ARTICLE 2. — DES TROIS TENDANCES AU POINT DE VUE DES RELIGIONS
§ I. — Généralités.
561 . Les développements séculaires d'une société restée fidèle à une même religion présentent à l'observateur des groupes d'individus que distinguent assez bien les trois dispositions dont je viens d'exposer les caractères respectifs.
INDÈPENDAIITES DTNE HLSTOIRE DE LA CHIMIE. 327
On a eflTectivement a) des orthodoxes; b) des mysti^ qiies; c) àes protestants.
a) Orthodoxes.
Dans toute religpion où existe une doctrine attribuée à Dieu ou à des divinités quelconques, ceux qui admettent cette doctrine comme révélée ou communiquée directement à Thomme, et de plus Torig^ne divine d'une tradition ou d'une autorité ayant seule qualité pour déterminer le sens de cette doctrine révélée, sont dits orthodoxes; en général, chez eux la tendance à croire, la foi, domine ou contrebalance l'imagination et le raisonnement.
b) Mystiques.
Quand la tendance à croire s'allie à une grande imagination, la doctrine révélée se modifie, et peut même disparaître dans quelques parties, tant est g^nde alors la modification !
c) Protestants.
Lorsque la tendance à croire coexiste avec le raisonnement, la doctrine révélée, ou plus généralement une doctrine primitive, peut éprouver des modifications plus ou moins profondes dans une de ses parties, et cette partie cesse alors d'être considérée par un groupe d'individus de l'association comme dépendante de la révélation ou comme essentielle à la doctrine primitive.
§ II. — Des trois tenaances considérées relativenrueni à la prédominance de hinedt elles.
562. Nous avons parlé successivement de Finfluence de chacune des trois tendances ou disposi* tions de Tesprit humain, à croire, à imaginer et à raisonner, et montré Futilité de la part de chacune d'elles dans la connaissance des choses que nous nous proposons d'acquérir; signalons-en maintenant les inconvénients respectifs dans le cas où l'ensemble des trois dispositions, leur rêndtante, manque d'un certain équilibre. Effectivement,
a) La crédibilité trop prédominante enfante la crédulité et même la superstition, blâmée par tout théologien éclairé, à cause des inconvénients qui peuvent en résulter à l'égard d'une foi que l'orthodoxie doit s'efforcer de maintenir dans de justes limites, parce qu'il est impossible de la circonscrire pour tous d'une manière absolue.
b) U imagination trop prédominante souvent alliée à l'amour divin enfante le mysticisme, et l'extrême mysticisme amène les manies, la folie même; aussi, dès le quatorzième siècle, l'Église a-t-elle combattu le quiétisme. Un mystique, dans le délire de son imagination , prêtant à la Divinité des formes, des qualités humaines , peut adresser des hommages, que dis-je, des prières même, non à Dieu, mais à des fan-
tomes créés à l'imagée de rhomme; enfin que Tima- ^nation obéisse à de tendres sentiments, et des abus que je m'abstiens de nommer pourront se produire sans que le soupçonne le cœur qui s'y laissera aller. c) Le raisonnement dominant conduit au protestantisme, ai-je dit, et j'ajoute au déisme; et, s'il est prédomimnt, bxx pyirhonisme et à \ athéisme même.
363. Qu'on ne conclue pas de ce que je viens de dire qu'à mon sens il y a progrès au point de vue de la raison en allant de l'orthodoxie au protestantisme, et que dès lors le protestant, à cause de sa moindre crédibilité, dépasserait l'orthodoxe en raison : mon opinion n'est pas telle ; car Bossuet, le dernier père do l'Egalise, me paraît en g'énéral supérieur par sa puissance de raison aux écrivains protestants. Fénelon, avec une imagination plus prononcée, a le raisonnement moins solide que Bossuet ; et cette différence n'explique-t-elle pas la tendance au mysticisme de l'illustre archevêque de Cambray, et n'est-ce pas elle qui le prévint si fortement jusqu'à sa mort en faveur de M"'' Guyon, malg^ré tant de faits propres à le convaincre que les opinions de cette femme remarquable par l'esprit n'étaient point les fruits d'une raison soumise à l'orthodoxie !
364. Les réflexions suivantes compléteront ma pensée, en montrant que je n'admets pas le prog^rès
de la raison lorsque le raisonnement conduit aujo^ rhonisme et surtout à V athéisme. Et c'est ici que j'insisterai sur la remarque faite plus haut (350) relativement au raisonnement du sophiste qui, parfaitement sévère, aboutit à des conclusions erronées parce qu'il est parti d'une proposition qu'il a admise comme vraie, quand, en réalité, elle ne l'était pas ou même pouvait être fausse.
§ III. — Faiblesse de F intelligence humaine.
565. Avec la volonté d'éviter toute obscurité, de prévenir toute interprétation contraire à ma pensée, je rappellerai (336) qu'en parlant de Thomme relativement à sa faculté de raisonner, je l'ai placé bien au-dessus des animaux, redevable qu'il est de sa conscience et de sa perfectibilité à cette faculté : mais aussi il la possède à un de^é bien inférieur à celle que, nous reconnaissons à un être divin (214, 215).
EflTectivement , considérez l'homme livré à luimême et cherchant la vérité : que de peines, que de tâtonnements, que de raisonnements faux, erronés ou du moins incomplets ! Que de mécomptes ! que de chutes avant d'arriver au but qu'il veut atteindre s'il exploite le champ des sciences (^observation, de raisomxement et d expérience [\^) !
De [habitude du raisonnement en mathématiques considérée relativement à des questions complexes du ressort des sciences naturelles ou des sciences sociales.
366. Lorsqu'il s'agpit de raisonnements portant sur la grandeur discontinue , le nombre, et la grandeur continue, Yétendue^ sans doute l'esprit, après s'être élevé par des abstractions successives à des définitions précises, parce que celles-ci ne se prêtent pas à deux interprétations, mais à une seule, l'esprit, dis-je, est bien moins exposé à l'erreur dans ses raisonnements; et, sans doute, l'habitude d'une logique rigoureuse lui donne une supériorité inconteslable lorsque son attention se fixe sur des objets concrets; mais cette supériorité, loin d'être absolue, est conditionnelle à ce que les raisonnements porteront exclusivement sur des attributs, des rapports appartenant au concret; attributs, rapports que j'appelle des faits, lesquels, à l'égard de qui les considère, seront définis avec une précision comparable à celle des abstractions mathématiqms dont il peut connaître les relations avec certitude, abstractions auxquelles on ne peut refuser aussi la qualification de faits, conformément à ma définition (H, 12).
367. C'est donc à'cette condition de connaître parfaitement les attributs du corœret, qu'à mon sens
Taptilude du mathématicien dépasse celle d'une personne étrang-ère à l'exercice du calcul, quand les sujets du raisonnement sortent du domaine des mathématiques pures.
368. Ce point admis, je m'explique très-bien la prévention assez g^énérale, même de la part d'esprits disting^ués, contre les mathématiciens discutant des questions du ressort des sciences naturelles ou des sciences sociales, parce qu'on a vu plus d'une fois des esprits habitués au calcul arriver à des conclusions inexactes, faute à eux d'avoir tenu compte d'éléments d'une importance réeUe, appartenant immédiatement ou médiatement au concret, et non aux abstractions mathématiques. Mais que prouve ce fait? La nécessité d'observer la condition dont j'ai parlé; car si le bon sens a été blessé, les mathématiques ne peuvent en être passibles; la faute toute personnelle est celle de l'ig^norance, si elle ne l'est pas d'un esprit téméraire ou léguer.
Nécessité d!vm méthode.
569. Les considérations précédentes sur le raisonnement de l'homme occupé de la recherche de la vérité, en rappelant les difficultés qu'il rencontre alors, justifient parfaitement la nécessité d'une méthode, et
L\DÉPENDA.NTES D'UNE HISTOIUE DE LA CHIMIE. 333
je me plais à croire qu'aucune objection sérieuse ne peut être faite à la manière dont j'ai défini la méthode A POSTERIORI expérimentale appliquée à Fétude la plus complexe de la philosophie naturelle, lorsqu'il s'agit (lu concret. Mais en prononçant l'expression de méthode A POSTERIORI expérimentale, après en avoir montré lecflrâfc/(?r^dansde nombreuses applications, et après la lecture que j'ai faite de plusieurs écrits récents où l'on parle d'empirisme et de méthode expérimentale, sans que les auteurs s'expliquent sur le sens qu'ils attachent à cette dernière expression, je ne crois pas superflu d'exposer quelques réflexions que ces écrits m'ont sug^gérées.
L'empirisme n'est point une méthode.
570. Le mot empirisme, essentiellement opposé au mot dogmatisme, a deux acceptions ; on l'emploie en bonne part et en mauvaise part.
En bonfiepart, il sig^nifle qu'on a recueilli par l'observation, avec plus ou moins de discernement, des faits du domaine des sciences naturelles, soit pures, soit appliquées, ou encore du domaine de l'histoire, des sciences sociales, etc.
En médecine , on a observé certains symptômes sur un grand nombre de personnes affectées d'une maladie; on a trouvé ou reconnu que tel médicament,
tel régime^ rappelaient les malades à la santé, et Ton aconsidéré le traîtementmédical comme un empirisme heureux pour traiter une maladie qu'on a fait correspondre k certains symptômes propres à la caractériser,
La même expression a été étendue aux cas de bonnes cultures auxquelles ont conduit plusieurs générations de cultivateurs exploitant un même sol.
En mauvaise part j le mot signifie que des faits ont été mal observés, recueillis d'une manière légère, ou que de faits vrais on a déduit des interprétations erronées dont la pratique a montré la fausseté.
En médecine, on traite d'empirique celui qui prescrit des remèdes sans raison suffisante.
Enfin on peut rapporter à Xempirisme pris en mauvaise part, Tacte par lequel des faits ont été recueillis à Tappui de certaines idées sans qu'on lésait soumis à un examen réfléchi propre à en constater l'exactitude.
371. Les définitions du mot empiiisnw qu'on vienl de lire sont exactes, je pense; cependant je ferai remarquer qu'on a vu plus d'une fois des connaissances d'origine incontestablement empirique, exposées BOUS la forme dogmatique, soit dans renseignement oral ou écrit, soit dans la conversation. Ne cherôhesS ptts une contradiction entre ce fait et les sens opposés que j^ai attribués aux mots empiristne et dogma^
INDÉPENDANTES D'LNE illSTOlKE DE LA ailMlE. 335
tisme, car on ne peut défendre à une personne, lorsqu'elle le veut, d'afBrmep ce que vous jugiez douteux ; mais aussi tous ceux qui penseront avec moi que la vérité doit être le but de tout enseignement, admettront sans doute Tobligation où se trouve le maître de transmettro à l'étudiant les choses diverses qu'il se propose de lui faire connaître avec le degré de certitude que chacune comporte, et que, dès lors, la forme dogmatique est exclusivement compatible avec les choses dont la connaissance est certaine.
Expression de méthode expérimentale employée sans la mention expresse du contrôle; caractère que j* attribue à la MÉTHODE A POSTERIORI, qualifiée par moi ^Texpérh