Gaia, acte I, se. i
prudence rétabliront ses affaires; celui qui est condamné par la loi sait que son exil aura un terme, il compte que ce terme peut être avancé; il peut savoir ou croire que la loi qui le frappe est injuste ou a été mal appliquée. Mais celui qui est mis hors la loi par Fopinion publique, bien que ni une politique hostile ni un jugement illégal ni des finances embarrassées aient rien à y voir, celui-là, innocent ou coupable, doit subir toute Tamertume de Fexil, sans la compensation d'un sentiment d'espérance ou d'orgueil. Tel a été mon cas*. » Laissons s'écouler une dizaine d'années. Byron est mort; le poète Thomas Moore et l'éditeur Murray sont les dépositaires de ses mémoires. Murray lit le manuscrit, le juge scandaleux et diffamatoire, et, devant une sorte de conseil de famille, le jette au feu. Personne ne lira jamais un livre qui peut-être fut un chef-d'œuvre. Murr^ fait le sacrifice d'une fortune. Mais il a sauvé la respectabilité britannique *.
Le succès des poèmes de Byron s'expliquerait difficilement néanmoins, si les sentiments auxquels il fait appel n'étaient que des sentiments de haine et de mépris à l'égard de tout ce que les Anglais tiennent pour digne d'amour et de respect. Il aime la nature libre, et les Anglais l'aiment comme lui. Il aime la mer, dont les louanges reparaissent dans tous les chants de Childe Harold, comme un motif per- [)étuellement renaissant, depuis Iheure des adieux au sol natal jusqu'à la grandiose invocation à l'Océan qui forme la conclusion du poème; et ses concitoyens, nés dans une île, habitués à sentir que la mer fait leur sécurité et leur grandeur, l'aiment comme lui. Peut-être est-ce en misanthrope que le plus souvent Byron se rapproche de la nature : (îile est la solitude et le silence. Mais insensiblement sa passion pour la nature prend un caractère plus religieux et plus tendre. Lorsque, vers 1816, il subit l'influence, à la fois poétique et philosophique, de Shelley, elle se teint d'un vague panthéisme. S'absorber dans la nature, l'est se réconcilier avec l'essence des choses :
I live not in myself, but I become Portion of that around me; and to me High mountains arc a leeling ■...
C'est se réconcilier, au sein de la natures divinisée, avec l'humanité elle-même :
To fly frorn, need not be to hâte mankind; Ail are nr>l fit witli tliem In stir and toil,
1. Some observations upoit an article in Ulackwood's Magazine, n" XXIX, Aug. 1815 (Works of Hyron. Letlers and Jouniali, éd. l'rolhero, vol. IV, p. 478).
2. Sniiles, Murray, vol. 1, pp. 442-443. %. Childe Harold, Gante 111, lxxii.
Nor is it discontent to keep the mind Deep in its foundation '.,.
C'est remonter aux sources de la vie, découvrir le secret de l'immortalité :
And when at length the mind shall be ail free
From what it hâtes in this degraded form
When éléments to éléments conform
And dust is as it should be, shall I not
Feel ail I see, less dazzling, but more warm?
The bodiless thought? The spirit of each spot? Of which, even now, I share at times the immortal lot 2.
Quand, cessant de parler la langue des réprouvés ou des démons, Byron adore la nature, son inspiration se rapproche de celle de Wordsvvorth ^ ; et Wordsworth est, ou va devenir, le véritable poète national de l'Angleterre,
C'est en 1798 que Wordsw^orth, en collaboration avec Coleridge, a publié ses « Ballades Lyriques ». Puis Coleridge a abandonné la poésie pour la métaphysique; Walter Scott et Byron, Mrs Radcliffe et Kotzebue, ont fait rage. « Les chefs-d'œuvre de nos anciens auteurs, écrit Wordsworth tristement, j'allais presque dire les ouvrages de Shakespeare et de Milton, sont négligés pour des romans frénétiques, des tragédies allemandes morbides et sottes, et des déluges de contes en vers sans queue ni tête. » Il attribue cette mode délirante au besoin de sensations violentes que les événements d'une époque troublée tendent naturellement à produire. Il a cependant continué à écrire des vers, sans compter sur la faveur publique : son « Prélude », le plus pénétrant de ses poèmes philosophiques, est de 1805. Maintenant que la paix se rétablit, il espère que ses temps sont peut-être venus. Non seulement il fait paraître en 1814 son « Excursion », singulier poème théologique et rural, demi-didactique et demi-descriptif; mais en 1815, il donne au public une seconde édition de ses vers de jeunesse, précédée d'une préface qui est un manifeste littéraire, une déclaration de principes *.