ENTRE LES NOMINALISTES ET LES RÉALISTES
517 . Tant d'analogie exîste entre la manière dont je viens d'envisag^er \e concret eiii abstrait, et la question débattue entre les nominalistes et les réalistes, question qui partag^ea long*lemps en deux camps des philosophes de la Grèce et des savants du moyen àgfe, que beaucoup de mes lecteurs s'étonneraient sans doute, si je n'appliquais pas les considérations précédentes à l'examen de la question célèbre que je rap|ielle : là encore la différence des choses tient à la distinction du concret et de V abstrait; et l'examen auquel je vais me livrer me permettra de tirer une conclusion propre à faire sentir encore à tous l'avan-
tag'e de ma défînitioii'du moi fait, et Tintime relation réellement existante entre le terme concret et le terme abstrait.
318 . Les nominalistes soutenaient l'opinion d'après laquelle on admet qu'il n'existe que des êtres particuliers, des individus, des corps dont nous percevons la présence par l'impression qu'ils produisent sur les org^anes de nos sens. Quant aux idées g'énérales, abstraites, exprimées par les mots espèces, genres, familles, ordres, classes, ils prétendaient qu'elles n'existaient que de nom et pas autrement que les idées exprimées par les mots bien, mal, beau, juste, cause, infini, qui sont de pures conceptions de l'esprit.
319. Les réalistes disaient : ces idées g^énérales existent; car Dieu les avait présentes à l'esprit, avant la création du monde : les univer^sazix, à savoir ce que nous concevons de qualités communes dans les espèces d'un même g*enre et dans les individus d'une même espèce, existent donc.
On voit combien l'idée qu'exprime le mot réalisme employé aujourd'hui dans la critique des beauxarts, est différente du réalisme de l'antiquité et du moyen âg*e.
Si dans l'antiquité Platon était réaliste, Arîs-
lote et les stoïciens étaient au contraire nominalistes Aux premiers siècles du moyen âge, on admettait l'existence des universauœ dans les objets mêmes, et conformément à cette opinion, on disait iiniversalia in re. Et on faisait remarquer que Platon admettait Texistence des universaux avant la chose, universalia nnterem.
520. Du onzième au quatorzième siècle, les discussions sur le nominalisme et le réalisme furent vives, passionnées et fréquentes.
Roscelin, adoptant l'opinion stoïcienne, professa le nominalisme^ et soutint la thèse, universalia post rem, parce que l'homme n'acquiert les idées univermtia qu'après la création de l'objet.
Au douziènie siècle, Abailard professa la même opinion.
Au quatorzième siècle, Guillaume Ockam, Robert Holkot, Grégoire de Rimini, Jean Buridan, Marsile d'Ingen, Pierre d'Ailly qui mourut en 1419, la soulinreal également.
Sakîl Anselme et Guillaume de Ghampeaux aux onzième et douzième siècles admirent au contraire ropinion du réalisme, et Guillaume fut l'adversaire passionné d' Abailard.
Enfin dans les douzième, treizième et quatorzième siècles, Gilbert de la Porée, Jean de Salisbury,
Thomas d'A(][uin et Duns Scot professèrent la même opinion.
321. On voit en y réfléchissant un peu, que le nomincdisme relativement au réalisme peut être envisagée au point de vue scientifique, d'une manière tout à fait analog*ue à celle dont nous avons envisagée la chimie relativement à la physique, Tanatomie zoologique de l'individu relativement à Tanatomie comparée et à l'anatomie générale, etc. On peut donc se représenter dans le tableau suivant les relations les plus g^énéraléfe que j'ai établies entre les connaissances que nous venons de passer en revue.