CONCLUSIONS FINALES
417. Après avoir démontré par les considérations précédentes combien une histoire de la chimie est difficile à écrire à cause de la vaste étendue du champ qu'elle embrasse et de la diversité des matériaux dont elle doit se composer, lors même qu'on ne voudrait pas descendre aux détails, il me reste à parler d'une difficulté plus gprande à mon sens que toutes celles qu'on peut s'imaginer en ne voyant que le nombre et la diversité des matériaux; la faire connaître sera justifier complètement la proposition que j'ai émise en avançant au commencement de cet ouvrage (Préface, p. 3) que la chimie se présente à celui qui veut en tracer l'histoire comme une science
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tout à fait à part. Mais avant de sig^naler cette difficulté (423), je parlerai des trois sources principales où Ton peut trouver des matériaux de Thistoire de la chimie dans les temps anciens et le moyen âge,
418. Si, en cherchant attentivement dans ces temps passés tout ce qui se rapporte à la connaissance des actions moléculaires, y compris les arts chimiques et les idées concernant la nature des corps, on arrive à conclure que l'origine de la chimie, considérée comme science, ne remonte g^ère au-delà du dix-huitième siècle; on est cependant obligé de reconnaître qu'il existait un grand nombre de notions antérieures à cette époque qu'il faut rassembler et examiner soigneusement sous le rapport de l'influence qu'elles ont pu avoir sur les premiers développements de la science. Les sources où l'on peut puiser ces notions sont les arts chimiques, les systèmes philosophiques, enfin un ensemble de prétendues scienôes dites occultes parmi lesquelles je comprends l'alchimie.
Première source.
419. Si les arts donnent des faits positifs au savant capable d'en étudier les produits, en même
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temps qu'il peut s'éclairer des procédés que les écrivains de l'antiquité nous ont transmis , il faut avouer cependant que l'histoire de l'industrie des anciens peuples présente bien des lacunes, et qu'il n'est pas toujours facile de choisir l'ordre le plus utile à suivre pour en coordonner le® notions relativement à l'histoire de la chimie.
Deuxième source.
420. Les notions concernant la nature des corps professées par les anciens philosophes sont vagpues et manquent d'exactitude, puisqu'elles ne furent jamais expérimentales. Il importe cependant de chercher les analogpies qu'elles peuvent avoir avec nos théories actuelles, et surtout de reconnaître les rapports qui les unissent avec les premiers essais de théories chimiques. Cette recherche fort délicate ne consiste pas à faire des extraits des systèmes généraux, mais bien à découvrir ce qu'il y a dans ces systèmes d'essentiellement applicable à l'histoire de la chimie.
Troisième source.
421 . La source qui a fourni le plus de faits^ le plus de notions, le plus d'idées, je ne dis pas à la chimie.
mais à son histoire, est celle qui se composait de traditions, de procédés pratiques transmis à un petit nombre de personnes choisies. Je comprends dans cette source la Kabbale, la magpie et surtout Falchîmie. Évidemment l'alchimiste en répétant sans cesse des procédés empruntés aux arts chimiques, en les modifiant fréquemment d'après des idées qui n'avaient aucune relation scientifique avec les actions moléculaires des matières qu'il mettait en œuvre dans une intention dont le but était l'intérêt, devait, malgré cela, donner à la science des matériaux vraiment utiles. Mais que de difficultés pour apprécier aujourd'hui exactement les résultats de cette pratique en l'étudiant dans le développement de ses procédés successifs, puisque les alchimistes tenaient en général leurs travaux secrets, et quand ils écrivaient ils s'adressaient exclusivement à des initiés; ils le disaient et donnaient eux-mêmes l'explication de l'obscurité de leurs paroles. Enfin les idées, les doctrines mystiques qui, dès l'origine, furent associées de la manière la plus intime aux procédés dont je parle, n'ont pas peu contribué à épaissir les ténèbres qui régnent sur un sujet déjà si obscur par lui-même.
422. En définitive, nous trouvons dans l'antiquité, avant l'alchimie, des faits pratiques et des vues hy-
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pothétiques relatives à la nature des corps; mais si ces faits et ces hypothèses ont exercé de Y influence sur le développement de la chimie, ce n'est point comme recherches expérimentales. Il en est autrement de lalchimie; s'il est parfaitement exact de dire que la chimie n'est point la fille de la théorie alchimique, les expériences des alchimistes fournirent des matériaux précieux à la science des actions moléculaires. Enfin si les notions puisées dans les arts chimiques et dans les systèmes de philosophie appartenaient au domaine public, la partie pratique tout aussi bien que la partie théorique ou mystique de l'alchimie étaient en général tenues secrètes jusqu'au moment où des indiscrétions les faisaient connaître, ou bien que des hommes ayant intérêt à les connaître les découvraient de nouveau.
423. Après avoir parlé des sources où l'on peut puiser les matériaux les plus anciens de l'histoire de la chimie, il me reste à exposer la difficulté précédemment sig'nalée (417, 418) qui ne tient pas à la disette des faits, ni aux lacunes ni aux obscurités des écrits, maisàla nature même des matériaux que l'historien doit mettre en œuvre.
Cette difficulté porte sur ce que les matériaux tirés des sources anciennes ont besoin, pour se fondre dans l'histoire à laquelle ils se rapportent, d'être l'objet
d'un examen analytique, car ce n'est pas intégralement en conservant leur forme et en se juxtaposant les uns aux autres comme les pierres d'un édifice qu'on élève, ce n'est pas comme les ruisseaux qui alimentent un fleuve en y versant leurs eaux, qu'ils deviendront les véritables éléments d'une histoire rationnelle de la chimie; ils devront subir des modifications de manière que des parties seront éliminées, tandis que les autres, après avoir été réduites en éléments précis et exactement définis, seront coordonnées entre elles par une synthèse habile, pour devenir les principes constituants de cette histoire. En définitive, les matériaux puisés immédiatement aux sources les plus anciennes éprouveront les modifications d'une matière complexe qui ne s'assimile que partiellement au corps vivant qu'elledoit nourrir.
424. Enfin, je ne puis omettre les principes que j'observe dans la critique des choses ou des faits du domaine de lia science proprement dite et des hommes qui en découvrant ces faits ou en exposant des idées que l'histoire a recueillies, se trouvent avoir leur nom inscrit parmi ceux que la science conserve dans ses archives. L'historien de la science en exposcmt les faits dans l'ordre chronologique où le public les a connus, et en en jugeant l'importance relative d'après des principes nettement posés, étaUit
ainsi la part de gloire que méritent ceux qui les ont découverts, et se trouve conduit à jug^er les hommes d'après la valeur respective de leurs œuvres.
425. Mes jugements sur les hommes sont subordonnés à une manière de voir assez différente de celle de la plupart des critiques, pour ne pas l'exposer dans cette Introduction. Rien de plus ordinaire que l'absolu lorsqu'il s'agit déjuger les hommes en général, et en matière littéraire ou scientifique en particulier. Rien de plus ordinaire que d'attribuer à un seul un mérite exagéré d'après lequel le mérite des autres est amoindri; et en cela, il faut l'avouer, l'opinion du monde encourage ce mode de jugement. C'est toujours l'esprit des premiers temps des sociétés où les grandes actions de plusieurs individus devenaient l'action d'un seul qui, hors de l'humanité, était réputé un héros, un demi-dieu même.
426. Dansma manière de voir, un homme ne fonde pas une science ; celle-ci, à une époque quelconque, est toujours l'œuvre de plusieurs, et de plusieurs qui ont vécu à des époques différentes. Une science naît donc, selon moi, des efforts tentés par plusieurs hommes chez lesquels les trois tendances dont j'ai parlé (350) existent dans des rapports différants et ont agi diversement encore à raison de la
diversité même des circonstances où chaque individu s'est trouvé. Les facultés individueUes, les découvertes elles-mêmes et les circonstances où elles ont été faites, sont les études qui doivent occuper l'historien de la science doué de la volonté d'être équitable et vrai.
Ce n'est donc pas un homme seulement que l'on place avant tous les autres, qui a fait une science; ce sont un certain nombre d'hommes d'élite qui représentent entre eux toutes les facultés nécessaires à l'accomplissement de o^tte œuvre, ils sont plusieurs; avec cette manière de voir s'évanouit la réalité d'un homme complet, disparaissent ces appréciations erronées d'après lesquelles toutes les découvertes fondamentales sont attribuées à un seul, et enfin s'établit une critique qui, juste à l'égard de tous les efforts, est vraie parce qu'elle reconnaîtavec discernement tous les principes qui ont concouru aux découvertes.
'*^T. Conformément à mon système de critique, je distingue dans les travaux d'un auteur trois ordres de conclusions auxquelles il peut être conduit; des conséquences positives, des inductions et des conjectures. ''
. «). Conséquences positives ou simplement cornéquences. Conclusions déduites de faits exactement
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définis; de sorte que si nous admettons qu'il y ait des esprits logiques qui ne déduiront pas toutes les conséquences qui découlent de faits donnés, nous reconnaissons comme vérité qu'il n'y aura aucun de ces esprits qui n'adopte toutes ces conséquences, lorsqu'on les lui présentera avec les faits d'où elles découlent.
b). Inductions. Conclusions auxquelles on arrive lorsque le raisonnement dépasse les conséquences positives des faits sur lesquels il s'exerce ; de sorte que si l'on ne peut affirmer que ces conclusions soient en opposition avec ces faits , on reconnaît la nécessité de nouveaux faits avant de les adopter comme démontrées. Dès lors tous les esprits logiques auxquels les faits, objets de ces inductions, seront présentés, n'arriveront pas aux mêmes conclusions, ou, en d'autres termes, sans blesser les règles de la logique, ils pourront déduire de ces mêmes faits des inductions différentes.
c). Conjectures, Conclusions auxquelles l'esprit est conduit d'après quelques probabilités seulement que lui présentent des faits observés; elles sont donc plus éloignées encore des conséquences positives que ne le sont les inductions. Mais si ces conjectures viennent ultérieurement à être démontrées, elles sont une preuve de la pénétration de l'esprit qui les a émises avant qu'on pût les démontrer, et je me
plais à reconnaître que plus d'une découverte n'a été longtemps qu'une simple conjecture.
428. On verra comment chaque auteur de recherches pourra concourir à étendre le domaine de la vérité en en classant les résultats dans chacun de ces trois gpenres de conclusions, et comment Tintellig^nce de l'homme peut pénétrer dans le champ de l'inconnu sans être jamais exposé à revenir sur ses pas, lorsque lui-même classe ses conclusions dans les genres respectifs que je viens de distinguer.
429. J'ai pensé, après de longues réflexions, que la meilleure marche à suivre pour tracer une histoire des connaissances chimiques est, avant tout, de passer en revue les peuples de l'antiquité, afin d'étudier les relations de leurs arts avec cette science et d'apprécier en outre l'aptitude de l'esprit de chacun de ces peuples à s'occuper des idées qui touchent en quelques points aux théories chimiques, et d'établir les relations des sciences occultes, parmi lesquelles je comprends l'alchimie avec la chimie telle que celle-ci est aujourd'hui constituée.
430. Jediviserai donc cet ouvrage en trois parties: La première comprendra l'étude des peuples de
l'antiquité et du moyen âge au double point de vue dont je viens de parler;
La seconde comprendra un résumé des sciences occultes , avec Thistoire des doctrines alchimiques ;
Enfin la troisième sera consacrée à l'histoire des connaissances chimiques envisagpées comme science abstraite et comme science appliquée.
431. En définitive je cherche à rassembler des faits incontestables sous le rapport historique, et s'ils ont été l'objet de quelque interprétation de la part de divers auteurs, ma satisfaction n'est jamais plus gprande que lorsqu'il y a parfaite conformité entre les idées qu'ils me sugpg'èrent et ces mêmes interprétations , en ayant égard , bien entendu, à l'état des connaissances du temps où elles furent données. Si la recherche des faits exacts, base de toute histoire, est par là même incontestablement le premier objet de l'historien, j'avoue m'être moins préoccupé d'en découvrir dans le passé que de formuler en généralités vraies des considérations synthétiques reposant sur des faits incontestables, préalablement réduits par une analyse précise à Texpression la plus simple.
DE
L'ABSTBACTION CONSIDÉRÉE