‹ Histoire des champignons comestibles et vénéneuxChapitre 94 sur 171 · CHARLATANISME · texte numérisé non relu

CHARLATANISME

Les gourmands paresseux aiment particulièrement le champignon de couche , parce qu’il croît sous leurs yeux dans leur petit jardin. Ils seraient trop fatigués s’ils allaient le cueillir dans les prairies.

Mycophile est encore jeune , mais la vieillesse se peint dans tous ses traits. Il a le teint blafard , l’œil mort, le front chauve, la taille courte et ramassée. Il ne marche pas, il se traîne , et après dix ou douze pas, il étouffe. Son lit est placé au rez-de-chaussée, à côté de la salle à manger, non loin de la cuisine. De la salle à manger au jardin il n’y a qu’un pas. Tout en dînant , il peut voir sa couche aux champignons ; il est content, il pleure de joie lorsque le tonnerre gronde, car il a lu dans un vieux livre que l’orage

les fait pousser. Mais il ne saurait les cultiver lui-même, il n'a pas même la force de les cueillir, la tête lui tourne quand il se baisse. Sa gouvernante lui met sa cravate , son habit et sa. chaussure. Il vit de purée de champignons, de fécules, d’œufs frais , de macaroni au fromage de Parme , de brioches et de biscuits de Savoie.

Il boit du vin de Bordeaux , il a renoncé au vin de Bourgogne parce qu’il lui échauffe la tête , et au café parce qu’il lui agite les nerfs. « N’est-ce pas, ma bonne Marie, que je suis moins vif, moins emporté depuis que j’ai renoncé au moka? — Oui , monsieur. Cependant vous feriez peutêtre bien d’en prendre une ou deux fois par semaine, vous seriez moins endormi. — Eh bien , vous m’en ferez tous les dimanches, ce sera assez. Allons ! donnez-moi mon chapeau et ma canne , je sens que j’ai trop bien dîné, je veux faire un tour de jardin , et visiter ma couche aux champignons. L’avez- vous arrosée ce matin? Mais voyons où en est le baromètre. Oh ! le voilà au variable. Il fait du vent, je pourrais prendre un coup d’air et m’enrhumer, je sortirai demain si le temps est beau. Vite! ma casquette et mon fauteuil. »

II. veut marcher, il chancelle; Marie le soutient et l’aide à se placer sur un grand fauteuil à la Voltaire. Il est immobile, il exhale un soupir; puis, laissant tomber un regard sur sa gouvernante , il lui dit d’une voix presque éteinte : « Ma bonne Marie, suis-je assis? — Oui , monsieur. Vous voilà bien , vous pouvez dormir tranquille. » A l’instant même il ferme les yeux et s’endort. « Oh ! le bonhomme ! dit Marie en se retirant, il me fait vraiment pitié. C’est une limace dans sa coquille. »

Un autre gourmand se remplissait l’estomac de cham-

pignons ; mais , afin de mieux les digérer, il prenait auparavant une petite dose d’un certain élixir inventé par Leroy, drogue infernale qui empoisonne les campagnes après avoir ravagé les villes. Peu à peu, les membranes digestives s’irritent , s’enflamment ; il survient un dévoiement que notre mycophage attribue à une surabondance d’humeurs. Il double les doses, il est violemment purgé. O l’admirable remède ! Il croit que sa guérison est prochaine. Vain espoir! A force de manger des champignons et d’être purgé, il meurt.

Mais le malheureux s’écriait avant d’expirer : J’ai trop ménagé les doses. Qu’on m’en donne encore deux cuillerées ! Une heure après, il ne parlait plus; quelques instants après, il était mort.

On a observé un fait à peu près semblable à Toussus , petit village des environs de Versailles. L’adjoint du maire de cette commune est mort , il y a peu de temps , d’une inflammation d’entrailles, après avoir fait usage du même remède. La veille de sa mort, il voulut prendre encore une dose d’élixir ; on lui en donna deux cuillerées , et il se crut sauvé, parce qu’il avait eu d’abondantes évacuations. Le lendemain , il en prit une nouvelle dose , et il expira dans la journée.

J’avais eu occasion de voir ce brave homme dans mes promenades à Châteaufort , et je lui avais dit que , dans l’état de sa maladie (il éprouvait une irritation continuelle dans tout le tube intestinal) , le remède de Leroy était un poison qui le tuerait en peu de temps. Je ne pus le convaincre. Au reste , ce n’était ni un gourmand , ni un mycophile, il vivait simplement à la campagne.

E core un remède de charlatan , c’est-à-dire un pur-

gatif qui guérit tous les maux. Nous prions le lecteur de ne point trop s’impatienter si , en passant , nous cherchons à être utile aux habitants des campagnes. Partout où nous trouverons le charlatanisme , nous nous ferons un devoir de lutter corps à corps avec lui.

Croirait-on qu’il existe dans le département de Seineet-Oise une espèce de médicastre qui court les foires et les marchés pour y distribuer des pilules purgatives , digestives, vermifuges, stomachiques, etc. Cet homme n’est point seul ; sa femme , encore plus habile et plus hardie que lui , l’accompagne. Cette espèce d’hygie campagnarde se démène, gesticule, crie, puis elle flatte les niais qui l’écoutent la bouche béante , les caresse de son sourire , et leur montre ces pilules admirables qu’elle a préparées de ses propres mains. Son mari se tait, il connaît toute l’adresse de sa femme , mais il hoche sa tête de contentement et d’approbation. La foule ébahie se presse, se rue sur le médecin femelle , s’approvisionne de pilules , et la santé de tout le monde est assurée. Quel dommage que cette belle découverte ne soit point mise en actions de 40 ou 50 francs ! Avec une action , on serait purgé toute l’année, et l’on aurait encore droit à un dividende.

Et l’autorité souffre un pareil scandale ! Et les lois se taisent , ou elles sont insuffisantes pour garantir l’ouvrier, le laboureur , le petit propriétaire du débordement du charlatanisme ! Mais voici la rentrée des chambres. Serat-il enfin réprimé , ou continuera-t-il paisiblement ses ravages dans les petites villes , dans les bourgs , dans les hameaux ?

Revenons aux propriétés diététiques des champigno ns. Connaissez-vous ce fameux coulis de champignons , de

truffes , d’écrevisses , si vanté par les gourmands et les libertins? Voici un de ses miracles.

Un officier-général de notre vieille armée , aimant le plaisir et la bonne chère , se rend chez une danseuse de l’Opéra qui l’attendait à déjeûner. Il se remplit de champignons, de truffes, de homards et de vin de Champagne. Une douce conversation s’engage après le dessert. La sirène caresse le vieux guerrier, vante sa noblesse , sa belle mine ; celui-ci veut lui répondre par un compliment flatteur , il balbutie , chancelle et tombe sur un sofa. On lisait le lendemain dans les journaux qu’il avait succombé à une attaque d’apoplexie. C’était la vérité. La gourmandise et l’apoplexie marchent souvent ensemble.

Mangez des champignons et des truffes, faites bonne chère , si vous êtes riche , si votre estomac est vigoureux ; mais gardez-vous bien de le distraire de son travail , il a besoin de toutes ses forces pour terminer l’opération la plus essentielle de la vie.

Le champignon confit avec du vinaigre et des aromates se montre le rival du cornichon , de l’olive et de l’anchois. C’est un agréable hors-d’œuvre , qui excite l’appétit , qui varie les plaisirs du gastronome naturellement inconstant. Toujours avide de nouvelles sensations, de nouvelles jouissances , il lui faut de nouvelles saveurs pour ranimer ses organes affaiblis , pour vaincre ses dégoûts toujours croissants. Mais quand vient le soir de la vie , le passé , le présent et l’avenir sont confondus dans sa tête, il ne sent plus rien , il est déjà mort.

Nous l’avons dit dans un autre ouvrage , c’est aux hommes intelligents , spirituels , ornements du monde social , que nos conseils s’adressent , et non aux gourmands

de profession , classe égoïste , indocile , dont toutes les sensations résident dans le ventre. Ceux-ci n’ont point d’oreilles , ils ne sauraient nous entendre ; leurs entrailles toujours avides dépeuplent la terre et la mer *. Cuisiniers, courez au milieu des feux ; étudiez leurs besoins , leurs désirs ; aiguillonnez leur appétit blasé ! Que le grand et le petit four travaillent sans cesse ; que les vins se multiplient ; que les mets se succèdent, qu’ils varient de forme, de goût, de couleur ; et, s’il le faut, que toutes les saveurs soient confondues en une seule ; qu’on allie dans un seul plat ce qui ferait l’ornement de plusieurs services ; enfin, que ces gourmands soient rassasiés , qu’ils célèbrent leurs propres funérailles, et que leur destinée s’accomplisse. [Photographie médicale, nouvelle édition, tome 2, page 165.)

AGARIC AMER. AGARICUS AMARUS.

égarions amarus. Bull. Champ, t. 30 et 552. DC. Fl. Fr. 412.

— Agaricus auratus. FI. Dan. t. 820. — Agaricus lateritias.

Pers. Syn. 421.

. (PI. 15. Fig. L)

Le chapeau de cet agaric est d’abord hémisphérique , ensuite plane ou légèrement concave, large d’environ deux pouces , peu charnu , jaune , d’une nuance plus foncée au centre. Les feuillets sont inégaux, étroits, presque libres, d’un gris verdâtre , recouverts , dans le premier dévelop-

* Je me souviens, dit Sénèque, d’avoir entendu vanter un ragoût fameux , dans lequel un gourmand, pour accélérer sa ruine, avait fait entrer tout ce que les gens les plus fastueux auraient pu consommer successivement à leur table pendant toute une semaine. Les coquilles de Vénus, les spondyles et les huîtres étaient entremêlés d'oursins , supportés sur un plancher de surmulets hachés et privés d’arètes. (Senec. Epist. xcv.)

pement du champignon , d’une membrane mince qui s’efface entièrement, et dont on aperçoit quelques légers vestiges au sommet du pédicule, sous la forme de peluchures noirâtres. Le pédicule est jaune, grêle, cylindrique, fibrilleux, un peu courbé, haut de deux à trois pouces. On le trouve, en été et en automne, dans les bois, où il croît par touffes au pied des arbres ou sur les souches pourries. Il est âcre et d’une grande amertume ; il n’affecte pas d’abord les animaux d’une manière sensible , mais quelque temps après ils éprouvent des étourdissements , boivent beaucoup, refusent de manger, et ne peuvent se soutenir sur leurs jambes. Les uns rejettent le champignon par le vomissement ; d’autres sont malades plusieurs jours , et finissent par périr.

AGARIC DORÉ. AGAIUCUS AU1ÎEUS. N.

Agaricus marginalus. Pers. obs. mycol. 1. p. 11. a. Agaricus fascicularis. Sowerb. t. 28o.

(PI. 15, Fig. 2)

Le chapeau de ce champignon est campanulé , protubérant ou mamelonné au centre, large d’environ un pouce et demi, d’un jaune doré vif ou couleur de safran , d’un gris blanchâtre et comme satiné à la marge. Les feuillets sont nombreux, inégaux , étroits, d’un vert nébuleux, presque gris , recouverts en naissant d’une membrane légère qui disparaît ensuite avec le développement du chapeau. Le pédicule est long d’environ deux pouces, mince, d’un jaune très-pâle ou d’un blanc argenté.

Il croît en touffes ou en faisceaux soudés par la base. On le rencontre ordinairement au pied des arbres ou sur les

pelouses arides. Je l’ai observé dans les bois de Gonart et dans les taillis de Porchéfontaine. Il est aussi amer que l’espèce précédente.

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