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Esprit des lois, livre XI, chap. vi

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l'expression plus noble qui tend à prévaloir, les' solicilors, les avoués K Les services nombreux qu'ils sont en situation de rendre aux grands propriétaires fonciers sont une des sources de leur prospérité. Un propriétaire trouve-t-il fastidieux et difficile de gérer directement ses fermes? Il prend un avoué pour intendant, et se décharge sur lui du souci de ses affaires. Éprouve-t-il de l'embarras à s'acquitter de ses fonctions de Juge de Paix? Il choisit pour greffier un avoué, qui, moyennant rémunération, le souffle, et fait toute la besogne réelle. Ou bien, pris d'ambition politique, vise-t-il à la représentation d'un bourg ou d'un comté? Comment se passerait-il d'un avoué pour veiller à ses intérêts, se mêler aux intrigues locales, distribuer l'argent en son nom? Ainsi, les avoués s'enrichissent, pendant que les grandes familles dont ils sont les agents dépensent sans compter, s'appauvrissent et parfois se niinent-. Mais, sortis du peuple, ils restent peuple. Ils sont une corporation sans prestige, qu'un abîme social sépare des avocats, des barristers. Précisément parce que ceux-ci ne sauraient se passer de leur assistance, l'étiquette veut qu'ils n'aient jamais l'air de briguer les faveurs des avoués, et de leur faire' la cour pour obtenir des causes. Il semble même, lorsqu'on passe du xviii" au xix° siècle, qu'on voie les règles du corps des avocats devenir sur ce point plus rigides. Lord Campbell nous dit qu'au xviii'' siècle Pratt resta longtemps sans affaires parce qu'il n'invitait pas d'avoués à ses dîners, et ne dansait jamais avec leurs filles ; que Wedderburn au contraire se fit une clientèle en demandant des causes aux avoués de la Cité. Mais ce sont les pratiques du passé : et Campbell constate que depuis lors le snobisme professionnel a été poussé jusqu'au ridicule ^

Actifs, riches, intelligents, mais socialement peu estimés, les avoués ne vont-ils pas former une classe de mécontents, révoltés contre un régime qui lea traite en plébéiens? John Frost, un des principaux agitateurs « jacobins » de 1794, était un avoué : et Burke, vers la môme époque, faisait aux nouvelles démocraties d'Amérique et de France le

1. Miss Edgeworth, Patronage, ili.ip. wii : Solicitor BabingUm (hy llu' hy. pray (cil Hosnmond in nnsvvor to her question whcllicr Ihore is an hoiicsl .ilLonicy, llial IJKire an- no siich Ihings as altorneys, nnw in Enpland — they are ail turncd into soiicitors and agont», jusl as overy sUop is hoconic a warehouse, and every service a situation. — Nonihn'. dos avoii6« en 1800 : 1 8(K) à Londres, 3 500 dans les provinces (Gneist, Verfassungs-und Vcrwaltungsrccht, vol. I, p. 500).

2. Voir les lamentations du premier marquis de Lansdovvne (Filzmaurice, Life of lord SheUiurne, vol. II, pp. 345-6) : ... of ail the foliies Ihe greatest is that, which formerly was practiHed, and is still conlinued in some greal families, thaï of havinp somo considérable lawyer or some eminenl man of business at a considérable aalary to audit yoar acconnts. There is a fnmily wbose fortune was entirely made by the fatlier's auditing the accounts of différent estâtes, vvhich many of the <nvm!rs were iulinitcly itKTre capable of audiling.

3. Campbell, Lives of the Chancellors, vol. \'. p. 2'',2: Mil. \1. p. ifi.

reproche de se laisser gouverner par des avoués. On commettrait cependant une erreur si l'on croyait que les rancunes sociales des avoués anglais ont jamais présenté un caractère redoutable pour l'ordre de choses établi. La considération sociale qu'ils ne peuvent obtenir par eux-mêmes, ils se consolent en essayant de la conquérir pour leurs enfants. Un fils d'avoué, devenu avocat, est dans les conditions les plus favorables pour avoir une carrière brillante. Son père le recommande à ses clients, à ses confrères. Il a commencé l'apprentissage de son métier dans l'étude paternelle : et ses camarades de l'étude, devenus avoués à leur tour, lui apportent des causes à plaider. Dans le cours du xviii'' siècle, les trois Chanceliers d'Angleterre les plus illustres ont été des fils d'avoués; deux d'entre eux n'ont même point passé par les Universités. Depuis 1792, les guerres incessantes ont tellement accru le prestige de la carrière militaire, l'augmentation des effectifs a ouvert, du côté de l'armée, tant de débouchés nouveaux aux cadets de l'aristocratie que l'accès du barreau est devenu plus facile encore. D'ailleurs, à peine le fils d'avoué commence-t-il à faire l'apprentissage régulier du métier d'avocat, qu'il se sent absorbé dans les rangs de la classe dirigeante : il devient un snob à son tour*.

Car les quatre grandes « auberges », où grouille, aux portes de la Cité, toute la population des gens de loi, sont en réalité quatre grands clubs aristocratiques, recrutés par voie de libre cooptation. C'est là qu'au xiii" siècle la monarchie anglaise, entre la Cité de Londres et le bourg de Westminster, fonda un établissement destiné à servir, aux jeunes gens de bonne famille, d'école des hautes études juridiques. Bientôt ceux pour qui les Inns of Court avaient été institués les désertèrent, et allèrent compléter leur éducation à Oxford et à Cambridge. Mais il resta de bon ton, gentlemanly, de faire son droit. Fils de propriétaires fonciers, de militaires, de marchands, ou d'avoués, les avocats de Londres savent que, par le vote qui leur a conféré les privilèges de l'ordre, ils ont pris rang dans la bonne société. Ils se réunissent

1. H. o/C, 23 mars 1810 (discours de Stephen) : That profession was in a prééminent manner the patrimony of the people at large... In other professions, as the church, or army, hereditary claims or fortune might facilitate preferment; but at the bar, a profession which was a much more fréquent road to rank and fortune, no such extrinsic advantage were of any avail. On the contrary, it was proverbial, that a necessity arising from poverty in the early part of life was almost the only source of splendid success at the bar {Pari. Deb., vol. XVI, p. 373). — Voir, d'autre part, miss Austen, Sensé and Sensibility, chap. xix : ...The law was allowed to be genteel enough : many young men who had chambers in the Temple, made a very good appearance in the flrst circles, and drove about town in very knowing gigs. — Nombre des avocats : en 1800, 598; eu 1810 : 880, en 1821 : 820 (Gneist, Verfassmgs- und Verwaltungsrecht, vol. I, p. 503).

à date fixe en une cour de discipline, en un Bench, pour veiller au maintien des règles de la corporation. En 1807, les membres du Bench de Lincoln's Inn ont décidé que quiconque aurait écrit dans les journaux moyennant rémunération ne serait pas admis au barreau; et il a fallu toute l'influence de la presse, une campagne de trois ans, un grand débat parlementaire où tous les hommes de loi présents ont désavoué le conseil de leur ordre, pour obtenir que la règle soit rapportée K

Parce que les avocats sont des hommes du monde, se piquent de ne point passer pour des doctrinaires et des pédants, ils font en sorte que les Inns of Court ressemblent aussi peu que possible à des Universités pourvues d'un professorat organisé : la vieille Angleterre aristocratique n'aime pas la science. En 1799, le Chancelier, lord Loughborough, a dû déployer toute son énergie pour obtenir des Benchers de Lincoln's Inn qu'ils permissent à Mackintosh de faire chez eux un cours magistral de Droit naturel ^. Le Cours a duré deux années. Puis tout est rentré dans l'ordre, l'expérience n'a pas été renouvelée : on est revenu au mépris traditionnel des principes et à la vieille routine. Avoir pris part, chaque trimestre, à un nombre fixe de dîners en commun : voilà l'unique obligation qu'impose le règlement. A la table basse du Hall mangent les étudiants. A la table haute les Benchers ont un dîner mieux servi, qu'ils ont mérité en faisant, à la table basse, un stage de deux années. On mange bien, on boit beaucoup. Si l'étudiant veut travailler, c'est à lui de trouver les moyens de s'instruire. Il peut entrer comme clerc dans l'étude d'un avoué; ou bien encore il. peut s'adresser à un do ces avocats de degré inférieur, spécialement versés dans les questions de procédure, intermédiaires entre les avocats et les avoués, que l'on appelle des spécial pleaders, et qui, depuis une vingtaine d'années, se créent des ressources en prenant des élèves et en les préparant à leur métier.

Vient le moment d'exercer. Les plu,s riches et les plus mondains parmi les jeunes avocats passent la saison à Bath, et mènent grand train au cours des « circuits », des tournées qu'ils font à la suite des juges de Westminster, quand ceux-ci vont chaque année rendre la justice dans les provinces. L'avocat pauvre est condamné, pour tenir son rang, à faire auprès de ceux-là aussi bonne figure que possible : ce sont les misères du snobisme. A Londres, il est nécessaire qu'il [)r(!nne un clerc, (ju'il ait des chambres où les avoués et leurs clients

1. Voir les débats, //. of C„ 23 mars ot 26 mars 1810 (Pari. Deb., vol. XVI, pp. 27, 43). — Cf. Diary of lord Colchester, 23 mars 1810, vol. II, p. 240.

2. Campluili, Lives of thc Chancdlur.i, vol. VI, pp. 288-200.

viendront lui rendre visite : c'est un loyer de 40 1. à 60 1. par an. Il faut que, pendant les deux circuits auxquels il prend part chaque année, il dépense plus de 80 1. en dix semaines : le cheval qui le transporte de ville en ville coûte cher, et la dignité de la profession ne lui permet pas de descendre à l'auberge ^ Les premières années sont souvent difficiles. Mais de bonnes relations, le hasard d'une cause heureuse, mettent-ils le jeune avocat en lumière, le voici qui, abandonnant à d'autres les basses besognes, la procédure, la rédaction des actes notariés, les leçons données aux étudiants, de junior barrister passe leader. Tout son travail consiste désormais à « diriger » les grandes causes, et à pratiquer l'art de la parole. Il devient sergeani at law, King's Counsel, échange la robe de laine contre la robe de soie. Nombreux sont les avocats qui se font un revenu de 4 000 1. : Sir Samuel Romilly gagne annuellement de 15000 1. à 16 000 1.. Nulle espérance n'est interdite à l'avocat heureux : il n'est pas de charge, pas de titre auquel il ne puisse aspirer.

Le Parlement lui est ouvert. Le gouvernement parlementaire, c'est le gouvernement par la parole. Or ni les gentilshommes campagnards qui forment le bloc du parti tory, ni les chefs des « grandes familles de la Révolution » qui mènent le parti whig ne sont nécessairement des orateurs. Ils appellent les avocats à leur aide, leur trouvent des circonscriptions électorales, leur offrent ensuite, dans les ministères, les postes d'avocats de la Couronne, à'Attorney General et de Solicitor General, postes extrêmement lucratifs, qui non seulement permettent à ceux qui les remplissent de continuer à plaider des causes privées, mais leur donnent du prestige, et font affluer vers eux les affaii-es. D'autres emplois ministériels rapportent moins d'argent et sont plus absorbants : mais les sinécures administratives et les grants in reversion sont là pour assurer une compensation pécuniaire à ceux qui les acceptent et à leurs héritiers immédiats. Le « bataillon noir » des hommes de loi, ihe black squadron^, a pris une influence croissante dans les conseils du parti tory, depuis le jour où William Pitt, un avocat, l'a reconstitué après la fin de la guerre d'Amérique, jusqu'au jour où Perceval, un avocat encore, a présidé un cabinet où les avo-

1. Sur le budget d'un avocat de Londres, voir Gottu, Administration de la Justice Criminelle en Angleterre, pp. 143-146. — Charles Abbott refuse en 1808 d'ôtre fait juge : il gagne, comme avocat, 8 000 1. par an, il perdrait trop à devenir magistrat (Townshend, Lives of Eminent Judgcs, vol. II, p. 245).

2. Sir John Scott à son frère, 1790 (Campbell, Lives of the Chancellors, vol. VII, p. 103). — Nous avons relevé, sur la liste des membres qui siègent à la Chambre des Communes en 1815, les noms de quarante-six hommes de loi. 11 faut d'ailleurs tenir compte du fait qu'un certain nombre de ces soi-disant hommes de loi sont des jeunes gens de bonne famille, inscrits au barreau, mais qui n'exercent pas.

cats abondaient. En vérité les avocats hommes d'État ne sont pas populaires. « Administration faible et idiote, s'écrie un orateur de l'Opposition, pas un propriétaire foncier, un tas de légistes de second ordre et d'aventuriers besogneux ^ » « Nos ministres, écrit Francis Horner avec mépris, sont presque tous des hommes de loi, grandis sur les derniers bancs du forum ^. » Mais Horner encore est un homme de loi; et ce sont des hommes de loi — Horner lui-même, Romilly, lumière du barreau de Londres, Brougham, le grand homme d'Edimbourg^ — qui, du côté whig comme du côté tory, soutiennent tout l'effort des discussions parlementaires. Cobbett, le démagogue, brouillé avec les deux partis rivaux, invite en 1812 les électeurs de Bristol à voter contre le whig Romilly, parce qu'il est un avocat : « Nous avons été amenés, écrit-il, au misérable état où nous sommes par une politique d'hommes de loi, défendue avec des arguments d'hommes de loi* ».

L'avocat peut enfin devenir un juge, et siéger dans une des quatre cours supérieures de Westminster. Douze places en tout pour les trois Cours qu'on appelle Cours de « loi commune », Banc du Roi, Plaids Communs et Echiquier ; dans chaque cour un président, Chief Justice ou Chief Baron, et trois juges « puisnes ». Pour la quatrième, dite Cour d'Equité, un juge, le Lord Chancelier, assisté par un Masier of Ihe Rolls, et, depuis 1813, par un Vice-Chancelier. Le nombre des postes est, comme on voit, très petit, mais plus il est petit, et plus est grand le prestige qui s'y trouve attaché. H peut arriver que les juges soient des parvenus, gênés par des femmes incommodes, maîtresses épousées sur le tard, petites bourgeoises sans éducation ni culture; mais toujours ils sont traités avec respect par les premières familles de l'Etat, honorés à l'égal des évoques, reçus en pompe dans les

1. //. ofC. 29 nov. 1810 (Pari., Dcb. vol. XVIII, p. 107), discours du général Matiunv, et 2 jaav. 1811 (Par/. Deb., vol. XVIII, p. 000), discours do Sheridan, comparant le ministère à un nouveau Directoire. II ne leur manque qu'un Garnot. « There is, however, one similitude, tliat, at the head of the French directory, as Well as now of our ovvn, there was a lavvyer, of the name of Reubel ... — Cf. Ward, LcUers to Ivy, oct. 1800 (pp. 85-80) : « Lord Liverpool takes the deparlment of « War and Colonies ». Richard Ryder succeeds him as Home Secretary. Qaaere, Will the duties of thaï high oflice allow him leisure lo audit my Lord Stalford's accounts, which he has hitherto done and received for it an aunual douceur of 2 000 1.? »

2. F. Horner à J. A. Murray, 22 mai 1810 (Correspondence, vol. II, p. 43).

3. En 1818, Creevey déclare ù Wellington qu'il aimerait voir Romilly leader de l'Opposition aux Commune». Wellington réplique que « The House of Commons never like» lavvyer». — So 1 snid that was true generally and juslly so, but Ihat poor Horner had heen on exception, and «o was Romilly : thaï they were no ordinary, nrlidcial, skirmishing lawyers, speaking from hriefs, but that they conveyed to the House, iu addition lo their Inlents, the impression of their being really sincère, honesl men {Creevey Papers, vol. I. p. 278).

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