U HISTOIRE DES CHAMPIGNONS
le trouve ordinairement au pied des grands arbres. Sa chair est blanche, d’une âcreté brûlante, et néanmoins assez souvent rongé des vers.
PROPRIÉTÉS DÉLÉTÈRES
Cet agaric est peut-être plus malfaisant que l’agaric émétique, avec lequel il a d’ailleurs quelque ressemblance. Ainsi , il demande également à être examiné avec attention pour ne pas être confondu avec quelques espèces comestibles de la section des russules. La couleur et la disposition des feuillets ne sont point les mêmes , le point essentiel est de les comparer.
PREMIÈRE OBSERVATION
Le 2 novembre au matin , dix individus , dont six conscrits réfractaires , cueillirent , dans une forêt voisine de Strasbourg , des champignons de l’espèce agaricus integev venenatus , et en mangèrent beaucoup.
M. Claude, médecin de la ville, vit ces malheureux vers les trois heures de l’après-midi.
Quatre , qui avaient mangé moins de champignons , et qui avaient provoqué le vomissement au moyen de l’eau tiède et de la titillation du gosier, furent peu incommodés.
Les six autres éprouvèrent une irritation vive de tout le canal alimentaire , des vomissements , des tranchées, une soif ardente , avec cardial gie , anxiété , oppression , évanouissements. Ils avaient les paupières enflées , les yeux hagards, ouverts, saillants, hors de leurs orbites, le pouls plein et petit par intervalle, les mâchoires serrées, etc.
M. Claude provoqua le vomissement tant par l’émétique que par la titillation de la gorge au moyen de la barbe
d’une plume. L’estomac entièrement débarrassé , on donna un lavement purgatif, et immédiatement après plusieurs verres de décoction de quinquina.
Ces moyens suffirent pour faire cesser les accidents chez cinq des malades. Chez le sixième, homme d’une forte constitution , on observa les phénomènes suivants : ballonnement de l’abdomen, tension, sensibilité extrême de l’épigastre, trismus des plus violents, figure décomposée, pouls petit , coma profond , de temps en temps délire taciturne , soubresauts des tendons, extrémités froides. Un nouvel émétique provoqua des vomissements copieux. L’abdomen fut moins distendu , et il y eut moins de sensibilité à l’épigastre. Nouveau purgatif : évacuations abondantes, abdomen dans l’état naturel . Addition de la poudre de quinquina à la décoction de cette écorce.
Le malade reprenait de temps en temps sa connaissance ; mais bientôt après il retombait daus le même état d’assoupissement. Les extrémités étaient toujours froides. On frictionne la plante des pieds avec une brosse , le front et les tempes avec du vinaigre ; on fait respirer de l’ammoniaque. Le coma , qui durait depuis trois heures , cesse tout-à-coup et fait place à un délire gai d’abord , ensuite furieux et accompagné d’une extrême loquacité : plusieurs hommes pouvaient à peine contenir le malade.
Au bout d’une heure le délire cessa, il survint du calme et un sommeil d’environ trois quarts d’heure. Le malade en s’éveillant ne se rappelait de rien , et ne se plaignait plus que d’un peu de lassitude.
DEUXIÈME OBSERVATION
Jeanne Martineau, femme de service, âgée de vingt-
huit ans , et enceinte ; sa fille , âgée de six ans et demi ; sa mère , âgée de soixante-quatre ans ; et Guillaume Cabail , manœuvre, âgé de quarante-deux ans , d’un tempérament sanguin , tous habitants de Bordeaux , mangèrent à leur souper des champignons préparés à la graisse, et ne burent que de l’eau à leur repas , à la suite duquel ils se couchèrent pour s’endormir peu de temps après.
Pendant la nuit, la mère et l’enfant vomirent à plusieurs reprises une grande quantité de champignons. Guillaume, qui en avait mangé plus largement, passa de l’état de sommeil à celui d’un assoupissement profond.
Le lendemain matin , ces quatre individus étaient dans l’état suivant : 1° Du côté de Jeanne et sa fille, retour à l’état naturel.
2° Chez la grand’mère, agitation violente sans perte de connaissance ; yeux contournés et roulants avec vitesse dans leurs orbites , dilatation des pupilles , face animée , respiration difficile, pouls accéléré et rebondissant , langue sèche, abdomen tendu et douloureux, chaleur d’entrailles, nausées, vomissements de quelques portions de champignons, extrémités froides.
3° Chez Guillaume , assoupissement dont aucun genre d’excitation ne peut le tirer; immobilité complète]; yeux hagards , troubles, entr’ouverts, pupilles dilatées ; bouche ouverte de laquelle s’écoule une écume d’un blanc sale; visage décoloré, respiration lente et laborieuse; pouls petit, languissant ; abdomen tendu , extrémités froides comme le marbre.
Jeanne et sa fille ne demandaient plus aucuns soins. M. Chansarel , qui se trouva appelé à donner les premiers secours à la grand’mère et à Guillaume , leur administra
(des vomissements spontanés ayant fait rendre à la première beaucoup de champignons , et l’émétique étant resté sans effet chez le second) une décoction de noix de galle par petits verres fréquemment répétés. Deux lavements préparés avec la meme décoction furent en même temps donnés à Guillaume , qui , au bout de quelques minutes , recouvra ses sens et balbutia quelques mots. Chez la grand’mère, tous les accidents se dissipèrent presque aussitôt. Au bout de trois jours , par la diète et l’usage des boissons adoucissantes , le rétablissement était complet. Quant à Guillaume, les lavements ayant entraîné une grande quantité de champignons , dont quelques-uns n’ctaient qu’à demi altérés , on pouvait espérer un rétablissement également prompt ; mais un usage peu modéré du vin avait prédisposé cet homme aux irritations gastro-encéphaliques. Il survint du délire, et le malade fut confié aux soins du docteur Leymonerie, médecin de l’hôpital Saint-André.
On lui fit , dans le courant du jour , une forte saignée que l’on réitéra le soir ; on prescrivit une potion purgative composée d’huile de ricin , des boissons acidulées , des sangsues aux tempes et des sinapismes aux jambes. Le délire dura deux jours , mais enfin il céda aux moyens de l’art, et, au bout de quelques autres jours, il ne restait plus au malade, des accidents de son empoisonnement, que l’irritation produite aux jambes par l’action des sinapismes. (Guérin de Mamers, Nouvelle Toxicologie , 331.)
Les auteurs ne sont nullement d’accord sur les propriétés de Xagaricus integer de Linné (Spec. 1640). Les uns l’ont confondu avec notre agaric sanguin, d’autres avec l’agaric émétique ; et alors ils lui ont attribué avec raison une qua-
lité délétère. Il en est qui l’ont pris pour l’agaric russule de Persoon ou pour la variété à chapeau rouge de l’agaric alutacé, qui sont des espèces salubres. On peut s’en convaincre en lisant la Toxicologie de Plenck , et son Traite des aliments ou Bromatologie . La même confusion règne dans le traité de Puinh sur les poisons végétaux. Au reste, nous ne saurions trop le répéter, surtout à ceux qui, d’après le témoignage de Paulet, ne se défieraient point de ces plantes , la prudence exige qu’on renonce à l’emploi de toute espèce de russule qui manifeste la moindre âcreté.