‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 151 sur 387 · P. Gaskell, Artisans and Machinery, 1836, p · texte numérisé non relu

P. Gaskell, Artisans and Machinery, 1836, p

OU trente fabriques seulement ^ Il n'y a pas plus de mille à deux mille métiers mus par la vapeur en 1813 ^. Dix ou vingt ans s'écouleront avant que le nouveau procédé de fabrication se généralise. En 181:2, des désordres ouvriers, dont le Nottinghamshire est le centre, se propagent dans le Lancashire : ici ce sont les tisserands qui se soulèvent contre l'introduction de la machine. Il y a émeutes, répression militaire, combats sanglants.

Le régime qui prévaut chez les tisseurs de cotonnades n'est pas le régime de la fabrique. Ce n'est pas davantage, au sens plein du mot, le régime de l'industrie domestique. C'est un régime intermédiaire, qui précède immédiatement, dans l'histoire du capitalisme moderne, le régime de la fabrique. Le capitaliste ne se présente encore que sous l'aspect d'un commerçant. Il achète aux grandes usines de Manchester et des bords de l'Irwell le fil de coton dont il a besoin, le distribue, pour être transformé en cotonnades, à une armée dispersée de tisserands en chambre^, puis il revend aux usiniers les tissus prêts à être blanchis, teints et imprimés. Les tisserands, auxquels il fait l'avance de la matière première, sont en apparence des producteurs indépendants. Ils sont propriétaires de leurs métiers. Ils ne sont pas absolument des salariés : on leur donne une certaine quantité de fil à tisser, et on stipule, après marchandage, le prix qu'ils recevront quand ils remettront, à celui qui leur a confié le fil, la pièce d'étoffe tissée. Mais c'est en apparence seulement que leur industrie ressemble à ce qu'étaient les anciennes industries de village, lorsque les ouvriers, habitant leurs chaumières, partageaient leur temps entre la culture du sol et le travail du lin, de la laine ou du coton.

Ils sont non plus des ouvriers paysans, mais exclusivement des ouvriers. Le marchand qui leur livre le fil les exploite. Il ne saurait s'enrichir par l'amélioration de l'outillage. Car les métiers, dans le Lancashire, appartiennent aux ouvriers; et c'est à peine s'il s'inquiète de savoir comment ces métiers ionctionnent*. Dès lors, et puisque la

1. Report... on dr. Cariwrif/hVs Pétition respecling his weaving machine, 1808; pp. 8-9 : déposition d(! Hadclille.

2. W. Cooko Taylor, Modem Factory System, p. 94 : 1 (MJO. — Bainc», Lancashire, vol. II, p. 471 : 2 400. — W. Gooke Tayior, Handbook of Silk, Cotton, and WooUen Manufactory, \k 127 : 2.")00.

3. Ceux-ci travaillent seuls avec les membres de leurs familles. Report ... on Pétitions of tevcral Cotton Manufacturera and Journeymen Cotton Weavers, 1808, p. 29; déposition de Jolin Sharpe, a Cotton VVeaver, Stoekport. — I only employ my owri childreri, sometime» three and sometimes four. — Ou bien avec, l'assistanct! d'un petit nombre de salariés. .Môme enquête, p. 27; déposition de Jobn lloneyl'ord, a eotton weaver. at Bolton : Il possède quatre métiers, sur lesquels travaillent « jobn Wilson a Journeyman, John Haley a Jourueyman, nnd the third is worked l»y an apprentice, Sarali Needham; I always wroufçlit myself; John llaley is workin^ my Looin lill I relurn. •

4. Report... on Pétitions of scveral Cotton Manufncturcrs and Journeymen Cotton Weavers,

productivité du métier est considérée comme une quantité constante, la seule manière pour lui d'augmenter la production, c'est de rendre plus prolongé et plus intense le travail des ouvriers. Cette fièvre de surproduction que Ton est en général disposé à considérer comme caractérisant le régime de la machine et de l'usine, caractérise déjà le régime du métier, dans la période qui précède immédiatement l'introduction de la machine. Là aussi, là déjà, le capitaliste s'est aperçu que l'on peut forcer la demande, la faire croître presque sans limite par le simple accroissement de la production. Chaque jour, de nouveaux patrons surgissent, ouvriers de la veille qui, avec des capitaux d'emprunt, achètent du fil de coton, et offrent de la besogne à un plus grand nombre de tisserands. En abaissant d'une manière excessive le prix de vente des tissus, ils essaient d'enlever leur clientèle aux vieilles maisons •. En abaissant d'une manière excessive le prix auquel ils achètent le travail des tisserands, ils essaient d'échapper à la ruine dont ils sont toujours menacés par l'audace de leurs méthodes commerciales. Si l'on représente par une courbe les mouvements de hausse ou de baisse que les gains faits par les tisserands ont subis, depuis vingt-cinq ans que dure la guerre, on constate que cette courbe, extrêmement irrégulière, est en fin de compte toujours descendante -. Vers 1792 les tisserands en coton étaient mieux payés que la plupart des ouvriers anglais. En 1811, un tisserand ne peut gagner plus de 11 s. par semaine; et les chômages fréquents font tomber la moyenne réelle du salaire hebdomadaire à 7 s. Pendant ce temps un ouvrier agricole des environs gagne, sans chômage à redouter,

808, p. 4; déposition de J. Bury, of Stockport : State what part of thse charges vary with thc rate of wages which the workman receives and what part are independent of the variation? — I am net a practical weaver and therefore cannot ansvver so precisely as a workman.

1. Report... on Pétitions of several Cotton Manufacturers and Journeymen Cotton Weavers, 1808, p. 191; déposition de M. Thomas Helps, City of London, a Wholesale Dealer in Cotton goods : We employ persons to manufacture for us whose goods we take nearly exclusively — some of them the whole ; but in conséquence of the great number of Jobs, as we term it in the trade, we hâve not been able to dispose of goods, manufactured by persons who purchase their materials in the cheapest and best way... — What is meant by « Jobs »? — It means a lot of goods to be sold under their actual value. — Voir tout le rapport et les dépositions qui suivent pour l'état de l'industrie du tissage à cette époque.

2. Report ... on ... State of Children, 1818, p. 7 : Déposition de M. A. Buchanan, de Glasgow :... Do you find that where manual labour is used, the wages fluctuate more than in your manufactory? The hand-weaving fluctuâtes very much... — Is your employment more uniform than in other trades where there is less machinery? — Of course. — Sur les fluctuations du prix du travail chez les tisserands de coton pendant la durée de la guerre, on trouvera des détails abondants dans le Report... on Pétitions of several Cotton Manufacturers and Journeymen Cotton Weavers, 1808, notamment pp. 9, 21-21, 26, 27, 28, 29. — Cf. G. H. Wood, The Statislics of Wages... The Cotton Industry, ap. Journal of Royal Statistical Society, 1910, pp. 428, 434.

de 12 à 14 s. *. Concurrence effrénée, surproduction, crises, exploitation du travailleur manuel : ce sont, avant l'usine, les vices qui sont en général considérés comme les vices inhérents à l'organisation moderne du commerce et de l'industrie.

Les tisserands se plaignent : leurs doléances parviennent jusqu'au Parlement. Tantôt ils rendent les filatures responsables de leur misère, trouvent que le fd de coton coûte trop cher, demandent qu'on en rende l'exportation plus difficile, afin d'en abaisser le prix sur le marché intérieur. Protestations absurdes : le fil de coton, depuis qu'on le fabrique à la machine, n'est que trop abondant. Tantôt ils demandent que la loi les protège, maîtres et ouvriers, contre la concurrence qu'ils se font les uns aux autres, par la fixation légale des tarifs, sous le contrôle des Juges de Paix : ils se souviennent du temps, si proche encore, où ils étaient de petits bourgeois prospères, formant de vastes et puissantes associations pour la défense des coutumes corporatives. Mais le temps des corporations est passé. Il sera impossible d'apporter un remède aux maux dont ils souffrent, tant qu'on n'aura point changé la technique de l'industrie, substitué la machine au métier. Alors peut-être l'intervention de la loi sera-t-elle plus facile, le travail industriel se trouvant moins dispersé. Alors peut-être l'accroissement des bénéfices sera-t-il obtenu non par l'abaissement des salaires, mais par l'amélioration de l'outillage. Seulement, pour en venir là, que d'habitudes à rompre, de petits capitaux accumulés à sacrifier!

Les tisserands se cramponnent à leur apparence de vie domestique, à leur apparence de liberté : tant qu'ils s'en tiennent là, et s'accommodent de recevoir, de leur travail, un prix toujours plus faible, l'intérêt qu'ont leurs maîtres à employer des machines est-il si grand? Vaut-il le risque d'une émeute, d'une usine brûlée, de toute une fortune à refaire? Les tisserands travaillent « chez eux », c'est-à-dire dans un logis qui ne leur appartient pas, un taudis où les métiers occupent toute la place utile, une échoppe obscure, presque une cave : il faut tisser dans une atmosphère humide, pour que les fils restent souples*. Us sont propriétaires, puisque les métiers sur lesquels ils travaillent leur appartiennent, — ces métiers dont on se sert pour les exploiter et

1. Report... on Pclition ofseveral Weavcrs, 18H, pp. 2-3 (déposition de Joseph Hanson). — « The SpiniKïrs can get Ihree tinics the wages wc can », déclarait un tisserand interrogé par lu Commission de 1808 (p. 24).

2. Report ... on ... State nf Children, 1810, p. 2(»2 : Déposition do Kinder Wood esq, Oldhnm : !)o they (Ihe handwisavers) work in small damp workshops? — They like a damp workshop. — Voir encore ce dialogue, Ibid., p. 148 : déposition de M. Thomas Whitelegg : Those coilars that the weavers work in hâve not the means of thorough ventilation in the same way that th(( factories havc? — They havc thorough veutiloliou, for very often the Windows are hroken.

qu'il leur répugne d'abandonner. Ils se sentent libres enfin, dans une certaine mesure. Bien que les conditions de leur travail leur soient efîectivement dictées par ceux qui leur donnent du fil à tisser, ils ne sont pas soumis à leur surveillance quotidienne. Ils peuvent s'exténuer plusieurs jours de suite, peiner ces jours-là plus longtemps qu'ils n'y consentiraient dans une usine, et puis s'abandonner, pendant deux ou trois jours, à l'oisiveté et à la boisson *. La discipline militaire des fabriques leur fait horreur : quand ils détruisent des powers looms, ils se révoltent à l'avance contre les habitudes d'ordre et de régularité que la civilisation moderne va leur imposer.

Bref, l'industrie du coton, en Angleterre, au début du xix^ siècle, nous offre un double tableau. Dans certaines branches de la fabrication, le régime de la machine, de l'usine et du salariat, pleinement installé déjà, et produisant ses pleins effets. Ailleurs au contraire, un régime de salariat effectif mais de liberté apparente, où l'ouvrier qui travaille en chambre est attaché, malgré sa misère extrême et croissante, à ses anciennes habitudes de travail, au métier dont il est possesseur, et lutte désespérément contre l'invasion du régime des fabriques : c'est ici que les troubles ouvriers présentent le caractère le plus grave. Or, l'analyse que nous avons faite de l'industrie du coton est de nature à nous faciliter la compréhension des autres industries textiles. Bien que nulle part le machinisme n'ait fait de progrès aussi rapides que dans la fabrication du coton, bien que, de l'une à l'autre, les différences soient notables, partout des phénomènes voisins de ceux-là se laissent observer.

Considérons-nous l'industrie de la toile? LA TOILE. LE DRAP. t:,,, , ,, ' . t ^

LA BONNETERIE ^^^^ " ^ P^^ ""^ ^^^"^^ conquérante. L usage

du coton s'étend de jour en jour ; entre les deux industries, la lutte n'est pas égale. Elle serait plus inégale encore si les propriétaires fonciers depuis un siècle ne s'attachaient à encourager la fabrication de la toile. Ils obtiennent du Parlement des mesures de protection gouvernementale ^. Ils forment dans les trois royaumes des associations qui distribuent des récompenses et des primes ^ Pour-

1. Report... on... State of Children, 1816, p. 120 (Skipton, déposition de "William Singwick); cf. pp. 234-235 (suburbs of Glasgow), déposition de H. Ilouldsworth.

2. 7 Geo. III, c. 58. Loi établissant un droit sur l'importation des toiles étrangères, et prélevant sur le produit de ce droit un fonds de 15 000 1. devant servir à distribuer des primes aux cultivateurs de chanvre et de lin.

3. Fondation, en Irlande, de A Board of Trustées of the Linen und Hempen manufactures (A. J. Warden, Linen Trade, p. 393). — English Linen Company, incorporated in 1764 (Ibid., p. 371). — British Linen Company, Ecosse (Ibid., p. 442; se transforme postérieurement en banque).

quoi ces marques d'intérêt? C'est d'abord parce que la culture du lin est une source de richesses pour les propriétaires et leurs fermiers. C'est ensuite parce que les fermiers et les ouvriers agricoles peuvent augmenter leurs revenus et leurs salaires en se faisant fîlaleurs et tisserands dans les heures de loisir que leur laisse la culture du sol : ceux qui protègent la fabrication de la toile ont donc intérêt à perpétuer le régime de la fabrication villageoise et domestique, à empêcher que l'industrie n'émigre des campagnes pour se concentrer dans les villes. Il faut ajouter enfin que la majeure partie des toiles britanniques se tisse en Irlande, dans la région de Belfast. Une sorte de pacte industriel a été conclu, peu de temps après la Révolution de 1688, entre les deux royaumes : l'Angleterre a systématiquement ruiné l'industrie lainière en Irlande, mais toléré, dans l'intérêt des fermiers protestants de rUlster, que l'Irlande fabrique la toile. Or, il n'existe là-bas ni manufactures, ni machines; le régime du travail est purement domestique. Petits fermiers et cottagers cultivent le lin, filent, tissent, assistés de leurs familles, puis vont porter les toiles sur les marchés, où les agents du Board of Trustées de Dublin vérifient les mesures, garantissent la qualité, et laissent alors partir la marchandise, munie de leur estampille, vers l'Angleterre et le continent*.

Nous avons vu quelle existence misérable mène le cultivateur irlandais : il se contente donc, lorsqu'il cède ses tissus, d'une rémunération si basse qu'elle rend impossible en Irlande, et ralentit môme en Angleterre, la concurrence de la machine. Quoiqu'on ait, depuis près de trente ans, expérimenté, en Angleterre et en Ecosse, les premières machines à filer le lin 2, et qu'il se soit constitué, autour de Leeds et de Dundee, deux centres importants de filatures mécaniques, c'est tout juste si une usine, à Londres, depuis trois ans, emploie des machines

1. Sur l'orgaaisation de l'industrie de la toile en Irlande, voir A. J. Warden, Linen Trade, pp. .395 sqq. — Arthur Young, A Tour in Ireland, Part II, pp. 104 sqq. — Wakefleld, Ireland, vol. 1, pp. 684 sqq.; vol. II, p. 740. — Voir chez Arthur Younj,', A Tour in Ireland, p. 194, d'intéressantes considérations sur les raisons de prudence qui, à la fin du xviii' siècle, retenaient le inerchant manufacturer de se faire industriel au plein sens du mot. « The drapers who are bleachers, purchase the linen, do not weave it on their own accouat; and hcre lies probably much of their profit, they take advantage of the variation of times, to use a commercial term, and often get the linen under its fair value; they hâve the advantage of ail temporary necessities among the weavers; but at ail eveoLs they know to a farthing Ihe value they can give, and Ihey do not buy a pièce more than suits them. But if the vveaving was doue on Iheir account, they vvould he obliged lo make the linen, however dead the mark<'t, or else hâve their mon idle. Anoth<!r observation which goes generally to ail undertakings of this sort is, that the uniling in one person several branches of manufacture, will rarely be fouod avantageons. If every slep is a distinct trade, alone occupying capital and attention, the fabric is th(! more like to Ihrive... 1 question whelher the most sagacious drap('r in Ireland wonid make considerably, if he wove Iheclolh as well as bleached it.

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