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SON EMPOISONNEMENT

Par ses formes brillantes, par son parfum, par son goût délicat, l’oronge faisait à Rome l’ornement des meilleures tables. On ne nous dit pas si l’empereur Auguste aimait ce champignon. Il était d’ailleurs assez indifférent pour les plaisirs de la table , il vivait simplement. Mais Tibère , gourmand et dissolu , surtout vers la fin de son règne , avait une sorte de passion pour les oronges , et il donna une gratification de deux cent mille sesterces à un de ses

parasites qui avait fait des vers où l’oronge , le bec-figue , l’huître et la grive se disputaient la prééminence culinaire.

Au reste , les amateurs les plus intrépides de ces champignons doivent pâlir devant l’empereur Claude, qui en mangeait jusqu’à l’indigestion. Agrippine le sait , elle va le régaler à sa manière. Un crime de plus ou de moins est si peu de chose pour la conscience des scélérats ! « Savezvous , lui dit-elle , qu’on vient d’apporter de magnifiques oronges? — Qu’on me les apprête à l’instant! » s’écrie Claude.

Tout aussitôt les ordres sont donnés. Vite, des oronges pour l’empereur ! Ce cri , plusieurs fois répété , retentit dans les cuisines impériales. Le chef est là qui commande comme un général d’armée. Chacun est à son poste. On connaît l’impatience de Claude , son estomac n’aime pas à attendre; le moindre retard serait cruellement puni. Pendant qu’on prépare le fameux ragoût , Agrippine voit l’empoisonneuse Locuste , et lui demande un assaisonne ment pour les oronges de l’empereur. Locuste comprend à merveille ses intentions , et lui donne à l’instant une certaine poudre qu’un esclave fidèle mêlera adroitement dans le ragoût.

L’empereur se met à table , il voit les oronges , il les admire , il les flaire , il les dévore de l’œil. Le voilà bien assis , la tête inclinée , la bouche béante. En un instant , les oronges sont englouties dans son immense estomac.

Agrippine et son digne fils attendent avec anxiété l’efTet des oronges. On vient leur dire que Claude se trouve ma! ; ils arrivent le cœur plein de joie et d’espérance , mais la tristesse et l’étonnement se peignent

dans leurs- yeux. L’empereur se débat contre le poison. Son organisation vigoureuse résiste , il faut un poison nouveau pour l’anéantir. Le crime a tout prévu. Le médecin Xénophon est là qui enfonce dans la gorge de Claude une plume empoisonnée sous le prétexte de débarrasser son estomac. Enfin , l’empereur expire. Néron prononce son oraison funèbre, on fait son apothéose, et il est mis au rang des dieux.

Le fils d’Agrippine prend les rênes de l’empire. D’abord, plein d’hypocrisie et d’astuce, il se montre clément ; mais , bientôt fatigué de se contraindre , il se précipite dans tous les vices , dans tous les crimes. Enfin , il épouvantera le genre humain par sa cruauté , par sa scélératesse , par sa gourmandise , son ivrognerie et ses débauches. On prononce devant lui ce proverbe grec : Que tout périsse après ma mort! — Non, réplique-t-il, que tout périsse de mon vivant! ... Mais le ciel , fatigué de tant de forfaits , en fera justice , et le tigre mourra dans un bouge en s’écriant : Quelle fin pour un si grand artiste ! Qualis artifex pereo!

D’après Juvénal , les gourmands de Rome composaient des ragoûts avec les oronges et les bec-figues, et les bonnes recettes de cuisine se conservaient dans les familles. « Tel père, tel fils, dit ce grand satirique. Un père est-il joueur ? Son fils encore enfant manie déjà les dés et le cornet. N’espérez pas que cet autre soit plus sobre que le gourmand à barbe blanche dont il a appris l’art d’assaisonner les becfigues , la truffe et l’oronge nageant dans la même saumure. A peine la septième année de cet enfant sera-t-elle écoulée , n’eût-il pas encore recouvré toutes ses dents , missiez- vous à ses côtés cent précepteurs austères , il n’en

soupirera pas moins après une table splendide, et ne Voudra jamais dégénérer de la cuisine paternelle. »

Si damnosa senemjuvat aléa, ludit et heres Bullalus, parvoque eadem movet arma fritillo. Nec melius de se cuiqam sperare propinquo Concedel juvenis, qui radere tubera terrœ , Bolelum condire , et eodemjure natanles Mer gère ficedulas didicit, nebulone parente Et cassa monstrante gulâ. Citm seplimus annus Transierit puero , nondùm omni dente renato , Barbatos licet admoveas mille inde magistros , Bine totidem, cupiel lauto cœnare paratu ' Semper, et a magna non degenerare culinâ \ Sat. 14.

Martial , poète pauvre , mais plus friand que Juvénal , aime les oronges en vrai parasite , et il est heureux lorsqu’il peut en manger dans quelque bonne maison. Il est facile, dit-il, d’envoyer de l’argent, de l’or, une toge, etc.; mais il est difficile d’envoyer des oronges.

Argenlum atque aurum, lenamque iogamque Mitlere : boletos mitterc difficile est.

Epigr. 48, lib. 13.

Dans une autre épigramme, il reproche à Cécilianus de

Un père est-il joueur 1 son fils , tout jeune encore ,

Dans son petit cornet jette le dé sonore .

Celui qui , sous les yeux d’un maître aux cheveux blancs , Instruit à préparer des ragoûts succulents ,

Sait joindre au champignon la truffe et le bec-figue ,

Un jour renchérira sur ce maître prodigue.

Donnez-lui cent mentors : avant qu’il ait sept ans,

Avant que sa gencive ait recouvré ses dents ,

Il prétendra, fidèle à sa noble origine ,

Ne point dégénérer d’une illustre cuisine.

Traduction de M. Raoul.

COMEStlBLES ET VÉNÉNEUX. 343

manger seul les oronges, et de tromper ainsi l’attente des

convives.

Die mihi quis furor est, turbâ spectanle vocatâ ,

Solus boletos , Ceciliane, voras.

Epigr. 20 , lib 1.

Ainsi que Juvénal , Sénèque dédaigne les oronges. Il accable d’invectives les gourmands de Rome , qui , dans leurs repas prolongés jusqu’au jour, mangeaient ces champignons tout brûlants , et buvaient ensuite de l’eau glacée pour se rafraîchir les entrailles. Il fait pourtant l’aveu qu’il a été lui-même un peu gourmand. « Quand le philosophe Attalus déclamait contre la volupté , je brûlais , dit-il , de mettre des bornes à ma gourmandise et à ma délicatesse. C’est à lui que je dois le vœu que j’ai fait de renoncer pour ma vie aux huîtres et aux champignons. Ce sont des stimulants qui excitent à manger ceux qui sont déjà rassasiés. » Comme on le voit , Sénèque n’avait pas toujours été sobre , il le devint par philosophie , et aussi , je crois , par nécessité , car il était d’une complexion fort délicate.

Mais avec quel soin le gourmand Apicius décrit [de fungorum apparatu ) la manière de préparer les oronges! Il faut absolument du vin ou de l’huile dans l’assaisonnement , si vous voulez donner du relief à votre ragoût. Sénèque , toujours prêt lorsqu’il s’agit de flétrir l’intempérance et la débauche , lance des traits sanglants sur ce fameux glouton , qui , dans une ville d’où les philosophes avaient reçu l’ordre de sortir, comme des corrupteurs de la jeunesse , donna des leçons de gourmandise , infecta son siècle de sa doctrine , et fit une fin digne de sa vie. Après avoir consumé dans sa cuisine un million de sesterces ,

absorbé des revenus immenses, noyé de dettes, il s’avisa,

pour la première fois , de compter : il calcula qu’il ne lui resterait plus que dix millions de sesterces ; et, ne voyant pas de différence entre mourir de faim et vivre avec une pareille somme , il s’empoisonna.

« Tel est le sort des hommes , dit Sénèque , lorsqu’ils ne règlent pas les richesses sur la raison qui a des bornes fixes , mais sur des habitudes dépravées dont les caprices sont immenses et infinis. Rien ne suffit à la cupidité , peu de chose suffit à la nature. » Hæc accidunt divitias non ad rationem revocantibus , cujus certi sunt fines , sed ad vitiorum consueiudinem , cujus immensum et incomprehensibile arbilrium est. Cupiditati nihil satis est; naturœ salis est etiam parum. (Consolatio ad Helviam , cap. xi.)

AGARIC ORONGE BLANCHE. AGARICUS OVOIDEVS .

Agaricus ovdideus DC. Fl. Fr. suppl. 562. Ciiev. Fi. Par. 1. p. 125. — Agaricus ovoïdeus albus. Bull. t. 564, — Cocolla bianca. Mich. Gen. plant, p. 185.

Cette espèce a le port de l’agaric oronge ; mais elle en diffère par la blancheur de toutes ses parties. Entièrement recouverte à sa naissance d’un volva mince , elle se montre, lorsqu’il se déchire, avec un chapeau d’abord de forme arrondie, semi-orbiculaire, ensuite presque plane et légèrement strié sur les bords. Ses lames sont étroites, épaisses, courbées en faucille et un peu frangées. Son pédicule est long de trois à quatre pouces , cylindrique , à peine renflé à sa base, quelquefois court, ventru, muni d’une large collerette.

On la rencontre dans les bois, vers la fin de l’été, souvent solitaire, quelquefois rapprochée par groupes. Elle est

assez commune dans le midi de la France, où elle porte le nom d’ oronge blanche , de coucoumelle blanche , coucoumelle fine , etc. Bulliard dit l’avoir observée dans la forêt de Fontainebleau et dans les bois de Malesherbes. En Italie, elle croît au bord des champs en octobre et novembre. On l’appelle en Toscane coccola bianca , buona. Sa chair est épaisse, blanche, d’un goût fin, délicat. On l’apprête comme l’oronge.

Lorsqu’on cueille ce champignon , il faut bien se garder de le confondre avec l’amanite printanière ou notre agaric vénéneux. Celui-ci a bien à peu près la même couleur que l’oronge blanche; mais il est plus élancé, plus grêle, et son odeur est désagréable, virulente.

l’automne.

Voici l’automne ; adieu les oronges. Il n’y en a déjà plus sous les châtaigniers du Languedoc et de la Provence La corneille, cette sibylle des bois, fait entendre son cri sinistre sur la cime de l’ormeau , et nous annonce le prochain retour de l’hiver. On ne voit plus dans la campagne ces jolies plantes qui en faisaient le charme, et la vipérine aux lèvres d’un bleu si vif, et l’origan à la taille svelte, et le serpolet avec ses touffes rampantes et parfumées , et l’arrête-bœuf avec ses étendards roses ; je les cherche en vain dans le vallon ; les prairies , les fontaines , les ruisseaux , les bocages, tout prend le deuil au départ de ces charmantes fleurs.

Mais j’aperçois la scabieuse qui penche sa tête mélancolique. Encore quelques jours , et sa destinée est accomplie. Et cette petite marguerite oubliée sur la pelouse! Ah ! ce n’est plus cette jeune pâquerette au disque d’or. Comme elle

est languissante, triste, décolorée. Elle va bientôt mourir. Ainsi s’éteint la jeune vierge qu’une fièvre lente consume. . .

Quel silence! On n’entend que le murmure de la forêt et la chute du gland qui se détache des branches de chêne. Voyez ces nuages qui voilent l’azur des cieux, et ces feuilles jaunies qui jonchent la terre , et ces bruyères flétries , et ces bouleaux dépouillés.... N’est-ce pas l’image des illusions humaines? Oui , l’homme veut faire du bruit dans le monde ; comme il s’agite ! comme il marche fièrement ! A-t-il quelques succès, il veut qu’on le flatte, qu’on l’encense, qu’on l’admire; il se croit immortel. Eh bien! c’est comme la feuille d’automne que le vent emporte, le souffle de la mort le renverse et le réduit en poussière.

Mais l’automne est la saison de l’homme sage ; il aime ce charme un peu sombre du soir de l’année ; il laisse couler tranquillement les heures entre le travail et le repos, et il attend le dernier terme sans faiblesse, sans inquiétude; il a appris à mourir.

« Eh quoi ! vous désertez notre drapeau , me dit un disciple d’Aristippe, un friand renommé. Enseignez-nous plutôt l’art de vivre dans le monde. Quelle société avez-vous à la campagne , où toutes les bonnes maisons deviennent désertes au mois de novembre? Vous avez le pauvre curé, le maître d’école et deux ou trois propriétaires , esprits forts de village , qui se croient très-érudits parce qu’ils ont lu quelques nouveaux romans, feuilleté Voltaire ou Rousseau. Parlez-moi des plaisirs de l’hiver , des jouissances de la ville, des bals, des réunions, surtout de ces grands dîners où les truffes, le poisson , le gibier, les oiseaux du Phase, charment l’odorat et le goût. J’ai lu quelque part, je crois que c’est dans vos écrits , que pour bien digérer il faut

avoir l’esprit calme ; eh bien ! je mets à profit vos conseils. Les jours de grand gala, je ne lis aucun journal, je ne traite d’aucune affaire. Je mange avec discernement, j’évite surtout ces discussions orageuses qui engendrent la colère, enflamment la bile, paralysent l’estomac ; et si je me trouve à table à côté d’un vieux pair de France, je lui dis doucement à l’oreille : Ecoutez cet histrion politique ; lui seul a sauvé T Etat; voyez ses yeux étincelants, ses lèvres convulsives ; il mourra peut-être d’indigestion cette nuit s’il mange les truffes qu’on vient de lui servir.

» Convenez, cher docteur, qu’on peut être sage dans le monde comme dans la retraite , lorsqu’on sait épurer ses goûts, lorsque la modération préside à nos plaisirs. Je hais la solitude , où la tristesse et l’ennui viennent empoisonner nos derniers jours. Oui, il y a plus de philosophie à vivre au milieu du bruit du monde qu’à s’enterrer dans la solitude. Vous aimez la campagne, les belles plantes, les * concerts des oiseaux; attendez du moins le retour de l’hirondelle ; vous aurez alors des morilles, des asperges et des petits pois. »

AGARIC BULBEUX. AGARICUS BIJLBOSUS.

Agaricus bulbosus. Bull. t. 577. DC. Fl. Fr. 564. — Desv. Fl.

de l’Anjou, p. 15. — Agaricus phalloïdes. Chev. Fl. Par. 1.

a. Pileo olivaceo viridi. Amanita viridis. Pers. Syn. 251.

(PI. 23, Fig. 1 et 2.)

Ce champignon , sans contredit le plus pernicieux de la section des amanites, porte un chapeau convexe, charnu , large de deux à quatre pouces, de couleur variée , mais en

général d’un jaune verdâtre, quelquefois dun vert olive ou strié de brun et de vert , surtout vers le milieu , rarement taché par les débris du volva, doublé de lames blanchâtres, larges, assez nombreuses et inégales. Le pédicule est blanc, épais , cylindrique , haut de trois à quatre pouces , renflé en forme de bulbe à sa base, muni au sommet d’un anneau large , ordinairement rabattu et de la couleur des feuillets.

On trouve fréquemment cette plante, en été et en automne, dans les bois des environs de Paris. Elle est plus ou moins forte suivant le sol où elle croît ; très-développée dans les lieux humides, dans les vallées sombres, beaucoup plus petite dans les terrains secs et sablonneux. Elle a un goût douceâtre , une odeur nauséeuse et virulente qui se manifeste surtout à sa bulbe. Ses propriétés vénéneuses résident dans une matière grasse, molle, jaune, âcre.

AGARIC CITRIN. AGARICUS C1TRMUS.

Jgaricus citrinus. Chev. Fl. Par. 1. p. 123. — Amanita citrina.

Pers. Champ, t. 2. f. 1.

(PI. 23, Fig. 3 et 4 )

C’est encore une espèce très-délétère qu’on rencontre à chaque pas dans nos bois , vers la fin d’août et pendant une partie de l’automne. Elle est enveloppée en sortant de terre d’un volva dont il reste des fragments sur le chapeau, sous la forme de plaques irrégulières plus ou moins larges, et d’un hlanc grisâtre. Ce chapeau est convexe , un peu aplati , large de deux à trois pouces , légèrement strié sur les bords, d’un jaune citron ou serin, quelquefois d’un jaune très-pâle, doublé de lames blanches, inégales et un peu arquées. Le pédicule est cylindrique, élancé, ordinai-

rement blanc, bulbeux, pourvu d’un anneau un peu teint de jaune, et dont les bords sont finement dentés.

Ce champignon est également plus ou moins développé suivant la nature du sol et son exposition. Il est grêle, très-petit parmi la mousse , dans les lieux secs et sablonneux; il est plus élevé, il a des dimensions plus fortes dans les bruyères, dans les terrains humides. Sa chair est blanche, d’une odeur vireuse, analogue à celle qu’exhalent les substances moisies. La plus petite dose excite le dévoiement chez les animaux. Un chat, à qui j’en ai donné environ un gros, a eu des spasmes et le dévoiement; un autre, qui en avait pris une plus forte dose, a péri dans les convulsions.

AGARIC VÉNÉNEUX. AGARICUS VENENATVS. N.

Agaricus vernus. DC. Fl. Fr. 565. — Agaricus bulbosus vernus. Bull. Champ, t. 108. — Amanita bulbosa alba. Pers. Champ, t.* 2. f. 2.

(PI. 23, Fig. 5.)

Cette espèce, improprement appelée agaric printanier , se montre rarement au printemps , à moins qu’une température humide et très-chaude ne hâte son développement ; mais elle est assez commune en août et surtout en septembre dans tous les bois des environs de Versailles. Je la retrouve tous les ans , à peu près à la même époque , dans les taillis de Porchéfontaine, dans les bois de Meudon, de Bue, de Gonart, de Ville-d’Avray, etc. Je l'ai rencontrée cette année, 1838, vers la fin d’octobre, dans le petit vallon de Bouviers. Le nom que j’ai cru devoir lui imposer est d’autant plus convenable , qu’elle a des traits de ressemblance avec l'agaric comestible des pacages , et que cette

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