LE VRAT MÉDECIN
Parlez-moi plutôt du vrai médecin , de l’homme d’esprit, du friand, qui a perfectionné son goût dans le beau monde. Vous êtes d’une santé faible, délicate, vous avez le système nerveux irrité; ou bien l’ennui vous poursuit sans cesse, partout, même à table. Votre âme maîtrise vos sens, les paralyse, vous tombez dans l’hypochondrie, enfin vous êtes triste, malheureux, las de vivre. Votre médecin est friand , gourmet , habile dans son art, non moins que dans la science de la vie ; il vous connaît , il vous aime, mais vous ne le consultez point , vous ne le voyez plus. Eh bien! ouvrez-lui votre cœur, dites-lui de venir vous visiter à l’heure où l’on dîne. Que votre table, élégamment servie , lui offre une chère simple , mais dé licate; surtout n’oubliez ni la truffe, ni le vin de Médoc, vous jouirez de son bonheur; sa conversation douce, expansive, entraînante, réveillera vos esprits, rappellera votre raison, dissipera vos soucis, vos chagrins; et l’aspect de cette bartavelle aux truffes fascinera votre regard, son arôme charmera votre odorat, et sa saveur, après avoir réjoui votre palais, ira réveiller dans votre estomac des souvenirs presque effacés.
Cela vous paraît étrange , cher lecteur? Eh bien ! voici un fait digne de votre attention , un fait intéressant
pour le médecin initié dans la science de l’homme. « Docteur! me disait un jour M. Jordan, aimable vieillard, mon client et mon ami ; venez dîner à la maison mardi prochain. J’ai invité un médecin qui voit peu de malades, mais qui est plein d’esprit et de philosophie, c’est M. Pariset. Vous aurez des perdreaux truffés et un pâté de Colmar. Tout cela n’est point fait pour moi , je n’ai plus d’appétit, je suis vieux, je souffre physiquement et moralement, mais j’aurai près de moi deux hommes que j’aime, que j’estime, et je serai satisfait. »
On se met à table. On mange modérément , on parle peu au premier service. Mais les truffes arrivent, on les savoure, la conversation s’engage, et M. Pariset parle avec tant de charme des douceurs de la vie, qu’on l’écoute encore quand il a cessé de parler. M. Jordan, pour ainsi dire magnétisé, demande des truffes, en demande encore, boit du vin de Médoc , sourit de contentement , prend du café, et même un petit verre de liqueur des îles. Il se couche, il s’endort, il passe une heureuse nuit, ce n’était plus le même homme.
Raillez ensuite les médecins si vous voulez , mais je vous défie de vous en passer. Lorsqu’ils ne peuvent vous guérir, ils vous soulagent, ils vous consolent, non-seulement au lit, mais à table. Ce sont des êtres à part qu’on caresse, qu’on flatte, qu’on aime, qu’on craint, dont on dit beaucoup de bien et beaucoup de mal, mais qu’on recherche toujours.
« Tant que les hommes pourront mourir, et qu’ils aimeront à vivre, dit Labruyère, le médecin sera raillé et bien payé. » Oui sans doute, il faut des honoraires au médecin, mais cela ne suffit point, il lui faut encore la
reconnaissance du cœur. Le vrai médecin tient moins à l’argent qu’à l’aimable accueil, qu’aux attentions délicates de ses malades.