Brown, Derbyshire, p
■.. Wakelleld, Ireland, vol. I, pp. 254-5.
HISTOIRE DU PKUPr.K AN0LAI8. 14
les marchands, les manufacturiers ont exercé constamment une influence décisive sur les affaires du pays; et c'est en acquérant de la terre que ces parvenus se sont insinués dans les rangs de la vieille aristocratie, pour exeçcer leur influence sur les dirigeants, non du dehors mais du dedans, par une foule de canaux secrets. Nous avons vu, en étudiant les institutions politiques du royaume, comment les plus ambitieux, en mariant leurs filles dans la noblesse ou la gentry, en devenant Juges de Paix, Sherifjfs, ou en obtenant le patronage, de quelque bourg électoral, peuvent recevoir eux-mêmes un titre nobiliaire. D'autres, sans aspirer aussi haut, veulent seulement sortir du milieu vulgaire et illettré où ils ont grandi, et se fondre dans la gentry locale. Il se constitue, dans le voisinage de toutes les grandes villes, un nombre croissant de domaines, sur lesquels les industriels et les hommes d'affaires viennent vivre une partie de l'année. Or les villes manufacturières se multiplient et se développent prodigieusement en Angleterre depuis une vingtaine d'années. Voilà donc une cause qui agit, et qui agit avec une intensité toujours plus grande, pour empêcher une concentration excessive de la propriété foncière. Les nouveaux riches, qui envahissent la campagne anglaise, sont très capables, quand un domaine est mis en vente, de battre aux enchères le plus grand propriétaire de la région ; il peut même arriver que celui-ci fasse une opération avantageuse en se désaisissant, au profit d'un de ces parvenus, d'une portion de son domaine. Daniel De Foe, au commencement du xviir siècle, constatait déjà, dans la région de Londres, la substitution fréquente de familles enrichies par le négoce aux familles de la gentry locale*. Dans quelques années, Cobbett, parcourant à cheval tous les comtés du Sud et du Sud-Ouest, dressera avec rage la liste des mansions et des lodges, qu'il trouvera occupées par des parvenus de la finance et du commerce, des « Squires de 'Change Alley ^ ». Sociologue fantaisiste, il voit même, dans cette invasion des nouveaux riches, la cause fondamentale de l'expropriation des petits paysans.
Ces propriétaires, héritiers ou acquéreurs LES PROPRIETAIRES , ^ , • i . i . r^ ,
récents, résident sur leurs terres, lel est,
depuis longtemps, le goût de ceux qui font la mode; pendant les
années de guerre, les liens qui les attachent au sol se sont resserrés
encore. Plus de voyages sur le continent, en France, en Suisse, en
1. Tour through the whole Island of Great Britain, éd. de 1724, vol. I, pp. 17-8.
2. Rural Rides, 11 oct. 1822. — Cf. 2 nov. 1821, 4 janv., 24 juin, 25 sept., 28 sept., 17 nov. 1822; 1" août, 2 août, 7 août, 31 août, 30 oct., 31 oct. 1823; 9 nov., 13 nov. 1825; 30 août, 4 sept., 12 sept., 25 sept., 29 sept., 18 oct. 1826.
Italie : on a dû se contenter des paysages paisibles et des distractions monotones qu'offre la campagne anglaise. L'Angleterre n'est pas un pays où la capitale a tué la province. Faute d'une monarchie absolutiste, faute d'un régime administratif centralisé, Londres n'est qu'un vaste centre d'affaires où tous les ans les représentants du peuple se réunissent, pour un nombre de mois limité, afin de dicter à la capitale les volontés du pays, beaucoup plus que pour donner des ordres à la province au nom du pouvoir central. L'Angleterre n'est pas davantage un pays où la ville a tué la campagne. Les villes de province sont, moins encore que Londres, des centres de civilisation complète : elles sont trop laides, trop tristes, trop exclusivement organisées pour la production des richesses. Si bien qu'en dépit du froid et delà brume, la campagne apparaît à l'Anglais moderne comme l'endroit où l'on doit vivre si l'on veut mener une existence heureuse et noble. Pour résister d'ailleurs à un climat hostile, il faut des exercices violents, la chasse, les jeux en plein air. Par la pratique de ces jeux, qui s'organisent avec une perfection chaque jour plus grande, il se crée, à côté de la morale religieuse, de la morale civique et de la morale industrielle, une nouvelle morale, la morale de l'activité manifestée librement et sans but intéressé, la morale de l'athlétisme, ou, suivant le mot auquel l'usage anglais va donner une universelle popularité, la morale du sport. Les progrès de cette vertu rustique exercent une action décisive sur l'économie agraire du royaume.
Quand le propriétaire ne réside pas, quand il se borne à faire toucher par un régisseur l'argent dû par les tenanciers, et se juge d'autant mieux servi qu'il touche davantage, alors propriétaires et tenanciers forment deux classes irrémédiablement hostiles : entre elles, la guerre sociale est ouverte. Mais si le propriétaire habite sur ses terres, des relations humaines s'établissent forcément entre lui et la population locale. Elle dépend de lui, elle lui paie tribut, la législation foncière le favorise. Mais, malgré tout, propriétaire et fermier vivent de la même vie, se rencontrent tous les jours; en Angleterre, il arrive souvent que le fermier est un électeur dont le propriétaire sollicite la voix. Quand même le propriétaire qui réside n'aurait nui souci de sa popularité, quand il serait dur et âpre au gain, par le fait môme qu'il habite au milieu de ses tenanciers, une partie de l'argent qu'il touche en fermages est dépensé sur les lieux mêmes, et revient indirectement à ceux qui l'avaient déboursé. Enfin, il s'intéresse per-j sonnellemenl à l'exploitation de ses terres. Tantôt il fait valoir lui-l même, tantôt il surveille de près ses fermiers. Tantôt, lorsque les baux viennent à expir<;r, il refircud Icinporairciiiriil l.i (lir.-iiion (Ui domaine,
le remet en état, construit des bâtiments plus spacieux et plus sains, renouvelle le bétail, révolutionne l'aménagement de la terre : après quoi, il cède l'exploitation à de nouveaux tenanciers qui, mieux outillés que les premiers, paieront de plus gros fermages. Tantôt il se borne à réserver une de ses fermes, et la transforme en « ferme expérimentale », sur laquelle il dépensera peut-être plus d'argent qu'elle ne lui rapporte, mais qui servira d'exemple à tous les fermiers de son domaine. L'agriculture est en même temps la grande source de revenus et le grand luxe de l'aristocratie anglaise. Le roi et les chefs de grandes familles qui lui font une opposition acharnée sont des agriculteurs également passionnés. Le roi élève une race de moutons fameuse dans sa ferme modèle de Windsor ; il aime qu'on le surnomme « le fermier George ». La fête annuelle que le duc de Bedford offre sur ses terres de Woburn, et à l'occasion de laquelle il déploie un faste inouï, c'est pour la tonte de ses troupeaux qu'il la donne.
Le gouvernement a manifesté par son intervention l'intérêt qu'il prenait au progrès agricole : il a fondé, en 1793, une grande institution qui permet aux propriétaires de délibérer en commun sur leurs intérêts économiques. Le Board of Agriculture a pour président et pour secrétaire deux agronomes éminents, Sir John Sinclair et Arthur Young. Il compte parmi ses membres, outre les hauts fonctionnaires du royaume, tous les grands agriculteurs anglais, sans distinction de parti, le duc de Bedford à côté de lord Lonsdale, Thomas Coke de Holkham à côté de Pulteney. Ce n'est pas un département ministériel chargé de veiller à l'administration des lois : l'opinion anglaise n'aime pas la bureaucratie. C'est une espèce de corporation subventionnée, dont les juristes ont beaucoup de peine à définir le caractère légal, et à laquelle le gouvernement donne le droit, sur les fonds dont elle dispose — subventions ministérielles, souscriptions publiques — de faire une propagande à demi officielle en faveur de certaines méthodes de culture et d'élevage et d'une certaine politique agraire. En butte à l'hostilité du clergé anglican, parce qu'il demande la commutation des dîmes, en butte à l'hostilité des gens de loi, parce qu'il demande la simplification des formalités judiciaires qui accompagnent les indosures'^, en butte à une impopularité générale, depuis qu'en 1813 il
1. C'est le Board qui a obtenu du Parlement, en 1801, le vote d'une loi « for consolidating in one Act certain provisions usually inserted in Acts of Inclosure : and for facilitating the Mode of proving the several Facts usually required on the passing of such Acts » : 41 Geo. III (U. K.), c. 109. —Mais cette loi ne satisfait pas encore le Board, qui en réclame, sans succès, l'amendement. Voir : A Bill to amend the gênerai Inclosure Act..., 27 fév. 1811; A Bill to explain and amend the gênerai Inclosure Act, 1" mai 1812; A Bill [as amended by Gommittee] to repeal the Forty-flrst of George the Third, Ghapter one hundred and nine; and to make provisions for facilitating the
s'est mis à faire campagne en faveur d'un relèvement des droits à l'importation des céréales, le Board of Agriculture est sur son déclin; en 1818 il va disparaître'. Mais ses vingt-cinq années d'existence correspondent à la grande période de prospérité de l'agriculture britannique. Il concentre et coordonne les expériences innombrables faites par les propriétaires.
Ce sont ces propriétaires dont l'initiative a fait de l'Angleterre, au commencement du xix^ siècle, le premier pays agricole du monde. Ils ont accru la fertilité de la terre par les assolements continus et les engrais, augmenté le rendement du bétail par l'incessante création de races nouvelles : races de bœufs et races de moutons. Ils ont pétri, façonné la chair animale, obtenant chaque année de leurs moutons, ou plus de viande, pour satisfaire à un besoin d'alimentation toujours croissant, ou plus de laine, pour l'endre les manufactures nationales indépendantes de l'importation des laines espagnoles^. Les auteurs de tant d'innovations ont été des enthousiastes, des excentriques, dont le génie était comparable à celui des inventeurs de procédés industriels : c'est Jethro Tull, c'est lord Townshend, c'est Bakewell, qui vit en paysan sans autre ami que son berger, et reçoit dans sa cuisine les hommes d'État, les souverains, auxquels il fait les honneurs de son domaine. Souvent ces novateurs se sont ruinés par des essais téméraires; et leurs efforts n'auraient pas obtenu un si heureux succès, s'ils n'avaient toujours reçu l'assistance de toute la classe à laquelle ils appartiennent. Des sociétés ont été formées par les propriétaires d'une même région, pour chercher en commun des débouchés, encourager les expériences, propager les découvertes : c'est une caractéristique du monde agricole, par opposition au monde industriel, que ce sentiment de solidarité qui anime les producteurs. Les inventeurs des procédés nouveaux, les créateurs de races nouvelles, ne sont pas des savants; ils ont travaillé à tâtons, sans préparation théorique. Mais les progrès
inclosurc of wasUi and commonable lands, 22 mars 1813. — Cf. Memoirs of Sir John Sinclair, vol. 11, pp. 104 sqq.
1. Sur le rôle jouf"! par les ngroiiomo .lnhii Marshall, sir John Sinclair, et Arthur Younjç dan» la création du Board: sur les .iliaques de Marshall, éconduit, contre l'administration de Sinclair et de Youuf,'; sur la rivalité de Sinclair et de Young; sur le» intrigues de Sinclair contre Pilt, de Pitt contre Sinclair; bref sur tout ce qui concerne l'histoire anecdotique du Board, voir Memoirs of Sir John Sinclair, vol. 1, pp. 252 sqq., vol. II, pp. 45 sqq.; Marshall, A Review of the Reports of the Board of Agriculture, 1808, l'introduction; Arthur Youn^, Autobiography, pp. 219 s(iq. — Les « rapports • publiés sur l'étot de l'agriculture dans chacun des comté» anglais, en dépit du reproche de superllcialité qui leur a été adressé, constituent un document précieux pour l'historien des premières années du xix* siècle.
2. Sur l'activité de propagande déployée & cet égard par la Society for Improving Wool, encore une création de Sir John Sinclair, voir Memoirs of Sir John Sinclair, vol. I, pp. 217 sqq.
de la technique aident, en retour, aux progrès des connaissances scientifiques. Le croisement des races, la sélection des individus les plus aptes à produire de belles variétés, tendent de plus en plus à devenir l'objet de compétences spéciales; il se crée, sur tous les grands domaines d'Angleterre et d'Ecosse, un milieu technique favorable à la naissance et au succès du darwinisme. Aussi bien les gens du Board s'inquiètent du mépris excessif que les agriculteurs anglais manifestent à l'égard de la science pure et de la théorie. Ils essaient de réagir, et de leur faire comprendre que la connaissance des lois de la chimie et de la biologie n'est pas dépourvue d'utilité pratique. C'est à l'instigation du Board qu'Érasme Darwin écrit sa Phytologia, et que Davy, de 1803 à 1813, donne à Londres une série de cours de chimie végétale K
L'effort des novateurs porte sur un autre point encore : ils sont en train de transformer tout l'outillage des exploitations agricoles.
S'agit-il de préparer la terre au labour et à la semence, de la rendre, sous un climat toujours pluvieux, capable d'une culture régulière? L'ancienne méthode de drainage — les champs sillonnés par une série de petites vallées parallèles, profondes parfois de plus d'un yard — était détestable; la meilleure partie de la terre était emportée par chaque averse, et le fond de chaque vallonnement restait un marécage boueux. Elkington, suivi par Smith, inaugure l'appareil du drainage moderne -. S'agit-il de labourer? La charrue à roues vient de paraître, bien qu'elle ait encore beaucoup d'adversaires; on lui reproche de coûter cher, d'être inutilisable où le sol est inégal et pierreux, inutile où il est uni *. S'agit-il d'ensemencer? On a découvert la possibilité de semer, sinon le blé, du moins les haricots, les pois, les turneps, avec la drill machine, qui, d'abord sur un seul rang, mais depuis quelques années sur plusieurs rangs simultanés, verse les grains dans les sillons.
Après quoi, un cultivateur anglais se considérerait comme négligent s'il abandonnait la terre à elle-même. Il faut la rouler pour pulvériser les mottes, la faire parcourir par le horse hoe pour arracher les herbes folles dans l'intervalle des sillons. Le moment de la récolte est venu : ici les machines font encore défaut. On expérimente, mais jusqu'à présent on expérimente en vain, des moissonneuses mécaniques : le Farming Club de Dalkcith, en Ecosse, a offert un prix de 3001. à l'inventeur d'un appareil vraiment pratique*. En revanche, la