PROPRIÉTÉS DÉLÉTÈRES. EXPÉRIENCES SUR LES ANIMAUX
Les animaux rejettent promptement la pâtée où on a introduit le bolet pernicieux , même à petites doses. Les chats et les chiens éprouvent surtout des vomissements , la diarrhée , et quelquefois des mouvements convulsifs. Un jeune chat , qui en avait pris environ une once , est mort en vingt-quatre heures. Les intestins étaient enflammés et marqués ça et là de taches brunâtres. La même dose , administrée à un chien d’une taille ordinaire , a donné lieu à un dévoiement accompagné d’épreintes qui ont duré deux jours. Un autre chien , à qui les docteurs Pouget et Pécharmant avaient fait avaler de la viande mêlée avec le même champignon , a peu souffert ; mais il a été triste pendant quelque temps , et a refusé toute espèce de nourriture. Au reste , cet animal a paru doué d’une organisation rebelle à l’activité des substances vénéneuses : la fausse oronge et l’agaric bulbeux n’avaient déjà produit sur lui qu’un effet médiocre. Aussi nos deux jeunes médecins lui avaient-ils donné plaisamment le nom de Mithridate. Ces épreuves ont été faites avec le bolet à pores couleur de sang , et avec la variété à pores d’un jaune livide.
Nous avons recueilli sur les effets de ce champignon un fait très-propre à en faire apprécier la nature vénéneuse.
PREMIÈRE OBSERVATION
Un jeune chirurgien des hôpitaux militaires avait mangé deux champignons cuits sur le gril et assaisonnés avec de
l’huile, du poivre et du sel. L’un était le cep ordinaire ( boJetus eclulis ) , et l’autre le bolet à tubes rouges ou couleur de cinabre , comme il fut aisé de s’en convaincre par quelques petits fragments qui avaient été conservés avec la partie tubuleuse. Quelque temps après son repas, ce jeune homme éprouva une chaleur intense à la gorge et dans la région épigastrique , avec des vomissements , des tranchées et des spasmes accompagnés d’une grande faiblesse. Appelé à son secours , je lui trouvai le pouls serré, convulsif , la peau brûlante , le ventre ballonné et trèsdouloureüx. Il avait cependant bu une grande quantité d’eau sucrée tiède, et vomi les champignons à moitié digérés.
Je prescrivis de suite des lavements huileux et des fomentations émollientes sur l’abdomen. Le malade prit en même temps un grain d’extrait d’opium dissous dans une cuillerée d’eau de fleur d’orange. Une heure après, son état offrant peu d’amélioration, j’administrai encore deux grains d’opium en deux doses , et , grâce à ce puissant remède , tous les accidents eurent bientôt cessé. Je reviendrai souvent , dans le cours de cet ouvrage , sur les vertus admirables de l’opium , dans les empoisonnements suivis d’une irritation violente , dans les coliques , dans les spasmes des viscères abdominaux , etc. ; mais il faut savoir saisir le véritable moment de son emploi. Administré à temps, il a prévenu l’inflammation, et abrégé ainsi le cours de plusieurs affections morbides , qui , traitées d’une autre manière , auraient pu devenir mortelles. Je ne me dissimule point que beaucoup de médecins ne partagent point , surtout aujourd’hui , mon opinion; mais j’ai pour moi des faits nombreux ; et , certes , c’est bien là ce qui constitue la partie la plus essentielle de notre art.
DEUXIEME OBSERVATION
Le professeur Delle Chiaje , qui rapporte notre observation dans un excellent ouvrage intitulé : Enchiridio di Tossicologia , y joint un autre empoisonnement qui eut des suites beaucoup plus graves.
Le chevalier de P*** et son domestique avaient mangé de ces mêmes champignons préparés en salade. Le maître tomba dans un état d’assoupissement , et tout son corps se couvrit d’une éruption pustuleuse. C’est en vain qu’on lui donna des boissons acidulées , des potions rafraîchissantes et autres remèdes , les membranes digestives furent rapidement frappées de gangrène. Le domestique du défunt éprouva seulement quelques symptômes d’irritation dans les viscères.
Voilà deux faits qui prouvent sans réplique les propriétés délétères de cette espèce de bolet ; et pourtant on nous dit, dans une Flore publiée il y a quelques années, qu’on peut manger ce champignon dans son jeune âge. Lecteur, n’en croyez rien. Jeune ou vieux , préparé en ragoût ou en salade, il pourrait vous donner la mort.
Le journal de Lot-et-Garonne racontait , il n’y a pas long-temps , la mort d’une famille entière qui avait mangé des champignons vénéneux. Les restes du ragoût avaient également fait périr un chat. Les gens de l’art chargés de constater cet empoisonnement n’ont point fait connaître l’espèce de champignon qui avait donné la mort à tant d’individus. Comme dans ce pays on mange beaucoup de ceps , on aurait bien pu prendre le bolet à tubes rouges pour le véritable ceps ou bolet comestible.