PETIT REPAS. — CONVERSATION SEMI-POLITIQUE. — PRECEPTES
d’hygiène.
M. Dubosc, mycophile distingué, dont le nom se mêle de temps en temps à nos récits, avait ramassé dans les friches du Gard et des Bouches-du-Rhône l’agaric des devins , l’agaric des pacages et le vrai mousseron. Il les avait fait sécher, et il les conservait dans un vase de porcelaine. On mêle assez souvent dans le Midi ces différentes espèces qu’on mange sous le nom de mousserons.
Dans une petite réunion d’amis , nous savourions à la campagne un salmis de perdreaux parfumé de ces mêmes mousserons et de quelques lames de truffes. C’était le seul plat de luxe de notre petit repas. M. Dubosc s’amusait à faire un peu de politique, et raillait de temps en temps les ambitieux de notre époque. Au dessert, le champagne vint égayer sa verve, et il recommença de plus belle. « Oui, disait-il, la plupart de nos hommes politiques n’ont jusqu’ici prouvé qu’une chose , l’amour de l’or, du pouvoir et de la renommée. Ils parlent de la misère du peuple, ils s’attendrissent sur son sort, ils pleurent de compassion. La table est-elle servie \ A ces larmes hypocrites succède la joie du festin.... »
L’amphitryon qui nous donnait à dîner (c’était un ancien préfet) arrête ici notre orateur et s’écrie : « Messieurs, messieurs ! point de politique ! Laissons les ambitieux se débattre , ne nous mêlons point de leurs querelles , si
nous voulons digérer en paix. Ces sortes de discussions sont dangereuses à table, et la colère vient souvent y distiller son fiel. N’est-ce pas, docteur, que la colère paralyse l’estomac, qu’il faut être calme lorsqu’il travaille à la digestion? — C’est bien vrai, monsieur. Je n’en veux pour preuve que ces mêmes ambitieux dont parlait tout à l’heure notre ami Dubosc. Vous en connaissez, vous en voyez plusieurs. Avez-vous remarqué leur teint pâle , livide , safrané , ces contractions nerveuses qui les saisissent quelquefois après leurs repas? Il y a peu de jours encore , il a fallu transporter hors de la salle du banquet un orateur fameux qui s’était mis en colère après avoir mangé du pâté aux truffes. Deux médecins appelés à son secours ont eu beaucoup de peine à lui sauver la vie. Lorsqu’on a le bonheur de vivre hors de cette atmosphère brûlante , et qu’on sait se contenter de peu , il faut être bien mal inspiré pour prendre part aux luttes des divers partis qui se disputent les places et le pouvoir. Dans un petit cercle comme le nôtre , une causerie douce , bienveillante , de la cordialité , de la déférence les uns pour les autres , tout cela charme l’esprit , délasse la tête , ranime l’estomac.
— Vous l’entendez , messieurs , dit d’une voix sonore notre aimable amphitryon , trêve à la politique ! Le docteur a prononcé, suivons ses bons avis. Voilà de la médecine comme je l’aime , elle comprend la vie physique et la vie morale.
> — ■ J’aime aussi, répliqua M. Dubosc, les principes d’hygiène du docteur, il y a long-temps que je les connais. Ils me semblent pourtant un peu trop rigoureux. Et, par exemple, il soutient que les truffes favorisent la gravelle,
la pierre , la goutte et autres maux qui font le tourment de la vie ; que la gourmandise dispose à la colère , excite toutes les mauvaises passions , déprave les humeurs , enflamme le sang , accélère la vieillesse. Voici pourtant un homme spécial , Brillat-Savarin , qui est d’un avis contraire. Mangez des truffes, beaucoup de truffes, s’écrie-t-il, ne craignez rien, les gourmands vivent long-temps. Que pensez-vous de cette belle maxime?
— C’est un propos de table que vous ne trouverez point dans Plutarque ; il est digne d’un gourmand consommé , d’un homme né pour les festins , profiter convivia natus , comme dit Juvénal. Mais sachez que Brillat-Savarin est mort à peine âgé de cinquante ans. Ce n’est point l’usage modéré des truffes, des champignons ou des ragoûts imprégnés de leur arôme que je condamne. Ces aliments réveillent les personnes d’une organisation molle, d’un tempérament inerte, glacé, et qui vivent pour ainsi dire sans le savoir. Ce que je blâme, c’est l’abus d’un semblable régime , particulièrement nuisible aux hommes ardents , passionnés , enclins à la colère. D’abord , toute la verve du gourmand se déploie ; il invente , il essaie , il varie toute sorte de combinaisons pour accroître ses jouissances ; mais peu à peu ces riches coulis , ces sauces brûlantes , attaquent l’organisation tout entière, paralysent les nerfs, émoussent l’intelligence, pervertissent tous les sentiments moraux. Il ne reste plus qu’une sorte d’instinct animal , l’âme s’est évanouie, elle a secoué sa grossière enveloppe. L’art de vivre est fondé sur l’hygiène, il a ses lois qu’on ne viole jamais impunément. Soyons sages , modérés , jouissons des douceurs de la vie; mais gardons quelque chose pour le lendemain, nous en sentirons mieux le prix.