TRUFFÉES
Avant de quitter la truffe noire, disons un mot du régime, de la médecine des aliments. C’est un sujet inépuisable, intéressant, et pourtant si dédaigné des malades, et même de beaucoup de médecins. La truffe rend les mets plus agréables, plus sapides, plus faciles à digérer. Elle réveille l’estomac languissant du sybarite, de l’homme mou, indolent , paresseux , mais ensuite elle le rend plus délicat , plus difficile, plus exigeant; enfin elle le déprave. Qui n’a vu dans le monde quelqu’un de ces voluptueux tombé dans un mortel ennui et presque dans le désespoir? Le corps et l’esprit souffrent, les membranes digestives s’irritent, et tout le système organique se détériore.
Voici un de ces efféminés dont la vie n’a plus rien qui le charme; il a épuisé la coupe du plaisir; il recherche et il fuit tour à tour la solitude; l’ennui le poursuit partout. Il ne dort plus , il ne mange plus , il perd ses forces , il se désespère, il pleure , il frissonne, il craint de mourir.
Un médecin anglais ne voit ici qu’un état de faiblesse qu’il est urgent de combattre parles stimulants et les toniques , par le vin , l’alcool , le fer et le quinquina. Ce traitement échoue. Le malade est encore plus souffrant ; ses nerfs se crispent , sa tête s’exalte , il refuse toute espèce de remèdes; il craignait de mourir, maintenant il invoque la mort.
On appelle un médecin physiologiste. Il affirme que cet état maladif est fomenté par une inflammation chronique
du tube digestif. Les boissons gommées, les sangsues, les bains tièdes, une diète sévère , voilà ce qui doit sauver le malade. Après ce nouveau traitement le mal empire, les forces s’affaiblissent de plus en plus , et l’hypochondrie se montre avec ses aberrations , avec ses caprices , avec ses folies.
L’homœopathie vient offrir ses globules magiques et son régime énervant. On la refuse d’abord , puis on se livre à ses folles expériences. L’hypochondrie fait des progrès; l’estomac , la tête et le cœur sont dans un complet désaccord.
Enfin , un médecin versé dans la science de l’homme est consulté. Il examine le malade avec une attention scrupuleuse ; il l’interroge, il le palpe, et cet attouchement ne lui révèle aucune altération grave des viscères. Il demande à ceux qui l’entourent des renseignements sur sa vie physique et morale , et , après quelques moments de réflexion , il lui parle en ces termes : « Comment! depuis trois mois vous êtes cloîtré dans votre chambre, et vous ne connaissez que le chemin de votre fauteuil à votre lit! Vous n’allez pas même visiter votre bibliothèque! Et c’est toujours le même air que vous respirez !... Allons , du courage ! levezvous , prenez mon bras , marchons , je veux éprouver vos forces. .. Maintenant reposez-vous. Ce soir vous vous promènerez encore dans votre appartement , puis vous vous ferez frictionner les membres et l’épine dorsale. Voilà l’exercice que vous devez faire deux ou trois fois par jour, jusqu’à ce que vous puissiez monter en voiture.
» Vous me dites que le bouillon , le consommé , le potage vous causent un dégoût invincible. Rappelez vos souvenirs. Voyons , que désirez-vous l — - Ce que vous ne m’accorderez
point. — Parlez , les médecins sont plus indulgents que vous ne pensez. — J’ai demandé plusieurs fois un ragoût de grives aux truffes : vous voulez donc mourir? m’a-t-on répondu. — Eh bien! je regarde, moi, ce désir comme une inspiration de la nature. Ecoutez sa voix et bannissez toute crainte. Sachez pourtant que cet élan naturel doit être guidé par la raison. Vous n’avez pas toujours vécu en homme sage , vous vous êtes laissé entraîner par des goûts, par des habitudes qui ont altéré vos organes, qui ont rendu votre existence malheureuse.... Mais pourquoi vous livrer au désespoir? pourquoi verser des larmes? Je vous le répète , prenez courage ! Je suis sûr que votre santé se rétablira avec un régime convenable. Adieu , monsieur , je reviendrai vous voir demain matin. »
Le médecin arrive à dix heures. On lui apprend que la nuit a été beaucoup plus calme. Il examine le malade avec une attention toute bienveillante, puis il lui dit en souriant : « Savez-vous que les grives abondent dans cette saison , et que les baies de genièvre dont elles se nourrissent leur donnent un goût plus fin, plus délicat? Allons ! Qu’on vous prépare ce ragoût que vous désirez si ardemment; mais je dois vous prévenir qu’un exercice préalable est nécessaire pour que vous puissiez le bien digérer. Montez en voiture, ne craignez rien. Promenez-vous dans la campagne une heure ou deux; à votre retour, vous mangerez une grive truffée , et vous boirez un peu de vin de Léoville ou de Château-Margaux. Demain et après-demain vous suivrez le même régime. Si votre appétit se réveille pour d’autres aliments , comme le poisson, le poulet , le perdreau , mangez-en modérément , buvez du même vin et un ou deux verres d’eau de Seltz. Continuez les frictions et les prome-
COMESTIBLES ET VÉNÉNEUX, nades en voiture. Lorsque vous serez plus fort , vous vous promènerez à pied et au grand air. »
Voilà le traitement qu’un habile médecin de Montpellier (c’est un homme modeste, nous devons taire son nom) a opposé à cette affection nerveuse d’une gravité désespérante pour le malade et pour sa famille. Et pourtant la guérison a été entière et assez prompte. Au reste, ce médecin , jeune encore , a reçu des leçons d’un illustre maître, de M. le professeur Lordat. On voit combien il a su en profiter.
Si MM. Fuster, Miquel , Bermond et autres médecins distingués de la même école lisent un jour ce fait intéressant, ils n’en seront point étonnés, car ils savent aussi bien que nous que la médecine qui s’appuie sur l’hygiène, qui sait apprécier l’influence réciproque du physique et du moral de l’homme , est la plus salutaire pour celui qui souffre , et la plus heureuse pour le médecin qui sait la mettre en pratique.
Sans vouloir censurer ici les systèmes suivis dans les autres facultés, nous croyons pouvoir dire que les doctrines de Montpellier sont plus naturelles , moins variables , et qu’elles se rapprochent davantage de la médecine hippocratique. Il faut sans doute des remèdes aux malades, il leur en faut même quelquefois d’énergiques , mais fort souvent la diète ou l’usage rationnel des aliments , le repos ou l’exercice, les secours moraux, la médecine du cœur et de l’esprit ont guéri des maux que les remèdes ordinaires rendaient plus vifs, plus opiniâtres. J’aime Bacon lorsqu’il dit : Meclici toii non sint in curarum sordibus.
Étudiez la manière de vivre de l’homme, dit Hippocrate. Est-il buveur, grand mangeur, oisif ou laborieux, sobre,
tempérant \ Ce sont autant d’objets qui méritent la plus grande attention. L’inanition hors de propos, dit-il encore, cause autant de maux que la réplétion. Ailleurs il compare certains médecins aux mauvaix pilotes. Les fautes que ceux-ci commettent lorsque la mer est calme ne s’aperçoivent pas; mais survienne une violente tempête, on voit alors toute leur ignorance. Heureux l’équipage si le navire n’est pas submergé ! Il en est de même des mauvais médecins.
Et par exemple, quelle différence entre la médecine d’hôpital et la médecine du monde. Ici , comme le dit Bordeu , on ne respire , on n’entend , on ne digère qu’à demi ; on est sans cesse irrité à la tête, au cœur, à l’estomac; on est sans forces , sans sommeil , ennuyé , épuisé , engorgé de mauvais sucs , dans un orage perpétuel , agité par des projets , écrasé par des pertes et des malheurs qu’une excessive sensibilité grossit encore. Quels sont les remèdes de Bordeu ] L’air de la campagne, les voyages, les courses, l’équitation et les autres secours de la gymnastique, les eaux minérales, et même les pèlerinages.
Ici je crois voir sourire quelques jeunes médecins qui ne connaissent encore que la puissance du bistouri ou de la lancette , qui n’aiment que les méthodes extrêmes , et qui prennent pour des rêveries superstitieuses ces moyens moraux qui, dans certains cas, ont pourtant fait des miracles. Eh ! messieurs, leur dirai-je, je ne suis pasplus superstitieux que vous, mais j’ai peut-être vu de plus près les tourments, les angoisses du cœur humain. Vous n’aurez pas toujours à soigner des hommes énergiques, des hommes incrédules, des esprits forts. Oui, ces courses pieuses qui vous font sourire, ces pèlerinages secondés par la pureté de l’air, par
de nouvelles impressions , par un régime sage , apaisent quelquefois les orages du cœur, raniment l’esprit , calment les souffrances du corps.
Apprenez à être indulgents pour les malheureux qui sont en proie aux affection^ de l’âme , poison subtil qui altère les organes , qui tue l’intelligence. Evitez surtout cette sévérité, cette gravité, ce laconisme qu’affectent certains médecins pour se donner une sorte de vernis scientifique. La douceur, la bienveillance du médecin rendent le malade plus confiant. C’est avec leur aide que vous parviendrez à connaître l’homme moral jusque-là caché sous le voile de l’homme physique. Profitez des progrès de la science, des nouvelles découvertes; mais ne dédaignez point la médecine des anciens, surtout celle d’Hippocrate. Ce grand homme place à côté des Dieux celui qui connaît et cultive la médecine philosophique. Sans le savoir, Hippocrate s’est peint lui -même. Travaillez , étudiez sans cesse, faites les plus grands efforts, non pour l’atteindre, ce serait impossible, mais pour ne pas le suivre de trop loin.