DINDE FARCIE DE TRUFFES. — LE GOINFRE ET LA DINDE AUX MARRONS
L’hiver est la saison du gourmand et du politique. Le gibier , le poisson , les truffes abondent ; les députés arrivent, les chambres s’assemblent, les opinions se réveillent, les séances sont quelquefois orageuses; mais le calme des esprits renaît dans la salle du festin , à l’aspect d’une belle dinde , farcie de truffes de Sarlat ou de Brive-la- Gaillarde. C’est avec ces mêmes truffes que le bon Piet attirait, sous la restauration, les députés gourmands dans son hôtellerie de la rue Thérèse.
Quel est cet homme qui mange avec un bruit effroyable, dans les rues, dans les carrefours, dans les promenades, partout où il y a quelque chose à manger \ C’est le goinfre. Des favoris touffus , grisonnants , encadrent sa figure large et vineuse. Sa bouche obliquement ouverte exhale une odeur méphitique qui se répand au loin. Son gilet et sa cravate portent l’empreinte de sa gloutonnerie.
Il a fait à dix heures un ample déjeuner , il va faire sa ronde. Midi sonne. Venez le voir sur le boulevard Poissonnière ; il attend que la galette du Gymnase sorte du four, pour la manger toute brûlante. C’est le second acte. A peine a-t-il fait cinquante pas , qu’il aborde un pâtissier forain qui fait très-bien le flan. Mon ami! s’écrie-t-il, je vous le retiens tout entier. Et à l’instant il se met à l’œuvre. Au bout de deux ou trois minutes il n’y a plus de flan. Les nourrices, les enfants, les curieux battent des
mains, et notre cynique enchanté répond par un rire
glapissant.
Il dirige ses pas vers la Chaussée -d’Antin. Il ne dîne qu’à trois heurés, il aura le temps de se traîner jusqu’à la Madelaine. Enfin il arrive chez lui fatigué et mourant de faim. Son couvert est mis. Le voilà à table, la tête enveloppée d’un foulard de l'Inde. 11 se recueille puis
s’adressant à sa cuisinière : Cécile ! Cécile! s’écrie-t-il : et ma dinde farcie de marrons est-elle cuite î — Dans huit ou dix minutes , monsieur. — En attendant donnez-moi la garbure au fromage d’Auvergne, l’andouille, le boudin et
le gigotde mouton braisé Cécile sert la dinde, elle est
immense. Le goinfre l’attaque hardiment , il la met en pièces, et les quatre membres, et les blancs, et les saucisses, les marrons, la farce, et trois bouteilles de vin de Mâcon ont disparu comme par magie. Il n’y a plus que des débris, et des flacons vides.
On lui apporte deux ou trois plats de dessert. Il y renonce, mais il prendra du thé dans un quart d’heure. La tête lui tourne , son estomac se soulève et succombe sous la masse alimentaire qui l’opprime. C’est la quatrième indigestion depuis huit jours. Cécile connaît son mal, elle lui verse un thé abondant et léger, demain elle lui donnera cinq ou six cly stères. Et ce pourceau se dit gastronome! Et ce glouton se croit habile dans l’art de vivre! Il travaille, dit-il, depuis long- temps, à un traité d'hygiène domestique , où il recommande l’usage quotidien du thé et des lavements comme le meilleur préservatif des maladies, c’est-à-dire que pour se bien porter il faut faire de son corps une citerne. Puis il déclame contre la médecine et les médecins. « Vous avez d’ailleurs, ajoute-t-il,
les pilules digestives, les pilules écossaises , et la graine de moutarde. » On voit que le goinfre s’est fait charlatan.
Et le charlatan est lui -même une autre espèce de goinfre qui dépeuple toute une basse-cour , après avoir dépeuplé tout un village.