L-ÉGLISB ANGLICANE L'ÉgHse Anglicane, ou pour s'exprimer
avec plus d exErctrtnae, 1 « Eglise Unie d Angleterre et d'Irlande », est une institution compliquée, faite de pièces et de morceaux. Ses apologistes pourraient dire d'elle ce que disait de sa liturgie l'évêque Jebb, qu' « elle n'est pas l'œuvre d'un homme, d'une société, d'un siècle », que, « comme la constitution britannique, elle est l'œuvre précieuse d'une sagesse accumulée et collective^ ». Le rituel de l'Église Anglicane a retenu beaucoup de traits du rituel catholique. Mais la constitution non écrite de l'Église veut, en vertu de préjugés anciens, que le culte national ait la nudité du culte luthérien ou calviniste; d'ailleurs le dogme anglican, tel qu'il est énoncé dans les trente-neuf articles, semble nettement protestant. L'organisation de l'Église est, au premier abord, conforme au type ixtmain. En Angleterre, deux archevêques et vingt-six évêques. En Irlande, quatre archevêques et vingt-sept évêques. Mais ces princes de la hiérarchie ecclésiastique et leurs subordonnés ont renoncé au célibat; et les monastères d'hommes et de femmes ont disparu, semble-t-il, sans retour. Archevêques ou évêques sont nommés directement par la Couronne; la désignation par les chapitres est une fiction légale, et se réduit à un enregistrement de la volonté royale. Les simples clergymen, lieutenants, dans chaque paroisse, des archevêques ou des évêques, sont, en majorité, nommés non par ceux-ci, mais par la Couronne ou par des patrons laïques. La Convocation, sorte de parle-
1. Sur les causes du succès obtenu, en 1739, par la prédication de Wesley; voir notre étude sur la naissance du méthodisme eu Angleterre, Revue de Paris. 15 aoùt-l" septembre 1906.
2. Thirty years correspondence between John Jebb and Alexander Knox, vol. I, p. 368.
ment ecclésiastique, avec son archevêque président, sa chambre haute d'évêques, sa chambre basse de représentants du clergé inférieur, après avoir perdu, sous Henri VIII, le droit de reviser les canons de rÉglise, sous Charles II le droit de fixer les impôts du clergé, a cessé depuis un siècle de se réunir. Le Roi, assisté de son Parlement, est le chef suprême d'une religion où, selon l'expression consacrée, le principe « érastien » est scrupuleusement respecté : religion essentiellement nationale, émanée de la volonté de l'État laïque.
D'un clergé ainsi constitué, quels seront les caractères? L'Angleterre est probablement le seul pays du monde chrétien où Ton' n'exige pas des candidats à l'ordination qu'ils fassent preuve de connaissances théologiques. Tous sortent des Universités d'Oxford et de Cambridge : or, ni dans l'une ni dans l'autre de ces Universités, il n'existe d'organisation spéciale pour l'enseignement du dogme chrétien. A Oxford, une question de théologie est posée à tous les examens, et rien de plus. A Cambridge, la théologie ne rentre, à aucun degré, dans les matières d'aucun des examens que les candidats doivent subir pour obtenir un grade universitaire. Une fois débarrassés des premières épreuves, les plus enfantines et les plus élémentaires, les étudiants qui ne sont pas des aînés de bonne famille, qui ne se sentent pas doués d'ailleurs d'assez de zèle ou de capacité pour affronter des examens plus difficiles, peuvent se faire clergymen sans délai. Il est vrai que, pour occuper un poste ecclésiastique, il faut être ordonné par un évêque; et l'ordination suppose un examen préalable qui, passé devant l'évoque ou son chapelain, porte, ou devrait porter, sur les aptitudes intellectuelles et morales du candidat. Mais cet examen est, au su de tout le monde, une fiction. « Quelques minutes de conversation, que le bon naturel, la partialité, la négligence du juge... peuvent rendre tout à fait insignifiante, ne permcîtiront jamais au diocésain de connaître à fond le degré de culture, (mi(()!(> moins la valeur morale, du candidat ministre ^ »
Il ne faut donc pas s'étonner si le clergé national anglais reste intellectuellement inférieur au clergé national des États protestants d'Allemagne. Peut-on demander une critique sérieuse des textes sacrés à des hommes qui ne les connaissent même pas? Marsh, au début du XIX* siècle, rapporte de Leipzig quelques-uns (h\s résultats de la critique allemande : une théorie sur la composition des Évangiles, l'hypothèse d'un Protévangile perdu, dont nos quatre Évangiles seraient dérivés. Jcbb, au même moment, étudie les règles de la
1. Cockl)urn, Slriclures on Clérical Education .... 18U'J, pp. U-15.
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versification hébraïque, découvre des règles nouvelles, et se sert de la connaissance de ces règles pour élucider un certain nombre de passages obscurs du Nouveau Testament. Et voilà tout, ou peu s'en faut.
Si d'ailleurs la curiosité scientifique leur fait défaut, les clergymen anglicans sont également incapables de fanatisme dogmatique. Le parti de la « Haute Église » est, au xviii* siècle, un parti politique beaucoup plus qu'un parti théologique : les High Chiirchmen sont des tories qui tiennent pour la prérogative royale et contre le droit d'insurrection. Ils inclinent sans doute à l'arminianisme, à la doctrine du libre arbitre et de la justification par les œuvres; mais c'est en haine du républicanisme des calvinistes. De leur côté, les hommes de la « Basse Église » pourraient, par antipathie à l'égard de l'Église romaine, opposer au dogme catholique un calvinisme orthodoxe; mais il a été de tradition, au xviir siècle, depuis le temps de Guillaume d'Orange et de ses évêques whigs, de Burnet, de Tillotson, de Stillingfleet, que le Low Churc/i fût latitudinaire. De part et d'autre, et surtout du côté whig, les sermonnaires anglicans du xviii^ siècle insistent aussi peu que possible sur le caractère miraculeux du christianisme; leur religion, c'est un christianisme libéralisé, rationalisé, humanisé. Le dernier terme de cette évolution de la pensée anglicane, c'est le livre, paru en 1785, où Paley identifie la morale chrétienne à la morale utilitaire, et fait de Jésus-Christ le premier propagateur du principe du plus grand bonheur du plus grand nombre. Les membres de l'Église continuent d'ailleurs, sans trop de scrupules, à adhérer aux M trente-neuf articles » où sont formulés les points essentiels du dogme anglican. Ceux qui, en 1772, demandent au Parlement de les délier de cette obligation firent preuve d'un dogmatisme de mauvais goût. Ils échouèrent. Pourquoi le regretter? L'essentiel, c'est que personne ne soit tenu de croire aux trente-neuf articles, ni de les lire K
Le remède, ce serait de réformer, ou plus exactement d'organiser l'éducation théologique du clergé. Mais l'opinion anglicane y répugne. Cockburn, en 1809, demande qu'on introduise à Cambridge l'enseignement de la religion chrétienne. Mais il se borne à vouloir qu'on adopte à Cambridge le système d'Oxford, et qu'on fasse place à une question théologique dans tous les examens. Car, ajoute Cockburn,
1. Voir comment Gisborne {Duties of Man, voL II, pp. 28-29) interprète l'adhésion aux 39 articles: In subscribing the Ihirty-nine articles, the intention of Ihe authority which prescribes subscription is to be satisfied. This authority is not the Législature of the 13th. Eliz. which passed the act imposing subscription, but the existing Législature of this country, which, having the power of repeating Ihat act, and forbearingto exercise it, ratifies, and as it were re-enacts the law. The point therefore M'iiich the candidate for orders bas to décide, is the nature of the subscription which Mill satisfy Ihe intention of the Législature existing at the time.
«. il ne faut pas que la théologie soit l'occupation exclusive, ou même l'occupation principale, des étudiants... Des hommes de toutes les professions et de tous les rangs..., des hommes destinés à être plus tard pairs ou sénateurs du royaume, médecins, clergymen, assistent tous ensemble aux mômes cours; et de même qu'il serait impossible de leur faire étudier à tous la médecine exclusivement, de même on aurait tort de faire de la théologie l'objet unique de leur commune attention*. » Quant à faire de la théologie l'objet spécial des études d'une minorité d'étudiants destinés aux ordres, Cockburn n'envisage même pas l'hypothèse. Il convient, avant toutes choses, que les c/ergymen soient des gentlemen. Il convient, pour cela, qu'ils aient reçu d'abord, l'éducation que reçoivent en Angleterre tous les gentlemen Le clergé anglican est, et tient à rester, un clergé d'aristocrates. j
Considérons-nous le haut cler^?il' est une chose admise que les nominations d'archevêques et d'évêques offrent toujours un caractère politique. Les tories détiennent le pouvoir, presque sans interruption, depuis trente ans. En conséquence les deux archevêques et tous les évêques appartiennent tous au parti tory ^. Ils sont tous membres ou clients d'une famille aristocratique. Onze d'entre eux sont, en 1815, apparentés à la noblesse, à commencer par l'archevêque de Ganterbury, un Manners, cousin du duc de Rutland, et par l'archevêque d'York, frère de lord Vernon. Dix ont été les précepteurs ou les professeurs d'un prince du sang, d'un duc, d'un homme d'État : Tomline, évêque de Lincoln, d'abord le tutor, puis le secrétaire, enfin l'historiographe de Pitt, est un bon représentant de cette classe. Deux prélats, Thomas Burgess, évêque de Saint-David's, et George Huntingford, sont les amis personnels de lord Sidmouth. Quant à l'évêque de Sodor et de Man, son siège épiscopal est un « bénéfice » dont les ducs d'Athol disposent à titre héréditaire; il est conforme à la règle que le détenteur, George Murray, soit un membre de la famille. Même composition aristocratique de l'épiscopat irlandais. Trois archevêques, huit évoques appartiennent à de grandes familles. La seule famille de Bcresford accapare trois sièges. . ^^^^
Considérons-nous d'autre part le clergé subalterne^ les doyens, les chanoines, les archidiacres, et les simples prêtres paroissiens, les parsons'! Partout où c'est rarchevôque ou l'évoque qui nomme, nous le voyons effectivement distribuer les postes subordonnés à sa clientèle
L Cockhuni, Stricturea on Clérical Education ..., p. 17.
2. nor>*li!y (ist !« »(miI ('!v6(|U(.' (fui soit mort sous le. ministère Fox-Grenville; mais c'est la faction GnMivillc qui a désigné le successeur, un tory (Lord Hollaud, Memoirs of llve Whiç Party..., vol. II, pp. 90-91.
et à sa famille, en commençant, puisque les prélats anglicans sont mariés, par ses fils et ses gendres. Mais le droit de « patronage », de nomination aux « bénéfices », qu'exercent les archevêques et les évêques, est peu étendu. Sur 11 700 bénéfices qui existent en Angleterre et au pays de Galles, c'est à peine si le patronage de 1 500 appartient aux évêques et aux chapitres i. Lorsque la Réforme a éclaté en Angleterre, le clergé catholique anglais était dominé par les congrégations : dans l'immense majorité des paroisses, un ordre religieux était, à titre perpétuel, rector (« curé », dirions-nous) de la paroisse, avec droit exclusif de désigner celui qui, comme « vicaire », allait jouer le rôle actif d'un ministre du culte. Après la dissolution des monastères, le patronage de ces paroisses a passé soit aux collèges universitaires, aux public scliools d'Eton et de Winchester, aux cathédrales, toutes ces institutions étant les héritières directes des anciennes congrégations catholiques, soit au Roi, soit enfin aux familles des grands pro- ' priétaires. 5 700 bénéfices se trouvent dans le dernier cas : de softé"! que, dans la moitié des paroisses, c'est le propriétaire qui choisit le vicar, sans contestation possible, et conformément à la loi. Même quand c'est le Roi qui nomme, le pouvoir exécutif trouve souvent difficile de résister aux prétentions de la gentry ; le propriétaire de la pai^oisse où il s'agit de désigner le vicar exige que la couronne tienne \ compte de ses préférences^.
Ainsi la constitution ecclésiastique s'harmonise avec la constitution politique du pays. Les propriétaires sont maîtres de l'administration religieuse comme de l'administration civile. Le népotisme aristocratique y trouve son compte. Il se complique d'intérêt pécuniaire. Constamment des bénéfices sont mis aux enchères. On propose aux acheteurs d'acquérir soit la jouissance immédiate du bénéfice s'il y a vacance, soit le droit à la première présentation. Les prix offerts sont annoncés dans les journaux. Le public est informé du revenu du bénéfice, de l'âge du titulaire : car plus celui-ci est vieux, plus l'acheteur est disposé à bien payer un droit de patronage dont la jouissance effective se fera moins longtemps attendre ^.