‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 20 sur 387 · Car. il, c · texte numérisé non relu

Car. il, c

2, I Comm., 202.

L'Angleterre entretient une flotte énorme. En i792, au début de la grande guerre, les statistiques officielles donnaient à l'Angleterre, en vaisseaux de ligne, une flotte à peu près double de la flotte française : près de 160 vaisseaux contre un peu plus de 80. Mais un si grand nombre de navires étaient hors d'état d'entrer en service que l'on évaluait à un sixième à peine la supériorité réelle de la flotte anglaise sur la flotte française ^ D'ailleurs, aux 158 vaisseaux de ligne anglais, la France, l'Espagne et la Hollande pouvaient, en se coalisant, opposer une masse de 207 vaisseaux de ligne : soit, pour l'Angleterre, une infériorité de 49 unités. Enfin, si l'on totalisait toutes les flottes de l'Europe, l'Angleterre ne pouvait opposer que 158 vaisseaux de ligne à 295 vaisseaux de même importance "-. Dix ans plus tard, après la paix d'Amiens, l'Angleterre avait, suivant les chiffres officiels, 104 vaisseaux de ligne armés, 98 vaisseaux de ligne désarmés et en construction : soit un total de 202 vaisseaux auxquels la France n'en pouvait plus opposer que 39, et la France, l'Espagne et la Hollande réunies, que 118. En tenant compte seulement des unités qui peuvent immédiatement entrer en service, Addington considère, vers cette époque, la flotte anglaise comme ayant, sur les trois flottes ennemies, une supériorité de 60 vaisseaux de ligne ^. Après Trafalgar, en 1806, la supériorité de la marine britannique s'est encore accentuée. Navires armés : 128 vaisseaux de ligne et 15 vaisseaux de cinquante. Navires désarmés et en construction : 88 vaisseaux de ligne et 19 vaisseaux de cinquante. Total : 250 vaisseaux. La France n'a plus que 19 vaisseaux du même ordre, l'Espagne 57, la Hollande 16. Total : 92. L'Angleterre a même pris maintenant l'avance sur toutes les flottes de l'Europe réunies, qui peuvent opposer seulement 239 vaisseaux de ligne, y compris les vaisseaux de cinquante, à ses 250 vaisseaux '\ En 1812, au moment critique où. avant son brusque écroulement. Napoléon opère contre l'Angleterre la coalition du monde occidental tout entier, la France a de nouveau une flotte d'environ 100 vaisseaux de ligne : si l'on ajoute les 42 vaisseaux

1. James, Naval History, vol. I, pp. 52-5,3. — British line : 158. — French linc : 82 (p. 45 •" 86). — Ici, et dans tout ce qui suit, nous avons négligé de dresser la statistique des frégates : elle ne changerait rien à la comparaison que nous établissons entre les deux marines.

2. James, Naval Hisiory, vol. I, pp. 50 sqq. Hollande : 49 vaisseaux de ligne. Espagne : 76. Portugal : 6. Russie : 40. Danemark : 24. Suède : 18. Il convient de remarquer que les 6 vaisseaux portugais, commandés par des officiers anglais, sont à la disposition du gouvernement anglais, et que, sur les 49 soi-disant vaisseaux de ligne hollandais, un bon nombre ne mérite pas cette dénomination.

3. H. ofC, 2 déc. 1802 {Pari. Hlst., vol. XXXVI, p. 1039). Chiffres un peu différents, James, Naval History, vol. III, pp. 164 sqq.

i. Xdoïplms, British Empire, vol. II, pp. 199-200. — Chiffres un peu différents dans William Burney, The Britiih Neptune..., 1807; et James, Naval History, vol. IV, appendice no. 14.

de ligne dont se composent, dans la Baltique, les trois flottes de la Russie, de la Suède et du Danemark, c'est un total de 140 unités à peu près. Mais l'Angleterre leur oppose 250 unités du môme ordre, et 100 ou 150 de ces vaisseaux sont armés ^

Telle est la force de la marine anglaise, vers la fin de la grande guerre. C'est de ces années-là que date, son écrasante prépondérance. Mais cet immense accroissement de la flotte n'exerce, et ne saurait exercer, aucune influence sur les institutions politiques du royaume. Si l'opinion publique, à partir du rétablissement de la paix, va réclamer avec insistance la réduction des dépenses navales, c'est que le budget anglais est très obéré, et que la marine coûte très cher; mais aucune arrière-pensée politique, aucune préoccupation d'antimilitarisme, n'inspire, sur ce point, les orateurs de l'Opposition : une flotte ne peut ni défendre un gouvernement contre l'émeute, ni provoquer une révolution, ni faire un coup d'État. Réservons donc pour le moment où nous traiterons de l'armée de terre, le problème constitutionnel : pour la marine, il ne se pose pas. C'est ce qui explique l'universelle popularité dont jouissent les officiers et les équipages de la flotte : ils protègent la sécurité de tous, sans menacer la liberté de personne. Cette universelle popularité est, comme nous allons voir, la cause profonde qui explique, en dernière analyse, à l'exclusion de toute autre cause, la puissance navale de la nation.

Est-ce en effet la supériorité nuinrriciuc de LE MATERIEL , „ , . . , . , , . . ,

DE LA FLOTTE flotte anglaise qui lui a assure la victoire?

Évidemment non, puisque cette supériorité était loin d'être indiscutable, lorsque les hostilités commencèrent. Est-ce donc peut-être à la qualité meilleure de leurs navires, à la perfection de leur outillage, que d'abord les marins anglais ont dû l'avantage? Mais celte supériorité de l'outillage reste encore douteuse après vingt années de victoires. Depuis le temps où Peter Pitt, en 1646, construisait la première frégate anglaise, le Constant Warwick, sui- iiii iiiodric iiaiiçais^,

1. Quarterly Review, sopl. 1812, art. II. Pcring and Money on Sliipiitilding (vol. VIII, ]). .").")). Hrenton, Naval Ilistory, vol. IV, p. 0. Gliiffrcs un peu dilIonMits, pour la lloUe iinglnisn, dans Jaruu», Naval Hislory, vol. VI, appendice no. 20, et (Chevalier, Ilàloirc de la Marine Française, vol. V, p. 3. — Après la paix, la France doit remeltro aux alliés :jl vaisseaux do lifi^ne; les vaisseaux qui lui restent, elle luanque d'argent pour les armer. D'où la possibilité pour l'Anglclcrre d'opérer impunément de grandes réductions sur son liudget naval. Voir Hrenton, Naval Ilistory, vol. V, pp. 33i) sqq, — où sont donnés, pour la flotl»; anglaise, des chiirrcs très dillérents, di" moitié inférieurs (înviron : la diiïénuice tient à ce que Hrenton, ici, néglige dans sa statistique, les vaisseaux en eonstruction et désarmés); et Laignel, Changements opérés dans la marine anglaisa, 1811).

2. James, Naval Hislory, vol. I, pp. 22-23. — \a\ mol rii/^inc de Tréuale est d'origine française et méditerranéenne (ibid., p. 20).

et sir Anthony Dean, en 1674, le Harwich, à Fimitation du vaisseau français le Superbe^, la flotte anglaise n'a jamais été, au point de vue technique, qu'une simple contrefaçon de la flotte française. Les Anglais se consolent en songeant que, si la France construit de meilleurs vaisseaux, ils possèdent en revanche l'art de les capturer, et de les retourner contre la nation môme qui les a lancés^. De 1793 à 1813, les Anglais ont pris aux Français et à leurs alliés 113 vaisseaux de ligne, 203 frégates : et 83 de ces vaisseaux de ligiie, 162 de ces frégates, sont devenus des navires de guerre britanniques^ : la Pomone, prise en 1794, le Hoche, pris en 1799, sont considérés pendant longtemps comme étant parmi les meilleurs navires dont l'Angleterre dispose*. Comparez les dimensions des vaisseaux anglais avec ceux des autres nations. Le Caesar, construit par les Anglais en 1793, n'atteignait pas encore les dimensions du Foudroyant, pris aux Français en 1738. Le Queen Charlotte, construit en 1810, est moins grand que le San José/" espagnol, pris à la bataille du cap Saint- Vincent en 1797. Le Howe et le Saint-Vincent, de cent trente, construits en 1815, sont plus petits encore que le Commerce de Marseille, de cent vingt, pris à Toulon en 1794; et au moment même où l'Amirauté les met en chantier, les Américains mettent en chantier cinq navires dont la quille a 200 pieds de longueur, contre les 170 pieds des deux navires anglais".

Si les plans des ingénieurs continentaux sont plus audacieux et plus savants, la main-d'œuvre au moins est-elle meilleure, en Angleterre, soit dans les arsenaux, soit dans les ateliers de l'industrie privée? Les Anglais aiment à le croire. La théorie, allèguent-ils, n'est pas chez eux, comme chez les Français, séparée de la pratique : leurs ingénieurs sont de vrais ouvriers, construisant les navires en quelque sorte de leurs propres mains, et recevant les leçons que leur donne directement l'expérience". Mais cette observation est-elle fondée^? Lorsque les ingénieurs anglais se mettent, suivant la méthode traditionnelle, à copier un type français, ils se piquent d'introduire, dans chaque unité, un certain

1. Quarterly Review, janv. 1815, art. VII. Seppings's Improvements in Shipbuilding (vol. XII, p. 450).

2. Voir H. ofC, 7 janv. 1795 : discours de l'amiral Gardncr {Ann, Reg., 1795, p. 166).

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