‹ Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âgeChapitre 65 sur 340 · American Journal oj Pirilologg, t. V, 1884, p · texte numérisé non relu

American Journal oj Pirilologg, t. V, 1884, p

4. Je dirai, au chapitre de la stichométrie, comment le total, étrangement défiguré, des lignes des Épîtres de saint Paul, s'explique par la lecture de Vepisema, dont la valeur est 6, au lieu d'un G qui était inexplicable.

dernières pages*. Le premier volume, qui manque aujourd'hui, a été au XVI'' siècle entre les mains de Robert Kstienne, qui a tiré de notre manuscrit, complet à ce moment, des collations prises dans presque tous les livres de la Bible *.

Dans quelle région notre manuscrit a-t-il été copié ? Jl se distingue, par sa décoration, de tous les manuscrits écrits dans le nord de la France qui sont connus de nous. Les initiales, ornées, l'une de poissons, les autres de dragons, ont une maigreur et une raideur qui ne sont pas dans les traditions franques. Le texte, nous l'avons vu, vient en partie de l'Espagne ; il en vient par la Catalogne et le Languedoc, ou, pour mieux dire, par la Marche d'Espagne et la Septimanie. Dans les Évangiles, au contraire, l'influence irlandaise est certaine, et cette remarque semble devoir nous interdire les régions du midi. C'est dans la zone intermédiaire que je voudrais chercher la patrie de notre manuscrit. Or, le seul manuscrit français qui nous ait montré des analogies frappantes avec le texte du nôtre est à Lyon, et les sortes sanctorum qu'on remarque dans notre manuscrit se retrouvent, en grec, dans un célèbre manuscrit rapporté de Lyon, mais qui auparavant paraît avoir été à Clermont.

Peut-être ne sommes-nous pas loin de posséder les éléments suffisants pour aboutir dans notre recherche. Dans notre manuscrit, le commencement de l'Apocalypse est accompagné, de même que les Machabées, les Actes et les Épîtres catholiques, d'une glose en caractères tironiens qui, si on en juge par les mots « en clair » qui y sont mêlés, n'est pas dénuée d'intérêt. Le seul auteur à peu près dont nous y rencontrions le nom est Jean Cassien (fol. 147) et nous y lisons (fol. i46 v°) le nom de « Brunichilde ï). Mais parmi ces notes on lit, au folio 152 v°, dans l'entre-colonnes, ces mots écrits en toutes lettres d'une belle écriture fine du ix* siècle :

In nomine Domini conmemoratio domiiii Cypriani abbatis mai celebrantur mense februario ambulantes dies octo.

Item domno meo Victuro fiet conmemoratio mense aprile ambulantes dies XXVII.

J'ai cherché en vain ces noms dan§ les divers volumes du Gallia chrisiiana. D'autres sauront, je l'espère, les retrouver. Pour moi, je ne les chercherais pas loin de Lyon.

Avant de pénétrer plus avant dans l'intérieur de la France, nous devons donner un regard au texte qui fut usité pendant tout le moyen âge dans

t. M. 0. de Gebhardt a pensé que le ois. s'étendait au xv® siècle jusqu'à Vis. iv, 3, mais son raisonnement repose siu' un malentendu [Thcol. Literatur-Zeilung, t. IX, 1884, p. 595).

2. Les seuls livres à propos desquels II. Eslienne ne cite pas le ms. « Ge. l. » sont (en outre de Judith, de Tobie et des Machabées, qui ne représentent pas la Vulgate) Job, Baruch, Daniel et les petits Prophètes. Le Psautier « gallican » est cité.

le Languedoc. Ici les documents anciens nous font défaut, mais nous aurons la satisfaction de retrouver un texte très ancien dans des manuscrits très récents. Le Languedoc, en effet, est toujours resté fermé aux influences françaises, et son particularisme lui a permis de conserver ses traditions religieuses jusqu'aux désastres du xiii® siècle, à ce point que les versions provençales sont le meilleur témoin du texte languedocien. Les origines de c^ pays étaient, à bien des égards, espagnoles. Les Visigoths en avaient disputé la terre aux Arabes et les Pyrénées n'ont jamais formé une frontière entre la Marche d'Espagne et la Septimanie, entre la Catalogne et le Languedoc. C'est pourquoi les textes languedociens se rattachent directement à l'antique tradition des Visigoths.

Il serait sans doute intéressant d'étudier par le détail le texte languedocien, le mieux délimité, au point de vue géographique, de tous les anciens textes de la France. La date récente de nos manuscrits nous interdit de nous y trop arrêter. II est néanmoins de notre sujet de passer en revue les principales autorités de ce texte. Nous verrons par la suite de ce travail, et en particulier par le chapitre consacré à Théodulfe, que les questions d'histoire locale des textes que nous rencontrons ici sont du plus haut intérêt.

Le plus ancien des manuscrits languedociens est la grande bible dont le chapitre du Puy a fait hommage en 1681 à Colbert ; c'est le Codex Aniciensis des bénédictins, aujourd'hui Bibliothèque nationale, 4 et 4^ : il paraît écrit entre le ix® et le x^ siècle. La paléographie n'en est pas ordinaire. La première main représente un texte à peu près semblable au Codex Vallicellianus, mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les corrections très nombreuses qu'y a faites une main presque contemporaine '. Le texte qu'a suivi le correcteur est à peu près constamment celui de la Bible de Mazarin dont nous allons parler.

Le manuscrit célèbre sous ce nom est le numéro 7 de la Bibliothèque nationale. L'écriture paraît du xi^ siècle. C'est par sa décoration que ce splendide manuscrit est surtout remarquable. Les grandes initiales, les unes de couleur sur un fond de pourpre pâle, les autres peintes simplement en un beau rouge vif, disputent notre admiration aux riches et beaux monogrammes qui sont en tête de certains livres. On remarque en particulier le titre de l'Épître à Paulinus, écrit en une très belle majuscule entrelacée, en partie sur un fond noir pointillé en rouge. Ce style est celui des manuscrits copiés en Languedoc, et particulièrement à l'abbaye de Saint-Gilles *.

1. B. >'. 4**, I Jean, v, 7 : Quoniam très sunt qui testimonium dant in cselo Pater Verbum et Spiritus et très unum sunt; et très sunt qui testimonium dant in terra sanguis aqua et caro. Si testimonium...

2. Voyez The Palseographical Society, Facsimiles, pi. lxii et Recueil de jacsimile à l'usage de lEcole des Chartes, 350, et comparez le ms. Harl, 4772 et 4773, qui sera décrit plus loin, et les mss. Berne A. 9 et B. N. 10 et 2 328.

L'ordre des livres est singulier ; de tous les manuscrils, celui qui s'en approche le plus est le manuscrit de Montpellier (Harl. 477:2 et 4773) dont il sera question tout à l'heure. Les sommaires du Pentateuque sont d'origine espagnole, celui des Nombres ne se rencontre que dans la bible d'Huesca et dans la bible de Montpellier, déjà citée. La stichométrie de l'Épître aux Romains ne se retrouve que dans la bible de Théodulfe, dans le Nouveau Testament B. N. 321, qui provient du diocèse de Narbonne, et dans deux manuscrits de Saint-Gall.

Le texte des Actes, dans nos deux manuscrits 7 et 4**, est particulièrement remarquable par son origine espagnole et par son caractère local. J'en donne en note un petit nombre d'exemples '. Ce texte doit assurément être regardé comme un texte languedocien.

Le manuscrit dont nous avons à parler ensuite est le meilleur document de la persistance, sur la terre languedocienne, des anciens textes et des plus anciennes traditions. Deux pays seulement, à notre connaissance, montrent, en plein moyen âge, un attachement obstiné aux textes antérieurs à saint Jérôme : ce sont les pays albigeois et la Bohème, terres d'hérésie et d'indépendance religieuse autant que de particularisme fier et jaloux. La Bohème a conservé plus longtemps son caractère et l'on y trouve, dans des manuscrits du xv^ siècle, les textes les plus anciens. -Les pays du midi, au contraire, ont vu leur résistance brisée dès le xiii^ siècle, et les manuscrits languedociens qui sont postérieurs au règne de saint Louis ne montrent plus que les souvenirs de l'ancien texte local.

Notre manuscrit est le numéro 254 de la Bibliothèque nationale (autrefois manuscrit 4051 de Colbert). Il est célèbre dans Thistoire des anciennes versions latines sous le nom de Codex Colbert inus. Il contient en effet le seul texte complet qui soit conservé de la version « européenne » des Evangiles. Telle est l'indifférence des éditeurs et même des critiques ,à l'égard de l'origine des manuscrits et des textes, que personne n'a songé à rechercher la patrie du Codex Colbertinus. La date même en est mal indiquée par les auteurs, qui le mettent au xi^ siècle ; le catalogue de 1744, toujours enclin à rajeunir les manuscrits, indique le xiii^ siècle. La vérité paraît être entre les deux : le Codex Colbertinus est probable-

t. AcT., II, 33, 4** : lioc donum quod (= toi. cav. compl^'. lcij\ ivnt. ose. Théod. B. N. 93. 254, 321. 11505**. 17250**. Mun. G230, ms. proven(."al de Lyon et bible allemande [cod. Tepl.^-^ B. i\. 6: liunc donum. qucm ; B. >'. 102(52: dontnn. Hoc qnidcm vos v/deUs). — iv, IG: diceiiles: Viri fratres (B. \. 4**. 7. 342. 343.11932, versions provençales [Lyon et B. N. fr. 2425] et vandoise). — xiii, 0. à la tin : quod intcrprctatur paralus (Lucifer, gig. leg-*. dem. Met/. 7*. Vienne 1190. Théod. Ambr. E. 53 inf. B. N. 4**. 7. Il [quiint. p.]. 93. 11505** [qui iiit, p.]). — xxviii, 31 : sine profiihitionc , qitia hic est J . C. filins J)ci per qucm incipicf lolns mundus judicari (4**. 7. fcg-** . dcm. Thi^od. [oui. Jlicsns] 11. N. 9. 93 [oui. ./A.J. 202. 315. 342. 343. 11533*. 11932. 10262. Lyon ;!47. 3()7. Mars. 250, versions provençales [mss. de Lyon et B. N. fr. 2425], catalane et allemande [Tepl]).

ment, d'après son écriture, de la seconde moitié du xii'' siècle. Le caractère archaïque de ses illustrations s'explique par le fait qu'il a été exécuté dans le midi de la France, pays dont le développement artistique retarde sur le nord de la France.

Je ne dirai pas par quelles recherches et avec quelle méthode M. H. Omont, aidé de l'expérience de M. Delisle, est arrivé à retrouver la provenance du Codex Colbertlnus. Il me suffira de dire que, dans le manuscrit latin 9364 de la Bibliothèque nationale, on trouve aux feuillets 74- et 75 un « Catalogue des manuscrits donnez à Monseigneur (à Colbert) par M. de Rignac... le 6 février 1682 », et que vers la fin de la liste des livres in-4° (fol. 75) on voit indiqués les volumes suivants :

Epistolse Pétri de Vineis (Colb. 4050).

IS'ovum Testamentam (Colb. 4051).

Vêtus collectio canonum (Colb. 4048).

Nous sommes donc en droit de donner au manuscrit 4051 de Colbert he nom de manuscrit de Rignac. Etienne de Rignac était conseiller à la Cour des aides de Montpellier. C'est du Languedoc que provient notre Nouveau Testament, et il y a tout lieu de penser qu'il n'a pas été copié bien loin.

Le volume est composé de deux manuscrits différents ; le premier contient les Évangiles et le second le reste du Nouveau Testament. L'ordre dans lequel sont rangés les livres saints est assez rare : il se rencontre en particulier dans le manuscrit 15 de Saint-Germain (B. N. 11553), dans la grande bible du Puy (B. N. 4), dans un Nouveau Testament qui paraît languedocien (B. N. 341) et dans cinq bibles italiennes. Les Évangiles représentent un texte ancien, pur de tout mélange avec la Vulgate ; ils sont pourtant accompagnés du système de sections et de parallèles qui est ordinaire à la version de saint Jérôme. Après les Actes des Apôtres, nous lisons, écrite en petit caractère, une note sur la passion de saint Pierre et de saint Paul analogue à celle que nous retrouvons dans deux anciens manuscrits espagnols '. Je n'insiste pas davantage sur les particularités extérieures de ce curieux texte.

Quant au texte lui-même, il est, avant tout, méridional. Les manuscrits desquels notre texte se rapproche le plus sont le manuscrit tyrolien (peutêtre bohème) B. N. 140 et le Codex Demidovianus. Certaines leçons isolées nous rappellent les manuscrits 347 de Lyon et B. N. 17250 ^ Je

1. Post jMssionem Domini \xy anno i. secundo Neronis... Petrus et Pmdus martyrio coronati sunt (= B. N. 163). — Leg^. compO : Hoc faction est anno Neronis quarto... seculorum. Amen.

2, AcT. XV, 23, après eorum: epistolam continentem hsec (= B. N. 202 [apostoli c. h.'\. 1(533. 17250**, versions provençales [Lyon et fr. 2425] et allemande [Tepl.]). — Ib., 38: in opus quod missi fuerant [= toi. cai\ Mun. 0230; ad quod m./.: Wernig. B. N. 202; quo m. /. ; B. N. 6. 140. 17250**; bibles vaudoise,

relèverai en particulier le doublet de Épii., iv, 29 : opportunitatis fidei. Ce conflate rcading ne se rencontre que dans la bible de Mazarin et dans un manuscrit de Bâle (B. I. 6, x^ siècle), qui provient de la Chartreuse de Strasbourg et qui paraît bien avoir été écrit dans le Midi.

C'est encore de Montpellier que provient la grande bible de la bibliothèque Harléienne (n**' 4772 et 4773). Ces deux beaux volumes appartenaient aux capucins de Montpellier, auxquels ils avaient été donnés le 2 janvier 1622 par Fr. Ranchin, chancelier de l'Université de médecine. La famille Ranchin était célèbre à Montpellier et ses membres avaient réuni une bibliothèque qui a été dispersée en bien des lieux '. Ces deux curieux volumes sont écrits d'une écriture pâle du Midi qui paraît du commencement du xiii^ siècle. Les premiers mots de chaque livre, dans le premier volume, sont généralement écrits en lettres enchevêtrées sur fond noir, ainsi que nous avons vu dans la bible de Mazarin. Le tome II paraît plus récent que le premier, mais il est également écrit dans le Midi. Je n'insiste pas sur ce texte, qui est méridional par toutes ses attaches. Je relèverai seulement les lignes qui terminent le livre de Job :

Fuerunt ergo omnes dies vite illius CC' XLVIII annorum, et ex hoc apparuit eum quintum fuisse ab Abraham.

Ces mots se retrouvent dans un superbe manuscrit, richement enluminé, paraissant du xiii*' au xiv^ siècle, qui se trouve à la bibliothèque cantonale de Lausanne (U. 964) et qui est apparemment écrit dans le midi de la France*. Quant au manuscrit de Ranchin et à ceux qui le précèdent dans ce chapitre, si leur texte est certainement méridional, ils présentent néanmoins un caractère local beaucoup moins accentué que celui des manuscrits du Nouveau Testament que nous allons étudier. C'est dans ces manuscrits, quelque récents qu'ils soient, que nous avons à chercher le véritable texte languedocien.

catalane et allemande [Tepl]). — xxi, 34, après in turba: alii vero aliud (= B. N. 0**. Lyon 347). — xxiii, 23, \\ la tin : sint parafé exire. Et centurionibus precepit stare et junientum preparare ut impositum Paulum eum salvum, etc. (cf. Lyon 347, h. et ms. provençal, fr. 2425). — Ib., 25 : Timiiit enim ne forte rapidités eum Judei interficerent et ipse jmsfmodum accusaretur quasi pecuniam accepisset. — XXVIII, 19, à la fin: sed ut libcrarem animam meam de morte (= B. N. 341. 342. 343 et versions provençales [Lyon et fr. 2425], vaudoise. allemande [Tepl] et bohème). — Rom., xiii, 9: Non coucupisces rem proximi tut [:=gig. B. N. G. 140. 342. 343. 11932. 16262, textes du xni" siècle et versions provençales [Lyon et fr. 2425], vaudoise et allemande [Tepl]). — I Cor., h, 16: nisi spir/lus Domini (= laud*. B. N. 6. 93. 341. 343. 11932. 16262 et versions provençales [Lyon et fr. 2425], vaudoise et allemande [Tepl]). — Ib., xvi, 12: signijico vobis quia (= ambstr. B. N. 343. SSiS. 11932. 16262]).

1. Voyez Montfaucon, liibliofhcca bibiiothecarum, t. II, p. 1281 et Le Cabinet des mamiscrits, t. 1, p. 365.

2. Les mêmes mots, avec quelques différences insignifiantes, se trouvent dans le ms. Bodl. auct. E inf. 1 (xii° siècle), ms. anglo-normand, mais dont on ne peut douter qu'il n'ait été copié sur un original provenant du Midi.

Il nous faut nous arrêter quelques moments à l'étude d'un manuscrit très intéressant du Nouveau Testament qui semble être, par son texte comme par son origine, intermédiaire entre la France et l'Espagne : il s'agit du manuscrit Bibliothèque nationale 321, qui paraît écrit au commencement du xiii^ siècle. Il est terminé par un calendrier dans lequel se déroule toute la procession des saints du Midi, suivis de ceux de l'Espagne. Pour le diocèse de Narbonne, ce sont saint Paul, les saints Just et Pasteur, patrons de la cathédrale, saint Pons et saint Aubin de Tomières ; pour Béziers, saint Aphrodise ; pour Carcassonne, saint Hilaire ; pour Nîmes, saint Baudile ; pour Toulouse, saint Sernin. Albi nous montre saint Salvi, sainte Sigolène et sainte Carissime ; Rodez, saint Amans et sainte Foi de Conques ; Cahors, saint Amarand de Moissac ; Clermont, saint Julien de Brioude et saint Géraud d'Aurillac. Arles nomme saint Genès, saint Césaire et saint Honorât ; Avignon, saint Ruf et saint Magne '. Quant à l'Espagne, elle est représentée dans notre martyrologe par saint Vincent de Saragosse, dont la translation est mentionnée, par saint Félix de Girone, saint Eugène de Tolède, sainte Eulalie de Merida et saint Aciscle de Cordoue, auxquels une main du xv^ siècle a ajouté saint Cucuphat. On le voit, la sphère de notre calendrier comprend tout le Languedoc et la haftte Guienne, et l'Espagne n'est pas en dehors de son horizon. Plus nous avançons vers la frontière catalane, plus le catalogue des saints locaux est fourni ; à Carcassonne, la frontière politique est déjà franchie. Le texte biblique contenu dans notre manuscrit est plus éloquent encore. Dans plusieurs livres, il est encore plus catalan que languedocien. L'orthographe du manuscrit, dans toutes ses parties, est incorrecte et étrange ; on n'y relève pas le bétacisme espagnol, qui est étranger à la Catalogne, mais l'emploi de qu pour c devant l'o * et une confusion absolue dans l'usage de l'aspiration. N'oublions pas qu'au temporel Carcassonne fit partie de la Catalogne jusqu'au règne de saint Louis, et qu'au spirituel l'archevêque de Narbonne a eu juridiction, jusqu'au xi^ siècle, sur la Marche d'Espagne. C'est du côté de cette frontière incertaine, c'est entre Narbonne et Carcassonne qu'il nous faut chercher la patrie de notre manuscrit.

Le texte des Évangiles est fort ordinaire et n'a rien de méridional. Le livre des Actes des Apôtres est composé de deux parties fort différentes. Le premier tiers, jusqu'au verset 7 du chapitre xiii, représente un texte mêlé dans lequel les éléments anciens tiennent une si grande place, que l'on peut à peu près le considérer comme un texte ancien. Le texte antérieur à saint Jérôme reprend à xxviii, 15 et occupe la fin du livre. Malheureusement les leçons anciennes ont été le plus souvent corrigées par

1 . Le culte de saint Magne ne semblant guère dater que de sa translation, c'est-àdire de 1321, il se peut que le manuscrit ne soit pas antérieur à cette année.

2. Quonnumeratxis, quohortis, etc. Ailleurs: cholencium, chohortis, etc.

grattage, de sorte qu'il est quelquefois difficile de les retrouver. Entre ces deux limites, le texte semble être un texte méridional ou languedocien, tel que nous en verrons plusieurs dans la suite de ce chapitre.

Une étude détaillée des parties anciennes du texte des Actes nous montrerait l'étroite parenté qui unit ce texte au Gigas librorum, manuscrit bohème du xiii^ siècle, et au Codex Laudi anus (F. 82 : e), antique et vénérable manuscrit qui provient de la Sardaigne et qui a été entre les mains de Bède. Mais tout n'est pas dit avec ces mots, car en beaucoup d'endroits ce n'est pas le Gigas qui donne la leçon ancienne, c'est le manuscrit languedocien. Très souvent, notre manuscrit est seul à conserver les termes de l'ancienne version. C'est ainsi que je pourrais relever le verbe benenunciare (v. 42 ; viii, 4. 12. 25. 3"-). 40 ; x, 36 ; xi, 20), qui est sans doute bien plus ancien quevangelizare ; la synagogue est appelée, ici seulement, convencio (vi, 9 ; ix, 2. 22 ; xiii, 5) ; les traditions s'di\)- ^eWeni consuetudi?ies (vi. 14). Des expressions telles que efjfugavit se ei inguilinus (vu, 29), Suhlimissimus pour Altisslmus (vu, 48), magnum falsiim vatem ^ponr pseudoprophetam (xiii, 6), la traduction en latin des noms propres tels que Damula (pour Dorcas, ix, 36 et 39), tout ce langage, encore étranger au vocabulaire de saint Jérôme, nous ramène plus haut que le Gigas. Nous pouvons être assurés que notS manuscrit nous a seul conservé des éléments importants d'un texte ancien des Actes des Apôtres '.

Les Épîtres catholiques nous montrent à peu près le même texte que le Codex Toletanus et les manuscrits espagnols en général. S'il fallait en juger par le petit nombre des passages que nous avons collationnés dans tous les manuscrits, celui dont notre texte semble se rapprocher le plus serait le manuscrit de Huesca, circonstance d'autant plus remarquable qu'il y a presque contact entre le diocèse de Huesca et la province ecclésiastique de Saragosse, d'une part, et la province de Narbonne, de l'autre. Mais si notre texte tient d'un côté à l'Espagne, de l'autre il est étroitement apparenté aux textes languedociens. On le voit, c'est au premier chef un texte de frontière.

Je ne dis rien de l'Apocalypse, non plus que des Épîtres de saint Paul, quoique dans celles-ci on trouve quelques traits curieux. Quant \\ la seconde main, qui a corrigé d'un bout à l'autre notre Nouveau Testament, nous verrons tout à l'heure qu'elle représente simplement le texte du Languedoc. Notre manuscrit est un des anneaux de la chaîne qui, partant de Séville et passant par Tolède et par la Catalogne, unit les textes espagnols à ceux du Midi de la France. Il montre cond)ien, au xiii" siècle, l'esprit local était encore vivace dans ce pays de frontière, qui était, en

1. AcT., XXVIII, 28-31* : hi enim audient. Et eu m hivc dijrissef. exienint Judei mv/fas haOeiifes ialcr se (pivcifiones. Pdulits aufcni pcr h/rniihim toln in coiuhfctK suo mancns cxcfpfcOcU oinuc.'i qui rcnicbaal ad cum et (Uspulalnil cum Judeis et Grecis, aflnunciaus re(/uuht Dei ad/innans et dicens sine utia prohibitione quia hic est J/iesus Jilius Dei per qucni incipiel talus munUus judicari.

réalité, par ses mœurs, comme il l'est encore par sa langue, intermédiaire entre la France et l'Espagne.

Les textes qui nous restent à étudier forment un groupe étroitement serré. Quoique datant tous du xni^ siècle seulement, ces manuscrits représentent mieux que tout autre le texte du Languedoc. En effet, d'une part ils sont en parfait accord avec la plus ancienne version provençale, qui paraît avoir été composée dans le Bas-Languedoc, et d'autre part les rapprochements que nous montreront les manuscrits du ix'' siècle nous permettront d'être assurés que le texte de ces manuscrits récents est un texte ancien '.

J'ai déjà fait observer que plusieurs de nos manuscrits sont des Nouveaux Testaments. Ce n'est pas chose vulgaire dans l'histoire de la Bible latine. En effet, on connaît fort peu de manuscrits latins du Nouveau Testament qui aient été copiés dans le Nord ; pour le Midi, au contraire, nous possédons un certain nombre de petits Nouveaux Testaments ; les traductions provençales sont bornées au Nouveau Testament, celle des Vaudois au Nouveau Testament et aux livres sapientiaux incomplets. Tel Nouveau Testament copié en Bohème, dont nous parlerons tout à l'heure, trahit un modèle languedocien, et l'ancienne Bible allemande, dont les plus anciens manuscrits * sont des Nouveaux Testaments, nous ramène certainement, sous une forme ou sous une autre, à un original languedocien. Ce fait n'a rien qui puisse nous étonner. Dans le Nord, en effet, la Bible était plutôt un livre d'église ou un livre de cabinet ; dans le Midi, pays de polémique religieuse et de piété individuelle, il en devait être de même que chez les protestants, où le Nouveau Testament est le compagnon inséparable du pasteur et de l'évangéliste itinérant. Au reste, l'hostilité bien connue des Albigeois à l'égard de l'Ancien Testament ^ suffirait à expliquer cette préférence pour le Nouveau, qui était déjà presque une présomption d'hérésie. Les prêtres et les moines voyageurs, au contraire, portaient parfois avec eux une bible de poche, de petit format, mais complète, et pourvue de tout l'attirail de la controverse antialbigeoise \

Voici l'énumération des principaux manuscrits du type languedocien :

Bibliothèque nationale 342, manuscrit du Nouveau Testament, paraissant écrit au commencement du xiii® siècle. L'écriture est méridionale et à peu près semblable à celle du manuscrit 321.

1. Sur le sujet traité ici, voyez Romania, t. XVIII, 1889, p. 3ô4- coaiparez le t. XIX, 1890, p. 514, et la Reçue historique, t. XXXII, 1886, p. 184.

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