Hunl, Religious Thought ..., voL III, pp. 13 sqq
2. Voir en particulier The Western Inquisition; or, A relation of the Controversy which
LA RELIGION. 38a
l'anglican Lindsay, les presbytériens Price et Priestley, vont plus loin que n'avaient été Whiston, Clarke, et James Peirce; ils ne reconnaissent môme plus à Jésus une divinité de second degré; Jésus n'est considéré par eux que comme un homme divin, doué du don de prophétie et de la faculté de faire des miracles. Ce socinianisme renouvelé, c'est ce qu'on appellera dorénavant 1' « Unitarisme », par opposition au « Trinitarisme » orthodoxe; et la secte presbytérienne, sous l'influence de Price et de Priestley est presque tout entière envahie par l'hérésie nouvelle. Or, lorsque le dogme traditionnel a été ainsi dépouillé de tout ce qui, dans la religion d'Israël, scandalisait la raison, et en même temps de tout ce qui, dans les systèmes des théologiens grecs, enrichissait la simplicité du monothéisme primitif, que reste-t-il du Christianisme?
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que ces hétérodoxes, semi-arminiens, arminiens, unitaires, soient vraiment représentatifs de tout le Dissent. Il reste toujours, dans les sectes, une masse de petits bourgeois, jalousement attachés aux vieilles croyances, prompts à découvrir et à dénoncer les défaillances doctrinales de leurs ministres. Mais leur « haut calvinisme », pour qui le « bas arminianisme » des autres est quelque chose de presque aussi abominable que le déisme, ou l'athéisme, prend lui-même des formes dangereuses pour la vitalité du Dissent.
C'est d'abord la tendance « antinomienne », toujours active et qui constitue, pour les ministres dissidents, une cause de perpétuels tracas. Depuis que le Christianisme existe, et tant qu'il existera, il a existé et il existera des sectes pour donner une interprétation anarchiste à la doctrine : le Christ n'a-t-il pas dit qu'il était venu pour « abolir la loi », et que « tout est pur pour les purs »? Donc les œuvres sont mauvaises, radicalement mauvaises, et par suite indifférentes au salut. Ceux qui ont reçu le don de la grâce, concluent les antinomiens, n'ont pas reçu le pouvoir de se conformer plus exactement, dans leurs actions, à la loi morale; il leur a été, au contraire, révélé qu'il n'existe pas de loi rtiorale. D'où la pratique ouverte de l'amour libre, et une foule de petits désordres, qu'il faut travailler sans cesse à i)n''V(Miir. réprimer, étouffer.
Mais r « hypercalvinisme » des sectes prend d'autres formes encore, moins scandaleuses, plus dangereuses. Si le salut est un don gratuit de Dieu, et de Dieu seul, il n'est donc pas permis à l'homme de con-
fias been lately among Ihe Disse n h, ,„ il,,- West of England. By Jamt'; 1720. — Cf. Ivimoy, liist. of Ihc i:n<,Ush linplists, voL III, pp. 160 nqq.
vertir son semblable. Le ministre Brine développe cette thèse*; et une longue polémique s'engage à ce sujet chez les Indépendants et les Baptistes. « Le Christ et ses apôtres », s'écrie Fuller, un adversaire de Brine et de son école, « n'éprouvaient aucune hésitation à presser les pêcheurs de se repentir et de croire à V Évangile; mais nous autres pêcheurs, nous avons fini par renoncer à cette partie des fonctions du ministère chrétien. Les uns ont peut-être craint de paraître esclaves de la loi {légal); les autres ont réellement cru qu'agir de la sorte était contradictoire. Considérant que ces choses excédaient le pouvoir de leurs auditeurs, il semble qu'ils se soient contentés d'insister vis-à-vis d'eux sur ce qu'ils pouvaient faire, tout en restant les ennemis du Christ, de les exhorter par exemple à se comporter décemment en société, à lire l'Écriture et à ne pas négliger les moyens de grâce. Voilà pourquoi les auditeurs de cette espèce prennent leurs aises dans nos congrégations. Du moment qu'ils ont fait leur devoir, le ministre n'a rien d'autre à leur prescrire; rien, si ce n'est de leur dire, à l'occasion, que quelque chose de plus est nécessaire pour le salut^. » Ce quiétisme détruit, dans les églises où il se répand, toute esp^e de prosélytisme. C'est l'orgueil du Musulman, plutôt que le zèle du Chrétien. Les fidèles ont conscience d'être les élus du Seigneur. Tel est leur privilège, tel est peut-être aussi le privilège de leurs enfants, à qui le Sauveur a accordé des facilités spéciales, en les faisant naître dans la famille des élus. Autour d'eux s'agite la foule des incrédules, des idolâtres; mais cela est dans l'ordre. Car la nature est corrompue, et il y a peu d'élus. De loin en loin, une âme sera sauvée, non par les offices d'un homme, mais par leffet incompréhensible de la grâce divine, et viendra se joindre à l'élite. Les autres, il faut les mépriser, et adorer la volonté du Seigneur. Ainsi, tandis que les progrès de l'esprit critique atïaiblissent chez les uns l'autorité des dogmes traditionnels, chez les autres ces dogmes se figent en quelque sorte. Le Calvinisme des premiers se décompose, le Calvinisme des seconds se pétrifie.
Dans l'un et l'autre cas, le Dissent perd toute force de propagation. A ces causes de faiblesse s'en ajoutent d'autres, qui tiennent à l'organisation des sectes. Le principe d'organisation qui prévaut chez les dissidents anglais, c'est le principe du « congrégationalisme » ou de r « indépendance ». Chaque groupe d'individus auxquels il plaît de se
1. A Réfutation of Arminian Principles delivered in a Pamphlet intituled the Modem Question, concerning Repentance and Faith, examined with Candour ... in a Letter to a Friend. Ry John Rrine, 1743. — Cf. Ivimey, Hist. of the English Baptists, voL III, pp. 270 sqq.
2. Andrew Fuller, The Gospel worthy of ail acceptation ... [1781], pp. 143 sqq.
constituer en société séparée, est rigoureusement autonome : la petite communauté, une fois formée, n'accepte aucun contrôle, et tout effort pour donner une organisation centralisée à l'ensemble des sociétés de même dénomination est considéré comme un commencement de reconnaissance du principe d'autorité, un premier pas vers le papisme. Le pasteur n'est pas, aux yeux des fidèles, dans chacun de ces petits groupes, le représentant d'une autorité supérieure, humaine ou surhumaine; il est leur agent, leur fonctionnaire salarié, rien davantage. En ces matières, les Baptistes et les Indépendants sont complètement d'accord ; une seule question les divise, la question du baptême que les Indépendants administrent aux petits enfants et par voie d'aspersion, les Baptistes aux seuls adultes et par voie d'immersion totale. Quant aux Presbytériens anglais, bien qu'ils adoptent, en principe, comme les Presbytériens d'Ecosse, une organisation plus hiérarchisée, ils ont, pendant les luttes soutenues en commun contre l'Église anglicane, été trop étroitement unis aux Indépendants et aux Baptistes pour n'avoir pas subi la contagion de leurs idées. De là, au sein de ces petites communautés religieuses, démocratiquement et presque anarchiquement constituées, une série de querelles, d'intrigues, dont on parvient difficilement à se faire une idée, si l'on a été élevé dans les traditions bureaucratiques du catholicisme romain.
Le pasteur vient-il à déplaire à un groupe de fidèles, à une coterie ou à une famille influente, le voilà en butte aux persécutions. On l'accuse d'ignorance : ses sermons sont récités par cœur, pillés dans un ancien recueil. On l'accuse d'immoralité : il peut arriver qu'il se soit réellement rendu coupable d'une légèreté ou d'une imprudence, là où il prêche ou dans un village éloigné, il y a huit jours ou il y a dix ans. On l'accuse d'hérésie. Est-il calviniste, partisan du dogme protestant de la justification par la foi? Il est facile d'alléguer qu'il enseigne l'antinomianisme, qu'il corrompt la jeunesse, qu'il prêche l'amour libre. Est-il plus tempéré, et penche-t-il pour le « calvinisme modéré »? C'est donc qu'il croit au libre arbitre, qu'il est un arminien, autant dire un païen. S'il est instruit et de bonne famille, il peut arriver qu'il aille chercher la paix dans l'Église anglicane, où une constitution hiérarchique le soustrait au contrôle des fidèles. Ou bien un .schisme éclate dans la société; une fraction prend parti pour le pasteur dénoncé par les autres, et forme une congrégation séparée. Voilà, au lieu d'une communauté florissante, deux communautés misérables, à peine capables de subvenir chacune aux frais d'entretien d'un pasteur.
D'où la triste situation économique des ministres; elle est, dans le
hihtoihe ou piupti anolais. 25
38r. LES CROYANCES ET LA CULTURE.
Dissent anglais, à la fin du xviii* siècle, l'objet de plaintes unanimes. Le prix de toutes choses a haussé ; les traitements et les salaires tendent à hausser en proportion ; les traitements des ministres ont, pendant ce temps, parfois baissé. Les congrégations qui les nourrissent sont trop restreintes; les membres de ces congrégations sont de petits bourgeois, fermiers ou boutiquiers extrêmement parcimonieux. Le traitement d'un ministre est inférieur en moyenne à 60 1. par an, souvent inférieure 40 1., parfois inférieur à 30 1. ^ Comment pourra-t-il avec cela faire vivre respectablement une femme et des enfants, s'assurer contre les risques de maladie et d'invalidité, garantir cette femme et ces enfants contre la misère s'il vient à mourir? L'absence d'une organisation financière centralisée oblige le ministre de chaque congrégation locale à résoudre ces questions à lui tout seul, et comme il peut.
La constitution des communautés dissidentes est en réalité un peu moins simple que nous ne venons de le dire : de là d'autres complications, des intrigues nouvelles.
Dans chaque groupe local une distinction tend constamment à s'établir entre ce qu'on appelle 1' « église », à savoir les fidèles particulièrement assidus dans la pratique de la religion, ceux qui communient régulièrement, ceux qui ont été « convertis » et ont fait constater authentiquement qu'ils ont reçu la grâce, — et ce qu'on appelle la « congrégation », à savoir tous les tièdes, qui paient leur place dans le lieu de culte, et qui, sans se distinguer par un zèle particulier, désirent cependant écouter un sermon chaque dimanche ^. Voilà dans la communauté deux partis qui sont tenus de se ménager l'un l'autre; et les moins fervents sont souvent les plus riches, ceux dont a on besoin pour payer le ministre, réparer l'immeuble, assister les pauvres.
Autre problème. La loi oblige les sociétés à déléguer la possession de l'immeuble où le culte se pratique à des fidéicommissaires, des trustées. Ces trustées, généralement choisis parmi les notables de la congrégation, finissent, dans les temps tranquilles, par devenir les maîtres de l'association dont ils étaient les mandataires légaux : la petite démocratie religieuse dégénère en ploutocratie. Que des difficultés viennent à éclater entre le pasteur et une partie des fidèles, et la politique la plus sûre sera, pour le pasteur, de se rejeter sur les trustées et de s'insurger, d'accord avec eux, contre la volonté même de la majorité. Que pourront faire les mécontents? Plaider?
1. Protestant Dissenters' Magazine, voL III (1796), p. 68. — Cf. vol. II (1795), pp. 119, 156, 292; vol. III (1796), p. 143.
2. S. T. Porter, Lectures on the ecclesiastical System of the Independents, ... p. 69.
Mais ils ne savent pas comment le deed of seulement a été rédigé, et si les trustées n'ont pas abusé de Tobscurité du jargon judiciaire pour se faire accorder régulièrement plus de pouvoirs que leurs mandants n'avaient voulu leur en donner? Même s'ils doivent gagner leur cause, ils ignorent combien de temps, combien d'argent, le procès leur coûtera ^ Bien souvent, ils cèdent ou s'en vont. Dans la localité où le différend s'est produit, le Dissent est discrédité ; et des fidèles passent à l'anglicanisme, ou, ce qui revient presque au même, à l'indifférence religieuse.
Une Église d'État apathique, sceptique, inerte; des sectes affaiblies par le rationalisme, désorganisées, chez lesquelles l'esprit de prosélytisme est éteint : tel est le tableau qu'offrait au xviir siècle le protestantisme anglais, tel est le tableau qu'il offre encore, à certains égards, en 1815, bien que depuis de longues années, l'action du méthodisme tende à modifier profondément l'état de choses établi. Sur l'Église anglicane, cette action a été tardive et lente. Sur les sectes, elle a été rapide et radicale. La prédication wesleyenne a régénéré le Dissent, créé des sectes nouvelles, transformé l'esprit et l'organisation des c( vieilles dénominations ». ->.s4
LA PRÉDICATION MÉTHODISTE : SON INFLUENCE SUR LE NONCONFORMISME ANGLAIS
John Wcsley, grand organisateur en même LES NOUVELLES . *^ ' ° . ^. ., ^ , ,
sECTE'i MÉTHODISTES ^-^^^P^ ^^^ grand orateur, avait fonde, sous sa direction despotique, une « société » savamment organisée qui, prétendant ne pas rompre avec l'Église d'État, n'opposait d'objection de principe ni au dogme ni à la discipline de celle-ci, mais constituait plutôt, dans l'esprit du fondateur, une sorte de tiers ordre laïque, ayant pour mission de compléter l'œuvre du clergé, et d'infuser à l'Église un enthousiasme vraiment chrétien. Les sociétés méthodistes ne peuvent guère, cependant, s'en tenir au point où Wesley a voulu les fixer, obstinément fidèles à l'Église qui les répudie. Le méthodisme provoque l'apparition de sectes nouvelles. La première de ces sectes, c'est la secte wesleyenne elle-même.
Les prédicateurs méthodistes ont le sentiment du prestige ({u'ils
1. Pour un lion spécimi^n de coh (lutTclIcs iiitcsliiir-, mut siiii,in<iU <if .<uiiii- ha,proceedings relative In Ihe (Jcneral liaptist Cliurch, at Nolliiujluim, tS17. - - Sur la (|ut'stioii dfi» trustées, voir [JoJin niac.kwfll], Life of Alcxander Kilham, 1818. p. 88. — Protestant Disaenter' s Magazine, vol. III (171(0), pp. 110 sqcj. — S. T. Porter, Lectures on Ihe Eccleniastical System of tkc Indcpendt-nts, pp. »2, 101.
exercent sur les sociétés locales : pourquoi se résigneraient-ils à occuper, vis-à-vis des clergymen anglicans qui les ignorent ou les insultent, une situation humiliée? Pourquoi ne revendiqueraient-ils pas les mêmes privilèges ecclésiastiques dont jouissent, à côté d'eux, les ministres presbytériens, indépendants ou baptistes? Pourquoi s'asteindraient-ils à ne jamais administrer les sacrements aux fidèles, à ne jamais réunir leurs sociétés aux heures où le vicar bâcle le service anglican dans l'église paroissiale? A côté d'eux, au-dessous d'eux, les laïques font entendre leurs plaintes. Ils voient, dans le même village, les Baptistes ou les Indépendants traiter leurs ministres comme de simples fondés de pouvoir, exercer sur leurs actes et leurs croyances un perpétuel contrôle. Pourquoi ne revendiqueraient-ils pas, vis-à-vis des ministres, des droits de même nature? Pourquoi accepteraient-ils, au sein de la société méthodiste, la situation strictement dépendante que leur impose John Wesley, personnellement enclin à l'autoritarisme, et sincèrement attaché aux conceptions hiérarchiques de l'Anglicanisme? Les chefs du mouvement méthodiste hésitent : ils sont troublés par la violence et la persistance de ces réclamations, ils ne parviennent pas d'autre part à discerner tout de suite dans quelle mesure l'intérêt du mouvement commande d'accéder aux désirs des uns ou des autres.
Renoncer à leur attitude équivoque, rompre franchement avec l'Église Établie, c'est sacrifier de nombreux avantages. Le prédicateur yyesleyen ne demande pas, à ceux qu'il enrégimente, de changer de religiQji.oujd^Église, mnjri sonlcmont de vouloir bien apprendre, sous sa direction spiritafjllp; ^ mifiix.3JJiif;r o^ ip^a^iv pi-Ptign^r la religion dans l£tqu£lle.jl.ja jéié.Jd:fiXé. Il ne soulève donc pas tout d'abord les défiances qu'il soulèverait s'il appartenait à l'une des vieilles dénominations historiques. D'autre part, refuser de rompre, c'est courir un autre danger. Car les méthodistes qui voudront rompre, rien ne les empêchera de déserter la société wesleyenne, et de passer aux Indépendants et aux Baptistes. En fait, la chose arrive. Si elle se généralisait, le Méthodisme ne serait plus qu'une sorte d'antichambre du Dissent, iolm Wesley. puis ses successeurs, adoptent en conséquence ujie politique d'opportunisme. Ils cèdent aux partisans de la rupture autant qu'il leur parâîTnécessaire, en principe aussi peu que possible, et cependant chaque jour davantage.
Les règlements continuent à déclarer que « le Sacrement de la Cène ne sera pas administré dans les chapelles ». Mais ils admettent des exceptions pour les cas où les autorités, soit centrales, soit locales, de la « Société » méthodiste l'auront permis à la majorité des voix. Les
règlements ne tolèrent le service méthodiste in church hours, en concurrence directe avec le service de F Église Établie, que dans certains cas définis. Mais les cas prévus sont nombreux. Il suffira, pour que la chose soit licite, que le parson soit un homme « notoirement immoral ». qu'il prêche Tarianisme, le socinianisme, ou « toute autre doctrine également pernicieuse » ; qu'il n'existe pas, dans la localité, un nombre suffisant d'églises pour contenir tous les fidèles ; qu'il n'y ait pas d'églises dans un rayon de deux ou trois milles ; enfin que les autorités du groupe méthodiste local aient déclaré, à la majorité des voix, que telle est la volonté du peuple et qu'il n'en résultera pas de scission dans la société*.
Un nombre toujours plus grand de sociétés se prévaut des facilités accordées par les règles de l'ordre; le méthodisme wesleyen se constitue en secte, et c'est du même coup un principe nouveau d'organisation qui fait son apparition dans l'histoire du Dissent anglais. Les wesleyens i-epoussent expressément l'organisation « congrégationaliste ». Ils sont, selon la formule qu'ils inventent, des « connexionalistes ». Ils ne conçoivent pas que chaque société locale puisse se considérer comme une Église indépendante : toutes les sociétés locales réunies forment une seule « connexion », fortement centralisée. Ils ne conçoivent pas davantage — en réalité les deux opinions sont inséparables Tune de l'autre — que les ministres soient simplement les fonctionnaires élus des congrégations. Le ministre wesleyen a reçu de Dieu le don de convertir les âmes. Il a prouvé la réalité de ce don par l'efficacité de sa prédication. Les fidèles ne peuvent pas faire, en votant pour ou contre lui, qu'il possède ou ne possède pas ce don miraculeux. Si un contrôle doit s'exercer sur les prédicateurs, pour distinguer les imposteurs des inspirés, ce contrôle ne peut être exercé que par d'autres prédicateurs inspirés, par ceux qui ont mission de diriger les consciences, non par ceux qui ont besoin d'être dirigés.
La véritable unité de l'organisation wesleyenne, ce n'est pas la « société, » c'est le « circuit », formé par la réunion d'un certain nombre de « sociétés », A la tête du circuit sont placés, sous la direction d'un super intendenl, deux ou trois « prédicateurs ambulants », travelling preachers, ou itinérant preachers, qui vont, à l'intérieur du circuit, de .société en société, détachés de chacune, les surveillant toutes d'en haut, prêchant au nom d'une autorité supérieure. Il ne leur est même
1. Toutns ces conditions, sauf la dernièro, ont été proscrites pur Wesicy en 1780 au meeting do Bristol (Minutes, vol. I, p. 189). Lu dernière est contenue doiis les Articles of Agrcement for gênerai Pacification adoptés h Manchester en 17».") (Minutes, vol. I, pp. 322-324).
pas permis de rester longtemps attachés au même circuit : ils peuvent être déplacés tous les ans, ils doivent être déplacés au moins tous les deux ans.
Ainsi se trouve systématiquement annulée, à la base même de Torganisation wesleyenne, Findépendance des groupes locaux. Il est sans doute inévitable que chaque société locale, si elle fait bâtir une chapelle, nomme des trustées laïques; mais toutes les précautions sont prises pour que ces trustées ne puissent jamais s'ériger en propriétaires des chapelles, et s'insurger contre l'organisation qui leur en a confié le dépôt. Sans doute encore chaque société locale a ses prédicateurs particuliers, les local preachers, des laïques, qui, après avoir prêché le dimanche, vaquent le reste de la semaine à leurs occupations professionnelles, aux champs, dans la boutique ou dans l'atelier. Elle a ses trésoriers laïques, les stewards. Elle est divisée en petits groupes d'édification mutuelle, appelés « classes » ; et chaque classe a son chef, son directeur, le leader. Mais les leaders of classes, les stewards, les local pi^eachers, sont nommés par le surintendant du circuit, non par les fidèles ; et c'est seulement après de longues épreuves que les local preachers sont jugés dignes d'être promus au rang de prédicateurs professionnels. Lorsque, tous les trois mois, se réunit 1' « assemblée de circuit » {circuit meeting), seuls les « trésoriers » en font partie avec les « prédicateurs ambulants ». Ni les leaders of classes ni les « prédicateurs locaux » n'y ont accès. D'ailleurs chaque société, chaque circuit, n'est pas libre de fixer à son gré le traitement d'un prédicateur. Par le fait qu'il appartient à la connexion méthodiste, il a le droit à 12 1. par an pour lui-même, à 12 1. pour l'entretien de sa femme, à 4 1. pour l'entretien de chacun de ses enfants, à 6 1. pour l'entretien et les gages d'un serviteur. Si le circuit est trop pauvre .pour payer ses prédicateurs, le reste de la connexion est tenu de "^"^ combler le déficits Bref, un perpétuel sacrifice du souci de la liberté! au souci de l'organisation. De toutes les Églises libres, la dénomina- I tion wesleyenne est la moins libre. — J
^ Plusieurs circuits réunis forment un district, l'ensemble des districts constitue la « connexion » ; comment se trouve organisé le pouvoir central de la secte? Ce pouvoir central; c'est John Wesley qui, de son
1. Methodist Magazine, 1801, pp. 370 : The Design and Rules of a Society for tlie casual relief, when in distress, of Itinérant Preachers and their Families, in the connexion of the late Bev. John Wesley, London, Instituted, 1799. En 1801, une note constate, cependant, que quelques sociétés avaient relevé à 16 1. (au lieu de 12 1.) le traitement de leurs prédicateurs. — En 1818, le fonds central pour combler le déficit des circuits pauvres s'élève à 11 193 1. 14 s. 6 d. (Free and Candid Strictares on Methodism and especially its finances ... by Valentine Ward, 1818).
vivant, l'exerçait seul et sans contrôle : il a créé, de la sorte, dans la connexion méthodiste, une tradition d'autoritarisme clérical difficile à détruire. Il aurait même voulu, lorsqu'il fonda ses premières « sociétés », empêcher les laïques qui l'assistaient de se mettre à prêcher, les empêcher d'administrer les sacrements. Les circonstances ont triomphé de ses scrupules de ministre anglican. Il a fini par s'attribuer le pouvoir d'ordination épiscopale. Il a consacré des ministres pour exercer leurs fonctions en Ecosse, en Amérique, en Angleterre même. Il a poussé l'audace jusqu'à consacrer en Amérique, lui simple prêtre, de véritables évêques méthodistes. Mais ce qu'il prend sur lui de faire, qui le fera après sa mort? Il dresse, en 1784, une liste de cent prédicateurs, qui deviennent les représentants légaux de l'organisation tout entière, ceux au nom de qui les trustées possèdent les immeubles. Ce sont eux qui, dès lors, constituent régulièrement « la Conférence » convoquée chaque année par Wesley pour délibérer sur les affaires de la secte. Lui mort, comment cette élite de prédicateurs, le Légal Hundred, s'y prendra-t-elle pour exercer le pouvoir?
On pourrait substituer à son autorité manquante l'autorité de quelques prédicateurs, hiérarchiquement supérieurs aux autres, et constituer un épiscopat méthodiste. Le Docteur Coke, un clergyman anglican auquel Wesley a conféré, pour être exercés en Amérique, de véi'itables pouvoirs épiscopaux, Mather, que Wesley a ordonné prêtre, sont partisans de cette politique. Elle est conforme à leurs ambitions personnelles : ils espèrent devenir les chefs de la hiérarchie nouvelle. Mais ils se heurtent à la jalousie de leurs collègues. Ni l'un ni l'autre n'est élu président de la Conférence, l'année qui suit la mort de Wesley; et il est décidé, afin d'éviter que la présidence dégénère en dictature, que chaque année le président sera changé. Sur la demande de Mather et de Coke, on consent à organiser, sous le nom de districts, des circonscriptions administratives comprenant plusieurs circuits; mais on refuse de préposer des surintendants à ces districts : le Méthodisme n'aura pas d'évôques. En môme temps, la composition de la « Conférence » soulève des protestations. Le choix des cent premiers membres avait causé déjà, parmi les exclus, un vif mécontentement dans un temps où la Conférence exerçait, aux côtés de Wesley, de simples fonctions consultatives. Maintenant qu'elle a repris tous les pouvoirs, exécutif et législatif, jadis exercés par Wesley, le mécontentement s'aggrave. Des concessions sont faites. Co n'est plus par voie de cooptation que les membres décédés seront remplacés : les sièges vacants appartiendront régulièrement aux plus anciens parmi les pré-
dicateurs wesleyens. En 1814, nouvelle innovation : une part restreinte est faite, dans le choix des membres du pouvoir central, à l'élection par l'ensemble des prédicateurs*. Ainsi la thèse égalitaire du « pastorat collectif » tend à l'emporter sur celle de l'organisation épiscopale ou du gouvernement par une assemblée cooptative. Mais la Conférence règne toujours sans contrôle, et les laïques restent exclus de toute participation soit à ses travaux, soit à l'élection de ses membres.
Non seulement donc les missionnaires frustes et exaltés que Wesley avait enrôlés sous ses ordres continuent, après sa mort, à opérer des conversions — il y a 231 000 méthodistes wesleyens en 1813*, — mais ils ont créé une organisation savante, où prévaut un esprit hiérarchique, à certains égards presque « anglican », inconnu dans l'ancien Dissent. De même, en matière de rituel, les Wesleyens opposent beau- "coup moins de préjugés que les membres des vieilles dénominations aux pratiques de l'Église Établie. Ils encouragent le chant des hymnes, à l'égard duquel, il y a un demi-siècle, les Dissidents étaient encore remplis de préjugés. Ils vont bientôt introduire les orgues dans leurs églises. Wesley leur a prescrit d'employer dans leurs services la liturgie anglicane, ou du moins la liturgie anglicane abrégée dont il est l'auteur. Bref, la connexion méthodiste vient se placer en quelque sorte à égale distance de l'Église Établie et des vieilles dénominations nonconformistes. Elle sert de transition entre l'une et les autres. Transition d'autant plus insensible qu'entre la connexion méthodiste et les anciennes sectes, de nouvelles sectes, émanées du wesleyanisme, viennent à leur tour s'insérer.
C'est pour des raisons de dogme que certains méthodistes rompent avec les Wesleyens. L'attitude de Wesley avait ceci de paradoxal que, tout en prêchant le dogme de la justification par la foi, il rejetait le dogme connexe de la prédestination. Whitefield a refusé de dissocier ces deux doctrines; et le calvinisme de ceux qui suivent son enseignement s'oppose à l'arminianisme des Wesleyens. En 1811 , Thomas Charles,
1. Le président et le secrétaire de la Conférence sont élus non plus par la Conférence, mais par tous les prédicateurs ayant exercé leurs fonctions pendant au moins quatorze ans. — En même temps, pour éviter que la Conférence dégénère en une assemblée de vieillards, on revient sur le principe posé antérieurement, et on décide que sur quatre sièges vacants, un siège sera rempli par voie de cooptation. (G. Smith, Hist, of Wesleyan Methodism, vol. II, p. 561.)
2. Chiffres de 1815, pour la Grande-Bretagne, l'Irlande et les colonies (le chiffre officiel est de 2.30 948 membres). Pour la Grande-Bretagne et l'Irlande, l'accroissement, presque nul en 1803 et 1804, est, depuis 1806, de 8 000 membres par an en moyenne. En 1814, par l'effet d'un grand « réveil » religieux au pays de Galles, il a été exceptionnellement de 12 009 membres (voir Geo. Smith, History of Wesleyan Methodism, vol. II, p. 711). Pour avoir le nombre total des Méthodistes "Wesleyens, il faudrait tenir compte des Méthodistes Wesleyens d'Amérique, qui sont 211 129 en 1815 (Geo. Smith, History of Wesleyan Methodism, vol. II, p. 613.)
au pays de Galles, coupe les derniers liens qui rattachaient le méthodisme calviniste à l'Église Établie : sécession particulièrement grave dans l'histoire religieuse de l'Angleterre, puisque l'on considère que dorénavant, dans la principauté, un tiers seulement des habitants reste fidèle à l'Église d'État ^
Plus souvent c'est sur les questions d'organisation que, parmi les méthodistes, les querelles éclatent. Le prédicateur Alexander Kilham réclame, après la mort de Wesley, une réforme démocratique de l'organisation wesleyenne. Expulsé, il fonde, en 1797, la « Nouvelle Connexion Méthodiste », où les membres laïques des sociétés locales participent activement à l'administration du culte et au choix des ministres : dans toutes les assemblées. Circuit Meeting, District Meeting, Annual Conférence, ministres et laïques siègent en nombre égal'. A partir de 1806, deux prédicateurs locaux du Staffordshire, l'ouvrier potier William Glowes et l'entrepreneur en charpenterie Hugh Bourne, dirigent, à l'imitation de ce qui se fait chez les méthodistes américains, de grandes réunions religieuses en plein air, des
camp meetings qui durent plusieurs jours et pendant lesquels s'exaltç ,
l'imagination de la foule pieuse. La nouvelle bureaucratie wesleyenne | oppose à ces camp meetings les mêmes résistances que l'Église angli- j cane avait opposées jadis aux prédications en plein air de Wesley et I de Whitefield. Les « Gloweses » s'organisent en secte séparée, et j prennent officiellement, à partir de 1812, le nom de Primitive Methodists. G'est toujours une organisation gouvernée par une Gonférence centrale. Mais cette Gonférence est élue, et composée, pour les deux tiers, de membres laïques. Elle ne s'engage pas, comme la Gonférence wesleyenne, à assurer un traitement fixe à ses ministres : libre à chaque circuit de les payer à son gré. Elle ne se considère pas non plus comme responsable des dettes contractées par chaque circuit pour la construction des chapelles. Les Bible Christians, autre secte méthodiste, s'organisent, en 1818, à peu près sur les mêmes principes que la « Nouvelle Gonnexion » de Kilham '. Ges trois groupements nouveaux constituent un type d'organisation intermédiaire
1. H. Ayton, Voyage round Grcat liritain, vol. II (181")), p. 71. — Une slalisliiiuc de 1812 (Abstracl of the total Number of Parishcs ... conlaining a Population of t 000 Pensons and upwards; thc number of Churchcs and Chapels Ikerein ... and the number of Dissenting Places of Worship therein) donne : pour io diocèse de Danger : 52 églises et chapelles anglicnneH, KM) lieux de culte nonconformistes; — pour le diocèse de Llandair, 21 lieux de culte anglicnns, 42 lieux de culte nonconformistes. Los chiffres manquent pour lo diocèse do St David's. — Cf. Bogue and Bennett, Hist. of thc Disscnters, vol. IV, p. 33«.
2. [John Blackwell], Life of Alexander Kilham, pp. 227 sqij., 20U scjq.
3. Sur ces sectes diverses, voir Crolhers, Bider, Longhottom, ïownshend, Packer, The Ccnlrnary of the Methodisl New Connexion, 17»7-18U7.
entre le « connexionalisme » des Wesleyens et le « congrégationalisme » des Indépendants ou des Baptistes, voisin du type « presbytérien », fédéral et représentatif, dont Calvin a été l'inventeur.
L'existence même de ces nouvelles sectes L'ACTION DU méthodistes est une preuve que Tinfluence
MÉTHODISME SUR j -,. , , ,
des idées wesleyennes ne s exerce pas seule-
DÉNOMINATIONS ment sur les deux cent mille Wesleyens de
stricte observance. L'influence wesleyenne s'étend, à vrai dire, au delà de ces sectes elles-mêmes. Elle pénètre tous les groupes dissidents. Partout, elle réagit contre l'esprit raisonneur et républicain du vieux Dissent.
Les sectes dissidentes qui inclinent au rationalisme dépérissent. A partir du moment où éclate la Révolution française, elles sont débordées par des doctrines nettement antichrétiennes. Paine, dont les « Droits de l'Homme » remportent un succès foudroyant, est un déiste. A partir de 1807, l'école utilitaire orthodoxe, qui s'organise à Londres autour de Bentham et de James Mill, est radicalement antireligieuse, et essaie de montrer dans l'idée de Dieu non pas seulement une superstition puérile, mais une erreur dangereuse. Carlile, Hone, sous une forme plus populaire et plus vulgaire, inaugurent, ou vont inaugurer la propagande de l'athéisme. Les protestants orthodoxes accusent le Dissent libéral, le Wide Dissent, de conduire à l'irréligion pure et ^iwiple. Ils regagnent du terrain dans les sectes.
L'histoire des organisations dissidentes au commencement du XIX* siècle, c'est l'histoire des victoires perpétuellement remportées par les Indépendants et les Baptistes, restés orthodoxes, sur les Presbytériens, passés à l'unitarisme. Les Presbytériens étaient, il y a un siècle, la plus considérable des trois vieilles dénominations. Ils égalaient en nombre, suivant certaines statistiques, les Indépendants et les Baptistes réunis. Suivant d'autres, ils constituaient, à eux seuls, les deux tiers du Dissent. Maintenant, c'est à peine si la vingtième partie du Dissent leur appartient'. Dans tous les comtés, nous assistons au même spectacle : les chapelles ariennes ou sociniennes vides d'auditeurs, ayant quelquefois même cessé d'être utilisées pour l'exercice du culte, puis les Indépendants survenant, obtenant des trustées négligents qu'ils restituent les chapelles à la prédication du christianisme, et de nouveau le public affluant. Voilà comment il arrive qu'à Londres, où jadis les congrégations presbytériennes étaient particulièrement nom-
1. Bogue and Bennett, Hist. of tke Dissenters, voL IV, pp. 329-330.
breuses, il n'en reste plus en 1796 que quinze, contre trente-trois congrégations indépendantes et dix-huit congrégations baptistes, sans parler de trente congrégations méthodistes*. Au Devonshire, berceau de l'arianisme, vingt meeting houses presbytériens ont disparu. Dans le Hampshire, qui comptait en 1729 quatorze chapelles presbytériennes, il en reste seulement deux en 1812, qui, quinze ans plus tard, auront elles-mêmes disparu -.
Ce qui est vrai des chapelles où prêchent des ministres libéraux l'est encore des séminaires pédagogiques, des « Académies « qui étaient l'orgueil du Dissent latitudinaire. Une à une, ces Académies disparaissent; leur place est prise par de nouveaux Instituts, orthodoxes et piétistes. Le docteur Kippis et le docteur Rees, deux hétérodoxes, enseignent à l'Académie de Hoxton : le résultat, c'est que l'Académie disparaît en 1785. Elle fusionne avec l'Académie de Daventry, où enseigne Belsham. Mais Belsham, en 1789, passe à l'unitarisme, et démissionne. L'Académie de Daventry fusionne alors avec l'Académie d^e Northampton, jadis illustrée par Doddridge. Celle-ci, infectée elle-même de socinianisme, est dissoute à son tour, en 1798, par les trustées. Kippis, Rees, puis Belsham enseignent pendant ce temps au Collège de Hackney, fondé en 1786 : au bout de dix ans, le Collège disparaît. L'impopularité des idées françaises, la mauvaise organisation de la discipline, des finances hasardeuses, l'ont ruiné. En 1811, nouvelle tentative pour fonder une Académie Unitarienne : elle disparaît après sept années d'existence. Cependant, à Hoxton, à Hackney, à Hitchin, s'établissent, à la place des Académies libérales, des institutions où l'enseignement donné est orthodoxe et évangélique, et qui prospèrent. La môme chose arrive dans le Sud-Ouest. Les Académies ai-iennes d'Exeter et de Taunton sont fermées. Les institutions rivales fondées par les Indépendants à S' Mary Ottery, par les Baptistes à Bristol, sont pleines de vitahté. Dans le Nord, l'Académie de Warrington, fondée par Priestley, disparaît, se transporte successivement à Manchester et à York. Les Baptistes cependant fondent à Bradford, en 1804, une Northern Baptisl Education Society, dont, vingt ans plus tard, il faudra agrandir les locaux. Dans le pays do Galles, l'Académie de Caermarthen ayant passé à l'arianisme, les Indépendants lui nîtirent leur appui, et fondent l'Académie d'Abergavenny \