MANUSCRITS GRECS-LATINS
La suite de notre étude nous conduit aux limites du royaume des Francs.
De toutes les bibliothèques des anciens monastères francs, aucune ne nous fournit, pour l'histoire locale du texte de la Bible, autant de ressources que la bibliothèque conventuelle de Saint-Gall. Tout collabore, à l'abbaye de Saint-Gall, à faciliter une étude telle que la nôtre : une bibliothèque qui n'a jamais été déplacée, des inventaires du ix*' siècle recommencés au XV®, des chroniques dont les auteurs s'appellent Ratpert et Ekkehard, et où l'histoire de nos manuscrits est mêlée aux récits les plus captivants, enfin un fonds d'archives aussi riche que bien entretenu, où se retrouvent fréquemment la signature et l'écriture des copistes de nos bibles, tels sont les instruments de travail que nous y trouvons réunis. Quant aux manuscrits bibliques, ils sont nombreux à Saint-Gall, puisqu'on en trouve une cinquantaine qui sont antérieurs à l'an 1000, mais surtout ils présentent, dans la tradition de leur texte, une continuité qu'on ne retrouve pas ailleurs. Nous savons sur quel modèle chacun a été copié, les corrections faites sur les marges de l'original nous en fournissent fréquemment la preuve certaine. Tel a été le respect des habitudes et des textes reçus dans celte antique retraite, que pendant bien longtemps aucune influence étrangère ne s'y est mêlée aux traditions locales. Saint-Gall a exercé, dans la littérature biblique, la même autorité que dans beaucoup d'autres domaines ; Reichenau, Einsiedeln en sont tributaires. Une grande œuvre surtout est sortie de ce milieu, c'est la Glose ordinaire, compilation bien insuffisante, qui a dispensé pendant bien des siècles ceux qui étudiaient la Bible de toute lecture et de toute étude personnelle. Le texte qu'accompagnait ce volumineux commentaire, et qui a été copié plus souvent peut-être qu'aucun autre, est l'un des représentants de la tradition de Saint-Gall. Il nous convient donc d'étudier le texte de Saint- Gall avec un soin particulier : étude agréable entre toutes, puisque nous
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m SAIM-GALL ET l'iTALIE DU NORD.
lirons à livre ouvert dans l'histoire de la Bible à Saint-Gall. Avant toutefois de nous engager dans le sentier d'une tradition locale si constante, nous devons raccorder, pour ainsi dire, notre étude à l'histoire, déjà esquissée, des manuscrits irlandais de Saint-Gall, et considérer un petit nombre de ces manuscrits anciens, grecs et latins à la fois et en partie éc'Mts par des scribes irlandais.
8i nous avions le temps de nous arrêter en ce moment à l'histoire de l'art chrétien, nous verrions quelle influence dominante Saint-Gall et ses filles spirituelles ont exercée sur l'art dans toute la vallée du Rhin. Nous montrerions l'abbaye de Saint-Gall, par un phénomène étrange, propageant dans le monde germanique les traditions artistiques de l'Orient. Cette étude trouvera sa place en un autre endroit '.
Nous possédons un groupe de manuscrits, écrits à Saint-Gall et à Reichenau, en partie par des mains irlandaises, et qui sont bilingues, grecs et latins. Le premier est le manuscrit 48 de Saint-Gall. Ce beau manuscrit a été publié complètement en autographie par Rettig, et la description qui précède cette édition est un véritable modèle. Par tous les traits extérieurs, le manuscrit est irlandais. Il contient les quatre Évangiles en grec, avec une traduction latine entre les lignes. Cette traduction est la Vulgate, et on y remarque, surtout au commencement, un assez grand nombre de leçons de l'ancienne version ', mais il est difficile de faire usage de ce texte, à cause du grec sur lequel il est appliqué et qui lui a souvent fait violence.
Le Codex Sangallensis ne se bornait pas aux Évangiles. Le Codex Bœrnerianus, conservé à la Bibliothèque royale de Dresde (A. 145*'), en est, selon toute apparence, la continuation ; il contient les Épîtres de saint Paul, non compris l'h^pître aux Hébreux. Le texte latin qui est écrit entre les lignes n'a rien de commun avec la Vulgate, c'est un texte du type « italien ». Les deux manuscrits sont du ix® siècle.
Le Codex Bœrnerianus est doublé, pour le grec, par un manuscrit de Reichenau (Augiensis), qui fut acquis par Bentley et qui a sa place aujourd'hui sur les rayons de Trinity Collège, à Cambridge (B. 17. 1). La version latine, qui est la Vulgate, n'est plus interlinéaire, elle est écrite sur une deuxième colonne, à côté du grec et en dehors ; l'Épître aux Hébreux manque dans le grec. L'écriture latine est une minuscule qui paraît de la seconde moitié du ix^ siècle et qui n'a rien d'irlandais.
M. Corssen a consacré à ces deux derniers manuscrits deux intéressantes dissertations. D'après lui, non seulement le texte grec de l'un et de l'autre manuscrit a été copié sur un même original, mais cet original con-
1. Voyez Mémoires de la Société des Antiquaires, t. LU, 1892, p. 144.
2. Matth., I, 23: concipiet. — vi. 13: quoniam tuum est regnum et rirtus et majcsias vel gloria in sœcula. Amen. — II)., 25: aut quid hihafis. — Ib., 30: modicœ fidei. — Luc, xin, 27: omncs opcramini. — xxiii, 15: remisit illum ad vos.