MALADE
On choisit des truffes d’une forte dimension , on les couvre de bardes de lard, et on les dispose dans de la pâte brisée, dont on forme une espèce de tourte qu’on met au four. Dans une heure elle est cuite.
Ce mets , un peu indigeste pour certains estomacs , a ranimé un gastronome presque mourant. Voici le fait tel qu’il a été raconté à plusieurs médecins par M. Maloët, docteur-régent de l’ancienne Faculté de Paris.
Un gourmand devenu malade subissait avec douleur le régime un peu austère que lui avait imposé M. Maloët; mais la peur de mourir le tenait dans un état de réserve. Enfin, las d’être à la diète, il lui prit fantaisie de réparer le temps perdu. Un beau jour il se fait servir quelques douzaines d’huîtres , puis une croustade renfermant une douzaine de belles truffes avec des filets de perdreaux. A peine a-t-il entamé la croustade, qu’on annonce M. Ma-
loët , qui , surpris de la belle attitude de son malade , le gronde et le menace d’une rechute. « De grâce, cher docteur, ayez- un peu d’indulgence pour un malheureux que vous avez réduit de moitié. Voyez ma face blême, mes muscles amaigris. J’ai rêvé cette nuit que j’assistais à un festin splendide. A mon réveil, la faim était si impérieuse que j’en perdais la raison. J’ai souffert, j’ai voulu faire taire mon estomac pour ne pas transgresser vos ordres; mais, n’y tenant plus , il fallait ou mourir ou faire un bon repas, mon choix a été bientôt fait. Mettez-vous à table, cher docteur. Après la croustade, vous aurez un perdreau rouge du Mans farci de truffes , qu’on vient de mettre à la broche. S’il m’arrive quelque accident, vous serez là pour me secourir. »
M. Maloët se laisse fléchir , et lui dit en souriant : « J’avoue que j’ai été un peu trop sévère, mais du moins soyez sage, ou plutôt permettez-moi de vous servir, car je dois veiller à votre salut. »
Jamais on n’a vu un plus bel accord entre un médecin et un malade, -c’est-à-dire entre deux gourmands.