux volumes que l'on puisse voir, un monument peut-être unique de l'art rhétique au commencement du ix® siècle. Ce ne sont pas les quatre Evangiles, mais des extraits de chacun d'eux, composés, semble-t-il, de quelques leçons de l'office des dimanches et, sans aucun doute, destinés à recevoir le serment de confraternité. Entre les divers Évangiles sont des arcatures destinées à recevoir les noms des moines c( confrères » de Pfàffers ; ces colonnades paraissent copiées sur les a canons » d'un manuscrit des Évangiles irlandais. Quoique le premier cahier soit seul numéroté, et que les Évangiles et les confraternités occupent des cahiers à part, on ne peut douter, à cause de l'identité de l'ornementation, que le manuscrit n'ait été tout entier, dès l'origine, écrit pour la destination qu'il a reçue.
1. Voyez p. 4i. Notez aussi Jean, y, 4 : Angélus autem JJomini discendebat secundiim (empim et lavahat in nafaforie Slloae et movebalur aqua et qui prior disccndisset in nalaforio Siloœ pont motationem aque sanus ejjiciebatur a langore quocumque teneba'ur.
2. Voyez plus haut, p. 42. La même interpolation se rencontre dans le ms. B. N. 11ù.)3 et dans le beau ms. Rawlinson 167, dans ce dernier sous cette forme: sed neque Herodis in alio sic invenit. Remissit enim eum ad nos. Nam remisi vos ad illum.
58 LES textp:s primitifs.
M. Wilkens, habitué à la paléographie de ces contrées, y reconnaît l'écriture rhéto-romane du commencement du ix® siècle. Le texte biblique est absolument irlandais. Il est étrange de trouver en pays rhétique ce remarquable mélange de l'ornementation irlandaise et d'un art beaucoup plus naturel et qui n'a rien de la raideur irlandaise. PfàflVrs n'a pas été fondé par les Irlandais, mais par saint Pirmin qui était Aléman, et ce ne fut que sous Salomon lïl (891-920) que l'abbaye fut unie à Saint-Gall. Mais il suffit de la puissante inffuence de Saint-Gall pour expliquer comment nous trouvons la Bible irlandaise et l'art irlandais établis en Rhétie dès le commencement du ix*" siècle.
Chose naturelle, mais bien digne de remarque, les manuscrits irlandais font pour ainsi dire le cercle autour du royaume des Francs ; ils en dessinent la frontière extérieure, témoignage durable de l'activité missionnaire des fils d'Erin. Le monastère de Bobbio, où saint Colomban a terminé sa vie agitée et laborieuse, devait avoir conservé quelque souvenir des moines irlandais qui l'ont fondé et de leurs premiers successeurs. Ce n'est pas que nous attachions la moindre importance à une prétendue tradition d'après laquelle le célèbre Codex Bobiemis de Turin, ce fragment du plus ancien texte latin des Évangiles, aurait été l'Évangile de voyage de saint Colomban : le saint l'aurait porté, à la mode irlandaise, dans un sac de cuir'. Le manuscrit de Bobbio qui nous reste à étudier est moins ancien, du moins pour la plus grande partie, que le temps de saint Colomban : je parle du manuscrit I. 61 superior de la Bibliothèque Ambrosienne. Je ne mentionne qu'en passant les deux feuillets palimpsestes (fol. 90 et 91) de ce volume; ils contiennent un célèbre fragment de la Bible gothique d'Ulphilas, et l'écriture supérieure reproduit le xxviii^ chapitre de saint Matthieu, d'après la Vulgate, écrit en une belle semi-onciale fort ancienne. Le manuscrit lui-même est écrit en longues lignes non réglées, d'une écriture semi-onciale irlandaise assez grosse et bien formée, qui paraît du viii® siècle. On ne trouve pas dans ce manuscrit les grandes interpolations des textes'mèlés irlandais, mais les leçons irlandaises y foisonnent*; d'autres leçons qu'on y rencontre sont rares dans les manuscrits \ Mais le manuscrit de Bobbio est bitui autrement intéressant par les
1. Voyez Wordsworth, Old-lalia bibllcal texts, P. II, p. vu et comparez le Ilnlfe- Un critique, t. VIII, 1887, p. 322.
2. Matth., II. 4: inferroyarit ab eis nascerelnr ubi Christus. — Ib, 1 : erquisirit. — IV, 10*: rade relro. — v, 19* : om. qui autcm — cœlorum. — xxi, 9* : os.sianna; 2^ m. : osianna. — xxii, 45: in spiritii vocal. — xxvi, 2G : niauducatc.
— Marc, vi, 3 : fabri filins et Marin'. — xiv, 3: nar(fi pi.sf/ci. — Lie, ix, i>5* : ODî. (licens — salcare. — Jean, i, 42 : Simon filins Johannis.
3. Mattii., I, 12: om. El post lrans)ni(jrationem Jiabi/lonis. — m, 15: Tnnc di)nisit cnni baplizari et confeslim asccndil. — vi, 32* : om. scit — indiyclis.
— xxvn, IG : qni propler homicidinm missus Jnerat in carcercm. — Ib., 4C : heli heli lama zabaUiani. — Luc, vi, 42* : om. \nl qnomodo — ridrns. — vu, 2* : om. qni illi eral pretiosus.