Examiner, 20 août
Une aristocratie rurale est mal placée pour encourager l'art dramatique; les représentations d'amateurs, les private Iheatricals. fort à la mode dans les dernières années du xviii« siècle, n'y suffisent pas. Dans les grandes villes, la bourgeoisie puritaine ne fréquente pas les théâtres, ne demande pas aux municipalités de les subventionner. Elle est trop affairée, trop sérieuse. Elle n'aime pas le plaisir.
Le monde des théâtres offre, vers 1815, un spectacle paradoxal. Les progrès de l'esprit puritain n'ont pas eu pour effet de dégrader le comédien, de le faire retomber au rang légal de « vagabond », d'où le xviir siècle l'avait tiré^ Garrick, Kemble, sont de grands bourgeois, des hommes du monde, universellement considérés -. A Londres, les comédiens dînent à Garlton House chez le Régent ^. Dans les provinces, quand ils font des tournées, ils reçoivent les invitations de la gentry *. Les mœurs anglaises permettent à une actrice de faire, sans étonner personne, un mariage mondain. Les préjugés rigoristes des classes moyennes ne réussiront jamais à modifier complètement sur ce point les habitudes prises par l'aristocratie au cours du siècle précédent. Cependant les plaisirs du théâtre sont de plus en plus abandonnés à la classe populaire.
Un voyageur constate, en 1815, qu'il n'est pas « à la mode », à Londres, de passer ses soirées au spectacle ^ La disposition même des salles est telle que, sauf sur un rang de loges, le public riche, élégant ou bourgeois, est sacrifié. On s'écrase sur les bancs étroits du parterre, et l'usage français des « fauteuils d'orchestre » ne s'est pas encore introduit. La « galerie », au-dessus des loges, occupe une place très importante. C'est là que siègent, face à la scène, « les dieux », the Gods, c'est-à-dire le public populaire, interrompant la représentation par ses plaisanteries, applaudissant, huant, jetant des pelures d'orange, A droite et à gauche, les filles du voisinage ont leurs entrées gratuites : les directeurs ont trouvé ce moyen d'attirer le public masculin ". Nulle part en Europe les salles de théâtre ne sont plus turbulentes. Les directeurs de Covenl Garden ayant prétendu relever en 1809 le prix des
1. La loi 10 Goo. H, c. 28, avait abrogé, en ce qui concerne les comédiens, la loi 12 Ann, st. 2, c. 23.
2. Lœtitia Havvkins, Anecdotes, vol. 1, 1822, pp. 21 sqq. — Sur Mrs. Siddons, voir madame d'Arblay. Diary and Letters, éd. 1854, vol. II, pp. 164-165.