‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 184 sur 387 · Pot. Hcj., A" Hept. 1810 (vol. XVHI, p. 'iU · texte numérisé non relu

Pot. Hcj., A" Hept. 1810 (vol. XVHI, p. 'iU

de deux manières différentes, qui, suivant les cas, vaudront l'une à l'exclusion de l'autre ou même, à l'occasion, seront vraies l'une et l'autre en même temps. La première explication tient à la balance du commerce, favorable ou défavorable. Supposons qu'un pays manufacturier, l'Angleterre par exemple, se fournisse dans un autre pays — par exemple la Suède — des matières premières dont son industrie a besoin; elle fournit en retour à la Suède des produits manufacturés. C'est par des lettres de change que les acheteurs anglais et les acheteurs suédois s'efforcent, autant que possible, de liquider leurs dettes respectives : tout transport de métaux précieux devient pour autant inutile. Si cependant la dette de l'un de ces deux pays est plus forte que la dette inverse, il faudra bien, pour payer la différence, qu'une certaine quantité de numéraire soit transportée. Les lettres de change tirées par le premier pays sur le second feront prime; et la prime mesurera exactement le prix du transport des métaux précieux : coût du fret, profit du marchand, risques de la transmission. C'est la première et la plus rigoureuse définition du cours du change. Mais voici un second ordre de phénomènes qui peuvent prendre, par rapport à ceux que nous venons de définir, une importance singulière, et les masquer en quelque sorte. Supposons que la monnaie d'un pays déterminé se compose tout entière de pièces usées, ou rognées, et, en conséquence, pour une valeur nominale égale, dépréciées par rapport aux pièces en cours dans un pays voisin : il faudra, pour changer une somme évaluée en monnaie du premier pays contre une somme évaluée en monnaie du second, subir une perte équivalente à la différence de valeur intrinsèque entre les deux monnaies. Ou bien encore supposons que le gouvernement d'un pays mette en circulation une monnaie de papier, et en impose le cours forcé. Ce papier-monnaie subira, par rapport au numéraire, une dépréciation tout à fait comparable à celle que subirait une monnaie usée ou rognée; et le pays où aura cours une monnaie dépréciée de l'une ou de l'autre façon devra, chaque ibis qu'il voudra s'acquitter d'une dette au dehors, payer une somme supérieure au montant de sa dette nominale, évaluée dans sa propre monnaie. Seconde cause du relèvement du cours des changes, au détriment du pays en question.

Auquel de ces deux facteurs faut-il donc attribuer l'état défavorable où se trouve l'Angleterre au point de vue du change? Au second, semble-t-il, si l'on considère que, depuis près de vingt ans, par la suspension du paiement en espèces, le système des banques se trouve placé dans une situation anormale. C'est pour parer à une crise financière et éviter un drainage de la réserve métallique déposée dans les

caisses de la Banque que le gouvernement, en 1797, a pris cette décision. On devait revenir au paiement en espèces un an après la fin de la guerre; mais, à la paix d'Amiens, on a jugé nécessaire de maintenir la suspension en vigueur. Quand, sous le régime artificiel institué de la sorte par une loi, le cours des changes internationaux est devenu de plus en plus contraire à l'Angleterre, l'opinion a été naturellement amenée à établir entre les deux faits une relation de cause à effet. En 1809, Ricardo, dans le Morning Chronicle, fait ses débuts d'écrivain en défendant la thèse de ceux qu'on appelle les « bullionistes », la thèse suivant laquelle, si le prix de l'or hausse, c'est que le billet de banque est déprécié. Quelques mois plus tard, une commission de la Chambre des Communes adopte ses conclusions; les bullionistes semblent sur le point d'imposer au Cabinet l'abrogation de la mesure de 1797, et le retour, sinon immédiat, du moins aussi rapide que possible, du paiement en espèces. Ils échouent cependant. En 1811, le cours forcé du billet de banque est même établi. En 1815, le retour de Napoléon au pouvoir et la reprise des hostilités avec la France permettent au gouvernement d'ajourner une fois de plus la reprise des paiements en espèces. Il n'en est pas moins vrai que la thèse de Ricardo gagne chaque jour du crédit dans l'opinion, que de plus en plus on s'habitue à compter sur la reprise des paiements en espèces pour remédier au malaise dont souffre, d'une manière presque chronique, l'économie financière, industrielle et commerciale du pays.

Une balance du commerce défavorable ne suffit pas, allèguent les bullionistes, à expliquer l'énorme baisse que subissent les changes. Il faudrait démontrer d'abord que la balance de commerce est véritablement défavorable. Or l'Angleterre a précisément acquis, au cours des années pendant lesquelles le paiement en espèces a été suspendu, le monopole de la production industrielle du monde entier. De 1807 à 1809, au moment où les cours du change sont de plus en plus défavorables, le rapport de la Commission parlementaire de 1810 constate que la balance du commerce est de pins en plus favorable, l'excès des exportations sur les iraporl.ilinn^ ;tassant de 5866000 1. en 1807, à 12 481 000 1. en 1808, et à 14 834 000 i. en 1809 ^ En admettant mémo que la balance du commerce soit défavorable et expli(iue de la sorte, avec l'exportation nécessaire des métaux précieux, la baisse du change sur les places de Hambourg, d'Amsterdam et de Paris, le |)hénomèno

I. R-jport of Ihe GoUl Bullion Commillec, p. 28. — Cf. Appendix, no LXXHI, pp. 110. — UtU! statistique oflici»!!!*! de 1812 (Accounls rnlaling tn Importa and Exporta, 18 fév. 1812) dnnru' d(;s r.hiffnîs différents. .Mais il y a toujours un («xcédcnt dfls exportations sur les importations, on 1808, de 4 251 048 !., en 1801), de 0 100 300 1.

ne devrait alors se produire que temporairement; on ne saurait en expliquer ainsi la persistance, au cours des années qui précèdent 1815. Car l'or est une marchandise comme une autre : si on l'exporte de préférence à d'autres marchandises, c'est qu'il a une valeur moindre. Mais, à mesure qu'il est exporté, il devient plus i^are, hausse de prix, devient plus difficile à exporter. Il devient, par conséquent plus avantageux d'exporter d'autres marchandises, et la balance du commerce se rétablit automatiquement, par un effet nécessaire de l'exportation môme du numéraire. Enfin et en dernier lieu, non seulement une balance du commerce défavorable n'est pas de nature à expliquer la persistance du phénomène; elle ne saurait, par-dessus le marché, rendre compte du degré de baisse du cours du change. Les frais de transport de l'or ne dépassaient pas, en 1797, 3 1/2 p. 100 de la valeur de l'or; les difficultés croissantes des relations de l'Angleterre avec le continent, l'augmentation correspondante des risques de la navigation, ne sauraient les avoir relevés au-dessus du taux de 5 ou de 6 p. 100. Si le change est à 15 ou à 20 p. 100 au-dessous du pair, c'est donc qu'il faut recourir, pour expliquer la baisse, à un autre ordre de causes*.

Si le cours du change est défavorable, s'il l'est d'une manière aussi prolongée, s'il l'est dans une aussi forte mesure, c'est qu'il y a eu excès dans l'émission du papier-monnaie, et que les billets de banque, étant devenus la seule monnaie en cours en Angleterre, ont subi une dépréciation, correspondante à cet excès d'émission, par rapport à la monnaie ou aux monnaies qui ont cours dans l'Allemagne du Nord et en France. Si l'état économique du pays laisse tant à désirer, c'est la faute du gouvernement qui, maître de la Banque d'Angleterre, règle à sa fantaisie la circulation monétaire. Les économistes de l'école à laquelle appartient Ricardo sont hostiles, en principe, à toute espèce d'artifi- Vialisme législatif : démontrer que le mal vient actuellement d'une intervention gouvernementale et que l'équilibre monétaire et commercial du monde entier se rétablirait vite, si la Banque d'Angleterre consentait à abandonner la société économique à elle-même, c'est gagner à leur philosophie sociale des adhérents nouveaux. Quant à l'Opposition parlementaire, elle saisit l'occasion qui se présente pour attaquer la politique du cabinet tory, la politique dictatoriale de Pitt et de ses disciples. Elle voit un ministère tory obtenir de la Banque tout l'argent qu'il demande; elle se souvient que la Banque a refusé de faire les avances dont lord Henry Petty avait besoin du temps où il était Chancelier de l'Échiquier dans le ministère Grenville-Fox -. « A la fin de

1. Ricardo, High Price of Ballion {Works, éd. MacGulloch, p. 280).

2. //. of C, 2 mars 181.5 (Pari. Deb., vol. XXIX, pp. 1195, 1197).

1795, quand la Banque... semble avoir renoncé à toute prudence dans la gestion de ses affaires, et avoir fait de M. Pitt son seul et unique directeur ^ » Cette phrase, glissée par Ricardo dans une brochure d'apparence théorique et abstraite, nous le montre faisant appel, chez ses lecteurs, à des mobiles passionnés. Les pamphlétaires qui, dans la presse, en dehors des partis constitués, combattent en tirailleurs, renchérissent sur les économistes et les orateurs parlementaires. Gobbett accuse le gouvernement de s'être fait faux monnayeur afin de payer en chiffons de papier l'énorme dette que sa politique guerrière le condamne à grossir d'année en année.

Les avocats de la Banque d'Angleterre et du gouvernement opposent à la thèse des buUionistes des arguments contraires. Arguments de valeur inégale, entre lesquels il convient de faire un choix : trop souvent ils sont dictés par la préoccupation de justifier, à tout prix, la politique ministérielle. Mais il vaut la peine de faire ce choix : car les buUionistes, en prétendant rejeter toute la responsabilité du mal sur une émission excessive de billets par la Banque d'Angleterre, se font manifestement illusion sur la gravité réelle du désordre, et sur la nature des remèdes qu'il convient d'y apporter.

Les statistiques des importations et des exportations sont-elles, d'abord, demandent les antibuUionistes, aussi probantes que le pensent les buUionistes? Elles disent quelle a été la valeur des marchandises entrées dans les ports anglais pendant un temps donné, quelle a été la valeur des marchandises sorties des mêmes ports dans le même intervalle de temps. Seulement il faut voir, afin de déterminer exactement, au bout de l'année, non pas la « balance du commerce », mais la « balance des paiements », avec quels pays se font les échanges, et comment se règlent les comptes ^. Supposons, comme le cas s'est présenté, que le continent européen, par le fait du blocus, reçoive une quantité plus faible et une valeur inférieure de marchandises anglaises, que d'autre part, en raison d'une mauvaise récolte, l'Angleterre importe en abondance des blés de France ou d'Allemagne : la balance du commern r^i. pom im Icmps, défavorable à l'Angleterre par rapport au continent. Supposons, d'autre part, que cet excès des importations sur les exportations soit compensé, et au delà, par la subite ouverture du marché sud-américain aux produits des manufactures anglaises : la balance du commerce se trouve donc, en lin do

1. llk-.irdo. Iligh Pricc of liullion (Worlis, M. MftcCulloc.h. p. 21(7 n.).

2. Goid liullion Commiilae, Min. of Ev.. p. 78 (déposition de J. L. GrolTulhe), 0» (déposition de. Mr. — , n continental inerclmnl), cf. p. 52 (communication do Mr. Lyne), l't passim.

compte, tourner à l'avantage de l'Angleterre. Mais les importations du continent arrivent en Angleterre au bout de quelques heures et sont payées comptant. Il faut au contraire de longs mois pour que les marchandises anglaises débarquent à Caracas ou à Buenos-Ayres, et elles sont vendues à crédit : les rentrées ne s'effectuent pas, en moyenne, avant dix-huit mois écoulés. Et voilà un intervalle d'un an et demi pendant lequel, la balance du commerce étant présentée par les statistiques comme favorable, la balance des paiements reste défavorable. Elle est rendue plus défavorable encore par le fait que le gouvernement anglais entretient, en Portugal, puis en Espagne, une grande armée d'occupation, paie des subsides à tous les souverains du continent qui veulent bien, à cette condition, déclarer la guerre à Napoléon. Ainsi se trouvent ouverts des trous béants, par lesquels de l'or s'échappe constamment. La statistique des échanges commerciaux n'en tient nul compte.

En second lieu, du fait que, pour acheter une lettre de change sur une des places du continent, il faut payer une prime très supérieure au coût de transport de la quantité de numéraire nécessaire, on ne peut pas conclure à l'impossibilité d'expliquer les variations du change par les variations de la balance des paiements. Ricardo et ses disciples ont tort de considérer les hommes en général, et les hommes d'affaires en particulier, comme des calculateurs exacts, réglant leurs actions sur la connaissance complète de toutes leurs conséquences possibles. Sur le marché de l'argent comme sur le marché des valeurs, l'opinion, non la raison, règne en maîtresse. Autour de Lombard Street et de Leadenhall Street se presse chaque jour une foule tumultueuse et instinctive. Si le bruit se répand dans cette foule que des exportations plus fortes de numéraire ont rendu l'argent moins abondant, la crainte, chez chacun de ces individus en quête de nouvelles, de se trouver le soir à court d'argent, peut prendre des proportions déraisonnables : une panique se produira, et le cours du change, sous l'action de cette peur intensifiée et généralisée, s'élèvera audessus du point où, normalement, il aurait dû s'arrêter. Il est inutile, pour expliquer l'élévation du cours du change, de recourir à des causes d'un autre ordre, et, par exemple, à une émission exagérée de papiermonnaie. Les banquiers savent qu'il faut tenir compte, dans le maniement du marché financier, de ces émotions collectives. Dès le xvm'= siècle, avant la suspension du paiement en espèces, l'expérience avait enseigné aux directeurs de la Banque d'Angleterre que la vraie sagesse consistait parfois, contre toute prudence, à escompter encore le papier de commerce, alors que l'encaisse métallique se trouvait réduite à très

peu de chose. Agir autrement pour sauver rencaisse, c'eût été éclairer trop brusquement le public sur Tétendue du péril qu'il courait, provoquer une panique en voulant prévenir un danger, et désorganiser le crédit alors que l'on aurait pris la mesure en apparence la plus sage pour maintenir ce crédit intact.

Si c'est d'ailleurs une émission exagérée de papier-monnaie, une dépréciation du billet de banque, qui est cause du relèvement du prix de l'or, il faut donc que tous les prix se relèvent en même temps et dans la même mesure que le prix de l'or, puisqu'ils sont tous indistinctement évalués par rapport à la même unité de mesure, qui se trouve pour l'instant consister en papier . Pourtant la crise de 1809 a eu sa cause prochaine dans les variations très rapides mais divergentes de tous les prix. Au cours de cette crise, qui provoqua la nomination de la Commission parlementaire et la publication de son rapport, les prix de tous les produits manufacturés baissèrent en dépit d'une émission de papier-monnaie que l'on supposait exagérée. C'est qu'il y avait surproduction : le marché sud-américain, à peine ouvert aux exportateurs anglais, se trouvait rempli et engorgé. En même temps le prix des céréales partait en hausse, non point par un effet de la dépréciation des billets de banque, mais en conséquence d'une très mauvaise récolte. Le prix de l'or montait aussi; mais pourquoi veut-on expliquer l'augmentation du prix de l'or par la dépréciation du papier-monnaie, et non pas, comme les variations de toutes les marchandises, par l'opération de causes commerciales, entre lesquelles et les émissions de la Banque d'Angleterre il serait vain de chercher un lien de dépendance directe?

Entre le nombre de billets mis chaque année en circulation et le prix de l'or, aucune correspondance régulière ne se laisse, d'une année à l'autre, observer. Au moment où Ricardo écrivait ses lettres an Morning Chronicle, où Horner rédigeait le rapport du Bullion Committee, il pouvait sembler que la théorie fût vérifiée par les faits constatés au cours de la dernière année écoulée. Il y avait eu un fort accroissement de la circulation fiduciaire, accompagné d'une forte hausse du prix de l'or : l'once atteignait, au début de 1810, le prix de 4 1, 5 s.. Les deux phénomènes n'ont cependant pas suivi la même courbe; et l'accrois- .sement de la circulation fiduciaire n'était que bien faible au cours du premier s(!mestre. alors (iiic déjà le change baissait fortement. A peine

!<' r;i|iiH)il (Ir l;i (■(,! i--i(,ii ,1 I il ,'-\i'- publié, que les faits sont venus

(loiiiH'i iiii (|(-iiienli loruail à la théorie*. En 1810, la Banque d'Angle-

I. I. - I iiN (le la période antérieure, 1706-1800, no justiHeut pns davantage les allép-iiliou- ilr> liiillionistc!* : liosanquel, Practical Observations, pp. 0-10.

terre émet pour 4 500 000 1. de billets^ : le prix de For tombe néanmoins à 4 1. 4 s. 6 d. De 1811 à 1813, il y a diminution des émissions, mais le prix de For s'élève jusqu'à atteindre 5 1. 5 s. ^. Au cours du premier semestre de 1814, la circulation des billets de la Banque d'Angleterre passe de 24 801080 1. à 28 368 290 1. : en dépit de cet accroissement énorme, le prix de l'or baisse dans des proportions également énormes, passant de 5 1. 8 s. à 4 1. 11 s.^. Il subit de brusques variations; mais, quoique le nombre des billets en circulation demeure à peu près le même — leur valeur reste toujours supérieure à 27 000000 1. — il tend insensiblement à descendre *. En 1816, il va se trouver presque au pair avec la valeur du billet de banque. A 3 1. 18 s. 6 d., la différence n'est que de 7 | d.

A première vue les bullionistes semblaient avoir raison; comment ne pas se sentir disposé à admettre que le régime de la suspension du paiement en espèces doit nécessairement tendre à produire, en Angleterre, les effets que le régime des assignats avait produits, en France, pendant les dernières années du xv!!!"" siècle ? Mais les défenseurs de la Banque se refusent à voir aucune ressemblance entre la politique suivie par le gouvernement français au temps des assignats et les méthodes auxquelles se conforme la Banque d'Angleterre depuis la suspension des paiements en espèces. La Banque d'Angleterre, quelque étroits que soient les liens qui la rattachent au gouvernement, n'en est pas moins une corporation autonome. Elle est libre de résister aux exigences du gouvernement. Elle y résiste à l'occasion. Elle est fière de ne s'être pas départie, à travers une période aussi troublée et sous un régime aussi anormal, des mêmes principes Iradi-

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