‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 144 sur 387 · Life of Robert Owen, pp. 21 sqq · texte numérisé non relu

Life of Robert Owen, pp. 21 sqq

4. P. Gaskell, Artisans and Machinery, p. 33 : Few of the men who eatered the trade rich vvere successful.

impuissance, et laisse faire ^ Pourtant, de crise en crise, de désordre en désordre, l'industrie cotonnière se développe : il faudra que la vieille gentry soit anéantie, ou pactise avec les vainqueurs.

Sous la direction de ces chefs d'industrie LES FILATURES : , i j i • ^ , , t

PATRONS ET OUVRIERS ^ accumule, dans les usmes, une foule dont il serait inexact de dire qu'elle est composée tout entière de prolétaires, au sens marxiste et révolutionnaire du mot. L'introduction dans les filatures de la machine automatique, mue par l'eau ou la vapeur, a plutôt pour effet de déterminer la séparation de laf masse ouvrière elle-même en deux classes distinctes. D'une part, un certain nombre d'ouvriers bien payés, obligés, pour s'acquitter de leur tâche, de comprendre l'outillage, de jour en jour plus compliqué, dont on se sert pour fabriquer le fil de coton. Un spinner gagne, chaque semaine, une somme qui va de 1 1. 10 s. à 1 1. 17 s. '^ Ainsi se constituent déjà, dans les mills du Lancashire, les éléments des futures trade-unions de la région, destinées à faire, cinquante ou soixante ans plus tard, l'admiration de tous les économistes conservateurs d'Angleterre et du continent. D'autre part, une foule d'ouvriers à qui les progrès de la technique ne laissent plus d'autre travail à accomplir qu'un travail, purement « machinal » lui aussi, de surveillance de la machine ^ Livrer le coton à la machine, enlever le fil quand il est prêt, le rattacher quand il se casse : voilà des occupations qui ne demandent ni beaucoup de force ni beaucoup d'intelligence. On peut y employer des femmes ou des enfants. Gomme d'ailleurs les femmes et les enfants sont de nature plus timide, plus faciles à asservir, comme leurs doigts plus souples et plus grêles sont mieux adaptés aux besognes qu'on leur demande, comme leur taille plus petite permet de les placer dans tel coin, dans tel dessous de machine où un homme ne pourrait ni ne voudrait être mis, comme leur travail enfin se paie moins cher, peu à peu la main d'œuvre féminine ou enfantine se substitue, sur une grande échelle, à la main-d'œuvre masculine et adulte. Sur 10 000 ouvriers occupés en 1816 par 41 mills écossais,

1. Pour recruter le corps des Juges do Paix oxclusivement parmi les proprit'lnires foncier», le» ministres allèguent précisément que, recrutés dans le trade, ils no pourraient pas jouer le nMe d'arbitres impartiaux, en cas de différends entre patrons et ouvriers, //. of C, 12 mai 1813 : Question de Romilly et réponse de Bathurst {Pari. Deb., vol. XXVI, pp. 100-101).

2. Daines, Ilisl. of Lancashire, vol. II, p. 510. — G. Wood, History of Wagcs in the Colton Trade ... lUlO, donne, pour le» filés de qualité fine, des salaires plus forts encore (1804 : .32 s. 0 d.; 30 s. 0 d. — 1810 : 42 s. 0 d. — 1814 : 44 s. 6 d.; 60 s.).

3. No lahour ..., watching, Report... on... Slatc of Childrcn, 1810, p. 9. Dans le passage cité, il s'ugitdu wcaoimj, non du spinning.

3 146 seulement sont des hommes, 6 854 sont des femmes, 4 581 , hommes ou femmes, sont âgés de moins de dix-huit ans. Pour 48 mills situés à Manchester, une statistique de la même époque donne la proportion très peu différente de 6687 adultes à 6 253 enfants ^ C'est deux fois plus de femmes que d'hommes, à peu près autant d'enfants que d'adultes. L'état misérable où se trouvent réduits ces enfants et ces femmes a été rendu public par l'enquête parlementaire de 1816, par les enquêtes, plus minutieuses et plus explicites, de 1832 et de 1833. Les enfants de la région ne suffisant pas, on en fait venir du dehors; il en arrive de campagnes lointaines, il en arrive d'Irlande, vendus par leurs parents. Les workhouses des grandes villes, de Londres même, envoient aux workhouses du Lancashire leurs enfants assistés; ils sont mis au travail dans les usines, les patrons n'ont à payer que leur vêtement et leur nourriture. Une fois entrés dans les fabriques, ces enfants se trouvent soumis à la double exploitation du patron et de l'ouvrier, mieux payé qu'eux, sous les ordres desquels ils travaillent. La journée est longue, interminable. Pour des enfants âgés souvent de moins de dix ans, souvent de six ans, parfois de quatre ou cinq ans seulement, douze, seize, dix-sept, dix-huit heures de travail par jour. Si l'eau vient à manquer, si la machine à vapeur se détraque, le patron rattrape ensuite le temps perdu. Il offre aux ouvriers le choix entre une réduction de leurs salaires, correspondant aux jours de chômage, ou des heures supplémentaires pour retrouver le temps perdu : comment l'ouvrier refuserait-il? On offre aux enfants de leur payer, à eux et non à leurs parents, le salaire des heures supplémentaires : comment résisteraient-ils à la tentation? Les surveillants des workhouses, chargés de les loger pendant la nuit, racontent qu'ils sont obligés de les mettre sous clef pour les empêcher de s'enfuir, obligés, quand le travail a pris fin, de faire des tournées dans les usines, et de ramasser ceux qui sont tombés endormis dans les coins, épuisés de fatigue. Ils dorment en travaillant, ils dorment debout, à côté des redoutables machines qui constamment les blessent et les estropient. A peine le temps de manger un repas réchauffé à la diable sur la chaudière elle-même. Quelquefois, dans les usines mal tenues, obligation pour l'ouvrier de manger comme il peut, pendant qu'il travaille. L'atmosphère des ateliers doit être humide, afin que les fils de coton tondus dans les machines ne se rompent pas. Les ouvriers sont trempés jusqu'aux os, et, par les temps froids, leurs vêtements gèlent sur leur dos, pendant qu'ils rentrent chez eux.

1. P. Gaskell, Artisans and Machinery, p. 142. — Report... on... State of Children, 1816, pp. 240 sqq.

Hommes, femmes et enfants des deux sexes sont entassés pêle-mêle dans les usines, travaillent dans une atmosphère brûlante, qui surexcite l'instinct sexuel. Pourquoi les ouvrières, vivant dans une promiscuité bestiale avec leurs camarades de l'autre sexe, opposeraient-elles beaucoup de résistance aux exigence^ du contremaître, du patron lui-même, de ses fils, qui, dès l'âge dequinze ou seize ans, sont placés dans l'usine avec pleins pouvoirs pour commander et pour punir? Francis Place raconte, en 1828, au saint-simonien d'Eichthal, qu'un de ses amis visitant une usine du Lancashire, le patron lui a offert celle des ouvrières qu'il choisirait pour passer la nuit avec lui K Le soir, les rues de Manchester offrent un spectacle scandaleux : les ouvrières des filatures cherchent souvent dans la prostitution, avec la connivence de leurs maris, un supplément à leurs salaires -.

Tant de misère, tant de dégradation devrait entraîner une dégénérescence rapide de la race; on s'attendrait à voir la population anglaise dépérir avec le développement du régime des grandes usines, comme dépérissent les races aborigènes de la Nouvelle-Zélande ou de l'Australie au contact de la civilisation européenne. Or, il n'en est rien. Il se trouvait encore des économistes, vers 1775, pour affirmer la décroissance de la population. Mais, quand Malthus, vingt ans plus tard, écrivit son fameux « Essai sur le Principe de Population », le succès prodigieux de son livre prouve à quel point la surabondance de la population était, aux yeux de tous, un fait indiscutable. Bientôt après, avec le nouveau siècle, s'ouvrait la série des recensements décennaux; et, de dix en dix ans, Malthus put trouver, dans les statistiques gouvernementales, une sorte de confirmation expérimentale de sa thèse.

Il est vrai que cet accroissement de la population peut s'expliquer de deux façons distinctes. Il peut s'expliquer d'abord par un relèvement de la natalité : et dans ce cas un accroissement temporaire se concilierait fort bien avec un appauvrissement de la race. Les conditions d'existence du travailleur de la grande industrie, sans- patrimoine à conserver intact, sans nul souci du lendemain ; une loi d'assistance publique qui oblige la société à nourrir les enfants de l'ouvrier tombé dans l'indigence ; des fabriques, chaque jour plus vastes et plus nombreuses, (pii réclament des milliers d'enfants : tout cela favorise d'une

1. Condition de la classe ouvrière en Angleterre (1828). Notes de voyage de Gustave dEichthal (Hcvue Historique, vol. LXXIX, annôc 1902).

2. J. T. Barber, A Tour Iroughout South Walcs, p. liO, n. : In Mnuchestor ... an almost conspicuous ialnrcourse prcvnils in the grcftt clnss of the poopl« : insomuch thnt thc mafçi^traU;» altompt to chock tlio increaso of bastard ciiildren by inflictiug stripos and irnprisoninent on lb<! woinon who boar abovc a certain nurnbor.

manière directe le peuplement. Mais Taccroissement de la population anglaise s'explique, dans une mesure égale, par l'abaissement de la mortalité. Suivant des données dignes de foi, recueillies dans une région de grande industrie, le taux de la mortalité était d'un quarantième de la population en 1780. Il est d'un cinquante-quatrième en 1810. Il va descendre jusqu'à un soixantième en 1830 K N'est-ce pas l'effet d'une certaine amélioration de l'hygiène populaire? Ne faut-il pas admettre, en fin de compte, que les conditions d'existence du bas peuple, avant l'apparition des fabriques, étaient plus mauvaises encore qu'elles ne sont en 1815? Un teint plus pâle, des muscles moins développés, plus de précocité, ne sauraient être considérés sans réserve comme les symptômes d'une décadence de la race : à la santé rurale une nouvelle forme de santé se substitue, en harmonie avec le milieu nouveau que crée, pour un nombre toujours accru de sujets anglais, le régime de la grande industrie. Assurément des causes, nouvelles et graves, de misère ont surgi. Mais si le régime des fabriques est un régime révolutionnaire, c'est surtout parce que, par son action, la misère populaire se trouve concentrée dans de grandes villes, est exposée aux yeux de tous, devient un scandale public. La société anglaise a déjà, en 1815, commencé à chercher et à inventer des remèdes pour réagir contre des maux dont elle se sent responsable.

Les progrès mêmes du machinisme sont un premier remède. Nous verrons tout à l'heure quelle était devenue, immédiatement avant l'apparition du régime des fabriques, la vie du simple artisan. Nous pouvons dès à présent marquer quelques-uns des traits par où les nouvelles inventions techniques permettent une amélioration dans l'hygiène des manufactures. Aux maisons de bois, qui s'imprègnent d'huile et deviennent des foyers d'infection, succède le grand bâtiment de fer, dont la structure, par elle-même, est plus saine ^. Le système des heures supplémentaires est un des pires procédés que les patrons, avec le consentement apparent des ouvriers, peuvent employer pour l'exploitation de ceux-ci. Mais c'est surtout dans les usines où l'on utilise la force motrice de l'eau qu'il est pour ainsi dire inévitable; à mesure que la vapeur se substitue à l'eau, les ouvriers peuvent échapper, et partiellement échappent à cette oppression. Quand c'est une rivière qui met en mouvement la roue du « moulin », chaque industriel doit attendre que les usines d'amont laissent s'écouler l'eau

1. Statement of progress mder the Population Act., pp. 14-15. —Pour la période 1780-1800, cf. Porter, Progress of the Nation, éd, 1851, p. 20 sqq.

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