‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 321 sur 387 · Bakerian Lecture for 1807 (Works, vol. V, pp. 57 sqq · texte numérisé non relu

Bakerian Lecture for 1807 (Works, vol. V, pp. 57 sqq

7. C'est à Manchester que le docteur Henry avait constaté, sans d'ailleurs en comprendre la raison, que, sous l'action dB l'électricité, 1' « acide murlatique >> dégage de l'hydrogène. Cela se passait avant l'invention de la pile (Phil. Trans., 1800, pp. 188 sqq.). — Voir aussi en cette matière les pressentiments de Chenevix : Observations and Experiments upon oxygenized and hyperoxygenized muriatic acid, and upon some combinations of the muriatic acid in ils three states, 28 janv. 1802 (Phil. Trans., 1802, pp. 165-166).

« acide oxymuriatique >> est en réalité un corps simple — le chlore — et que V « acide muriatique », au lieu d'être de V « acide oxymuriatique » privé d'une partie de son oxygène, est une combinaison de chlore et d'hydrogène*. Pareillement, V « acide fluorique » est une combinaison de fluor et d'hydrogène*. Ces découvertes de corps nouveaux sont laites pour frapper l'imagination publique. Si d'ailleurs elles ne présentent pas l'importance de la grande découverte électrochimique, elles ne sont pas sans avoir une portée générale. Elles détruisent certains principes fondamentaux de l'école de Lavoisier, l'oxygène cesse d'apparaître comme le générateur universel des acides'. Se produisant coup sur coup, et chaque année communiquées au public dans le cadre solennel d'une réunion académique, elles portent la gloire de Davy à son comble.

Il apparaît, non sans exagération, comme un nouveau Lavoisier, comme un nouveau Newton. En pleine guerre, il a reçu un prix de l'Institut, et un sauf-conduit lui permettant de circuler librement en France. Il a fait un riche -mariage. Il est knighl. Il sera bientôt baronet, et, après la mort de Sir Joseph Banks, président de la « Société Royale ». Mais, dans la mesure où la gloire lui vient, son activité scientifique se ralentit. Des recherches sur la nature de l'iode, l'invention de la lampe de sûreté qui porte son nom, c'est peu pour remplir les vingt années qui lui restent à vivre, après ses travaux sur le chlore et le fluor. L' « Institution Royale » et la « Société Royale » sont des cercles aristocratiques en même temps que des établissements scientifiques, et Davy ruinera sa santé à vouloir mener de front une vie de savant et une vie d'homme du monde. Mais la baisse de ses facultés d'inventeur ne compromettra pas en Angleterre les progrès de la science qu'il a fondée. Il a su distinguer celui qui est appelé à devenir après lui, le grand homme de l'électrochimie. Il a fait entrer en 1812 dans son laboratoire à titre d'assistant le jeune Michel Faraday, dont nous savons l'origine plébéienne et les débuts laborieux. Ainsi de Beddoes, le chimiste excentrique de V « Institution Pneumatique », à Humphry Davy, et de Davy à Faraday, se noue la tradition des grands physiciens de l'Angleterre moderne.

Nous nous sommes jpj;éoccupés. au cours des observations qui pré-

1. Bakerian Lecture for 1810 {Works. \ol. V. |>|.. 2,S'i s(|(|.).

2. Bakerian Lecture for 1813 (Works, vol. V, pp. 4(18 s(pi.).

3. Un instant mAnif, Davy se laisse entraîner a riscjuor des hypothèses sur le rôle chimique de l'hydrogène, « principe de l'inflammabilité ». Mais c'est pour s'arrêter aussitôt, s'excuser presque. « Une hypothèse, écrit-il, n'a guère de valeur, ({uaud elle ne conduit pas à des expériences nouvelles; et le domaine de l'électrochimie n'a pas encore été surilsamment exploré... pour (jue l'on puisse former, en ces matières, une théorie capable de permanence • {Bakerian Lecture for 1809; Works, vol. V, p. 282).

cèdent, moins de définir le progrès des théories scientifiques, prises en elles-mêmes, que de décrire l'organisation sociale du travail scientifique, en Angleterre, au commencement du xix"^ siècle. Si l'on fait exception pour les professeurs des Universités d'Ecosse, nous avons vu que les sciences y sont cultivées par des hommes qui n'appartiennent pas à des écoles fermées, qui ne travaillent pas selon un plan arrêté d'avance par une autorité supérieure, qui sont, au sens propre du mot, des autodidactes. Tels Herschell, Dalton, Davy. Tel Thomas Young, un médecin de Londres, qui interrompt ses travaux professionnels pour rénover l'optique ou déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens. Tel Sir David Brewster, qui vient de publier ses travaux sur la polarisation de la lumière, et qui n'a jamais exercé d'autres fonctions enseignantes que celles de précepteur dans une grande famille écossaise. Point de corporation scientifique, ayant une morale professionnelle, prescrivant à chaque chercheur de travailler pour faire son devoir, sans s'inquiéter des résultats de la tâche prescrite, résultats que d'autres ont prévus pour lui, que d'autres recueilleront après lui. C'est d'une manière spontanée, et nécessairement imparfaite, que l'étude des phénomènes de la nature s'organise dans les provinces, puis à Londres. D'où les caractères propres de la science anglaise. Peu ou point de recherches de détail, de monographies, de classifications. En revanche, un petit nombre de grandes découvertes, qui donnent aux recherches de détail des orientations nouvelles. Les savants anglais, comme les industriels anglais, sont des inventeurs heureux,,^des révolutionnaires.

Gela est vrai des physiciens et des chimistes : nous venons de définir leur œuvre. Cela est vrai, à un degré plus éminent encore, de ceux qui s'attachent à l'étude de l'homme. Non pas des historiens, quelle que soit leur réelle valeur. En effet, ni les recherches érudites de Sharon Turner et de Lingard, ni les dogmatiques explications de James Mill, ni les amples généralisations de Hallam, ne sauraient être considérées comme faisant époque dans l'histoire des connaissances humaines. Nous songeons aux autodidactes audacieux — Malthus, Ricardo, Bentham — qui, par l'effort de leur génie, renouvellent les sciences sociales.

Le fameux ouvrage de Malthus, 1' « Essai

LES ECONOMISTES. , t^ • • , r^ , .• .nno

MALTHUS ET RICARDO ^^^^ Principe de Population », a paru en 179». Le père de Thomas Malthus était un «jacobin», exécuteur testamentaire de Rousseau, disciple de William Godwin, l'égalitaire et l'anarchiste. Mais le fils ne partageait pas l'optimisme humanitaire du père : il se refusait à accepter le dogme de Priestley,

de Condorcet, de Godwin, la théorie du progrès indéfini. Il pensait que notre existence se développe dans un milieu hostile, contre lequel notre destiiée est de lutter sans cesse; qu'il n'est pas dans notre nature de vivre dans l'abondance. Le nombre des hommes tend constamment à croître plus vite que la (quantité des subsistances disponibles. Rédigeant par écrit les objections opposées par lui à son père, Malthus croit rendre sa pensée plus frappante en lui donnant une expression mathématique. « Le pouvoir de repeuplement est indéfiniment plus grand que le pouvoir qui réside dans la terre de produire des subsistances. La population, quand elle ne rencontre pas d'obstacle, croît en raison géométrique. La subsistance croît en raison arithmétique. Il n'est pas besoin d'avoir une grande habitude du calcul pour voir l'immensité du premier pouvoir, comparé au second. »

L'ouvrage est triste, les conclusions en sont purement négatives. Mais il paraît en pleine réaction anti-jacobine, et le moment est bien choisi pour publier une réfutation des utopies françaises. D'où le succès immédiat de la première édition, un petit livre d'allure rapide, une simple brochure d'actualité. Est-ce assez cependant pour expliquer le succès durable de l'ouvrage, la popularité prodigieuse de la « doctrine » de Malthus?

Remarquons d'abord^ si nous voulons expliquer cette popularité persistante, que l'école économique anglaise, en opposition à l'école physiocratique, a vu dans le travail, non dans la bienfaisance de la nature, la source de toute richesse; en opposition aux écoles du continent, elle a vu dans le travail, non dans l'utilité, la mesure de toute valeur. Or, dire que le travail est la source et la mesure de toute richesse et de toute valeur, c'est dire que tout plaisir s'achète au prix d'une peine équivalente, ou presque équivalente ; que l'homme n'est pas né pour vivre dans l'abondance; que la nature lui mesure parcimonieusement les moyens de subsistance; que la population exerce, sur les moyens de subsistance, une pression constante. La doctrine de Malthus est implicitement contenue dans la doctrine de tous les économistes anglais qui l'ont précédé; on la trouve môme énoncée d'une manière explicite bien qu'incidente par Hume, Adam Smith, Stewart. Elle confirme donc des préjugés scientifiques, elle s'intègre à une tradition. Ainsi s'explique la fortune durable dont elle jouit, après la vogue de circonstance obtenue par la première édition de l' « Essai ».

Remarquons, en outre, que la Loi des Pauvres, à la fin du xvni" siècle, est pour le législateur anglais un sujet de perpétuelles préoccupations. Il voudrait ne distribuer de secours aux indigents qu'en échange d'un travail accompli. Mais, lorsque la misère publicpu»

HIBTOint DU PEUPLE ANOI.AIR. 35

devient extrême, il se trouve entraîné à relâcher gravement Tapplicalion de la loi. Une foule de brochures sont publiées, dont les auteurs, conformément aux principes de l'école d'Adam Smith, affirment que l'organisation de l'assistance publique, en Angleterre, va contre la nature des choses, récompense la paresse et l'imprévoyance, pousse la population à croître au delà des moyens de subsistance; l'ouvrage de Malthus est une de ces brochures^ En 1798, au moment où les autorités se mettent à distribuer les secours avec une pro,digalité effrénée, Malthus apporte aux économistes des arguments dont la forme est nouvelle et saisissante, pour dénoncer ce gaspillage et condamner d'emblée tout le système de la Loi des Pauvres.

Il serait donc très inexact de prendre Malthus, comme on pourrait être tenté de le faire en observant les circonstances où fut composée la première édition de son livre, pour un simple publiciste du parti contrerévolutionnaire. Avec ce qu'il comporte de dureté à l'égard de la classe populaire, le malthusianisme est une doctrine exactement adaptée à l'état d'esprit de la classe moyenne; mais la JDOurggoisie anglaise, si elle reste aussi peu révolutionnaire et sentimentale (ju"è"-possible, devient néanmoins de plus en pîus "acquise aux idées réformatrices et liberajesv à mesure que s^eTîace le souvenir de la panique"ânli-jacobine. La Quartevly Beview, organe tory, est anti-malthusienne; c'est à YEdinburgh Beview, organe de l'Opposition avancée, que le malthusianisme est considéré comme un dogme.

Assurément, sous la forme pseudo-mathématique que son auteur lui a donnée, la thèse paraît difficilement soutenable; on serait même embarrassé de lui donner une signification acceptable. Il se peut cependant que ce mélange d'extrême simplicité et d'apparente rigueur scientifique favorise le succès du livre auprès d'un public bourgeois qui, sans avoir reçu une culture très solide, se pique d'esprit positif. Gomment ne pas céder à la suggestion, et ne pas croire à l'existence d'une loi, quand cette loi est affirmée avec tant d'assurance, énoncée avec tant de précision? En matière de vérité scientifique, un autodidacte se contente à peu de frais, et son public pareillement. « Quant

1. Voir en particulier, si l'on veut sentir le lien qui rattache l'ouvrage de Malthus à toute cette littérature, l'opuscule de John Townshend, A Dissertation on the Poor Laws, by a well-wisker to mankind, 1786 : Tovvnshend devance Malthus, et déjà, par delà Malthus, Darwin lui-même. — Voir encore ce curieux passage, First Report of the Philanthropie Society [1789], p. lo : So deeply perverted is the whole System of parish government, so defective in exécution, as well as wrong in principle, that it falsifies the most substantial maxim in police, that population is the strength and riches of a State. — By the creed of an overseer, the number of births is the standar(^ of the nation's deeay, and the command to increase and mujtiply was given as a scourge to mankind.

à mettre en doute la base mathématique du principe de Malthus, écrira Thistorieu Hallam, autant discuter la table de multiplication *. » Le jour est imminent où Ricardo, plus malthusien que Malthus luimême, va placer le « principe de population » à la base de toute la théorie de la distribution des richesses, presque de l'économie politique tout entière.

Fils d'un agent de change Israélite, Ricardo n'a reçu aucune éducation classique ; à vrai dire, son éducation n'a guère dépassé le niveau de ce que nous appellerions aujourd'hui une instruction primaire A peine âgé de quatorze ans, il est entré dans les affaires. Tant bien que mal, sans maîtres, à ses rares heures de loisir, il complète son instruction. Il étudie la chimie, la minéralogie ; il installe dans sa maison un laboratoire ; il est un des premiers membres de la « Société Géologique ». Mais l'économie politique surtout l'attire : elle se rapporte aux questions qui sont l'objet constant de son attention professionnelle. Nous l'avons vu prendre part au débat que soulève la dépréciation du billet de banque, et, par une série d'articles de journal révéler ses facultés de raisonneur. Le voici célèbre, mais non pas encore chef d'école. Pour qu'il le devienne, il faut qu'une autre question économique retienne l'attention publique, et que Malthus se signale par une nouvelle découverte.

Depuis 1805 l'auteur de 1' « Essai sur le Principe de Population » (uiseigne l'histoire et l'économie politique au collège que la compagnie des Indes Orientales a fondé pour la formation de ses employés. Il a peu à peu été conduit, sur la nature du revenu foncier, à une théorie originale, où il voit la conséquence immédiate du « principe » qu'il avait en 1798 énoncé ^. Par le fait que la population tend à croître plus vite que les moyens de subsistance, l'homme est obligé, pojir se nourrir, de recourir sans cesse à des terres de ([ualité inférieure. Il est -donc nécessaire que le prix des denrées alimentaires hausse constamment; et, par suite, la rémunération du travail et du capital employés sur les premières terres cultivées hausserait, si, en vertu des principes posés par Adam Smith, les profits et les salaires ne devaient, comme le prix des denrées, tendre à s'égaliser : d'où, sur les terres les plus fertiles, un reliquat, qui est précisément l«; revenu du propriétaire, la rente foncière. La hausse, l'apparition môme, de la rente foncière est un effet, non iiiic ciiisc, de l;i h.insse

1, Cité par Mia» llarriiil .Martirieau, Autobioyraphy, éd. de 1877, vol. 1, p. 210.

2. Sur l(!s inodillcalions apportée» aux paMsiiircs qui conciTucnt lu rente foiuîièm daiiH lf!s édilioiiis successive» du « Principe (!•• l'opul.ilion ., v. Hmiar, Multlufi (ind lus Work, p. 222.

des prix. Les circonstances sont favorables, en Angleterre, au succès de cette théorie. D'une part, les recensements enregistrent l'accroissement rapide de la population, et le sol de Royaume-Uni ne suffit plus à nourrir les habitants. D'autre part, les fermages augmentant sans cesse, comment ne pas établir entre ces deux phénomènes une relation de cause à effet? Lorsqu'une crise agraire éclate avec le rétablissement de la paix, une commission parlementaire est nommée pour en chercher les causes; et un grand nombre de témoins, interrogés par cette commission, formulent, sans presque y prendre garde, la théorie même de Malthus*. Buchanan, en 1814, dans une édition de la « Richesse des Nations^ », l'économiste West, dans un opuscule qui paraît en 1815^, émettent des opinions qui en sont extrêmement voisines. Malthus juge que le moment est venu pour lui, s'il n'en veut pas perdre la propriété, de rendre ses idées publiques : il fait imprimer son étude « sur la nature et le progrès de la rente* ».

Ricardo intervient alors. Dans une courte brochure où il traite « de l'influence du bas prix du blé sur les profits du capital * », il adopte les deux lois formulées par Malthus, lois qui dérivent l'une de l'autre : loi de population, loi de la rente foncière. Mais il rejette les conséquences protectionnistes que, dans son étude de 1815, Malthus croit pouvoir en tirer; et, pour justifier sa philosophie libre-échangiste, il édifie, sur la base de ces deux lois, un système nouveau des lois qui président à la distribution des richesses.

Loi des salaires. Ce que le travailleur reçoit en salaires, le prix naturel du travail, c'est le prix nécessaire pour permettre aux travailleurs de subsister et de perpétuer leur espèce, « sans accroissement ni diminution ». Car le salaire ne peut baisser sans que l'ouvrier meure de faim; il ne peut hausser sans que, par ce fait même, la population se mette à augmenter et se retrouve en équilibre avec la quantité des subsistances disponibles. Loi des profits. Si le salaire, évalué en denrées alimentaires, reste une quantité constante, il va toujours croissant quand on l'évalue en argent, puisqu'il en coûte toujours davantage pour extraire du sol une même quantité de nourriture, à mesure

1. Cannan, A History of the Théories of Production and Distribution in English Political Economy from 1776 to 18U8, pp. 147 sqq..

2. Observations on the Subjects treated of in Dr. Smith's Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 4" voL de l'édition, pp. .33 sqq..

3. An Essay on the Application of Capital to Land... by a fellow of University College- Oxford, 1815.

4. An Inquiry into the Nature and Progress of Rent, and the Principles by which it is regulated, 1815.

5. An Essay on the influence of a low price of corn on the profits of stock, shewing the inexpediency of restrictions on importation..., 1815.

que raccroissement de la population oblige à recourir à des terres de qualité inférieure. Or cette variation des salaires ne peut agir sur la rente foncière, qui est une quantité donnée. Il faut donc qu'il agisse sur les profits ; c'est ainsi que la loi de la rente différentielle et, en dernière analyse, le principe de population expliquent le fait universellement constaté de la baisse des profits. Dans le progrès naturel des sociétés, l'ouvrier reste toujours également misérable, le capitaliste voitdiminuer sa part; seul, le propriétaire s'enrichit, sans que cet enrichissement représente aucun travail ou aucun risque. Voilà l'ébauche du système dont Ricardo va désormais s'attacher à développer le détail et les applications. En 1817 seulement, après deux années de labeur, il publiera son livre classique, les fameux « Principes de l'Économie Politique et de l'Impôt ».

Ouvrage dont la composition est abstraite, dont le style est aride, Mais, de ce que Ricardo est un écrivain difficile, il ne faut pas conclure <[ue sa doctrine est une doctrine de cabinet, sans contact avec la pratique. Quelle est l'origine de ce « principe de population », base de tout l'édifice? Une brochure de circonstance, la fantaisie d'un publiciste, inspirée par les désordres de la Loi des Pauvres. Que sont les opuscules par lesquels en 1809, en 1815, Ricardo prélude à la rédaction de son Économie Politique? Les interventions d'un homme d'affaires dans les débats qui intéressent le Parlement et la presse. Les idées simples à partir desquelles Ricardo essaie de reconstruire tout le système de la société économique sont empruntées, presque sans élaboration, à l'expérience courante; la nouvelle théorie de la distribution des richesses est la justification abstraite des passions qui déchaînent l'émeute dans les rues de Londres, et forment, contre les propriétaires fonciers, la coalition des ouvriers et des capitalistes. Ainsi s'explîqtrer ({u'elle devienne, à peine formulée, la doctrine de tout un parti dans l'État; qu'elle se prête avec une telle facilité à la vulgarisation immédiate. Dans ses « Conversations sur l'Économie Politique », parues en 1816, et dont l'objet, comme dit le sous-titre, est « d'expliquer familièrement les éléments de cette science », Mrs. Marcet réussit à exposer toute la doctrine de Ricardo sans faire tort à aucune idée essentielle*. « Je ne sais pourquoi, déclare, quelques années plus tard, le héros d'un roman de Bulwer Lytton, on considère l'économie politique comme une science rebutante : dès que j'en eus abordé l'étude, à peine si je pus m'en détacher ^. »

1. Conversations on Political Economy, in whick thc Eléments of that Science are fanxdiarly explaincd, 1816.

2. Hulw<!r Lytton, Pelham, HiMik I, rlinp. xxxvi ; I" éd., 1828, vol. 1, p. 3.30.

C'est ainsi que, vers 1815, les théories de LES UTILITAIRES. Malthus se trouvait définitivement incor-

ET SON GROUPE porées par Ricardo à la tradition de l'économie

politique classique. Or la doctrine de Ricardo se trouve au même instant incorporée elle-même à une philosophie intégrale, dont l'action sur l'esprit public anglais est destinée à être profonde et durable, à la doctrine de Bentham et de l'école « utilitaire ». Lff succès n'est pas venu du premier coup à Bentham, comme il est venu à Malthus et à Ricardo. Son « Introduction aux Principes de la Morale et de la Législation » a été composée vers 1775, au temps où Adam Smith faisait paraître sa « Richesse des Nations », et publiée en 1788 sans attirer l'attention. Les innombrables manuscrits où il expose le plan de toute une jurisprudence nouvelle, affranchie du règne des fictions métaphysiques, et fondée sur le principe rationnel et clair de r « utilité générale » ou du « plus grand bonheur du plus grand nombre », étaient rédigés avant que parût « l'Introduction ». Mais c'est en 180^ seulement que Dumont fait imprimer, en France, les « Traités de Législation Civile et Pénale ». Même après qu'ils ont paru, l'Angleterre persiste à ignorer Bentham ; ou, si elle le connaît, ce n'est pas comme auteur, c'est comme philanthrope, et comme philanthrope malheureux. Bentham a inventé un nouveau type de prison, la prison circulaire à système d'inspection centrale, le Panopticon, maison où « tout se voit ». Il a voulu le faire adopter par le gouvernement britannique. Il a offert d'entreprendre, en engageant sa responsabilité financière, l'administration de l'établissement. Il a été jusqu'à acheter lui-même l'emplacement de la prison future. Mais c'est en vain qu'un projet de loi favorable a été voté par le Parlement : ni le ministère de Pitt, ni les ministères suivants, n'ont apporté à Bentham l'assistance promise. Déjà sexagénaire, philosophe méconnu, philanthrope impuissant, ayant englouti tout son patrimoine dans l'affaire du Panopticon, il croit sa carrière achevée, sa vie manquée, lorsqu'en 1808 il rencontre James Mill, venu à Londres de l'Université d'Edimbourg, et qui gagne péniblement sa vie en faisant le métier d'écrivain. Il convertit James Mill à sa doctrine; et James Mill lui redonne confiance en lui-même, propage ses idées, organise autour de lui une école. La formation du groupe benthamique est, dans l'histoire des sciences sociales en Angleterre au début du xix'' siècle, un fait capital. C'est, au sens propre du mot, une secte, dont l'influence est comparable, par son étendue, à l'influence du groupe de Clapham. Aussi zélée, elle est animée d'un autre esprit. Son rationalisme radical fait contraste avec l'émotionalisme des évangéliques.

Il y a sept ans seulement que Bentham et James Mill se sont liés, î inq ans que James Mill est logé par Bentham dans une maison voisine de la sienne à Westminster; et déjà l'action du Benthamisme rayonne de toutes parts. Dans VEdinburgh Review, dans le Philanthropist du quaker William Allen, James Mill expose la doctrine; à la Chambre des Communes, l'avocat Romilly, ami de jeunesse de Bentham, réclame chaque année, conformément aux principes de celui-ci, l'adoucissement du droit pénal, la diminution du nombre des « félonies capitales », James Mill met Bentham en relations avec Robert Owen, avec Lancaster, avec tous ceux qui croient pouvoir résoudre la question sociale par un système d'éducation populaire : nous savons quel rôle ont joué Bentham et ses amis dans la propagande lancastérienne. James Mill se lie avec Ricardo, l'introduit chez son maître : sans James Mill, les « Principes de l'Économie Politique et de l'Impôt » n'auraient peut-être jamais été écrits. C'est enfin par James Mill que Bentham connaît Francis Place, le grand électeur de la circonscription de Westminster : nous avons vu s'organiser autour de Bentham, à Westminster, le jeune parti « radical ». La gloire vient à Bentham, et, avec la gloire, la fortune. Le Parlement lui accorde, en 1813, une énorme indemnité pour compenser les pertes subies au cours de la campagne du Panopticon. Vieillard débonnaire et maniaque, propriétaire d'une maison à la ville et d'un château à la campagne, il commande à une armée de disciples. Les idées philosophiques et sociales du XVIII* siècle se réveillent, après vingt-cinq années de torpeur.

Quel est le principe philosophique sur lequel reposent, en commun, la jurisprudence, l'économie politique, et la politique utilitaires? L'homme cherche le plaisir et fuit la peine : telle est, nous disent Bentham et ses disciples, la loi fondamentale de son activité. Le souverain bien, c'est le plaisir, — non pas le plaisir instantané de l'individu : s'il en était ainsi, une science du bonheur, une science de la morale ne serait point possible, — mais 1' « utilité générale », le « plus grand bonheur du plus grand nombre ». Pour fonder la morale comme art rationnel, il faut donc connaître les conditions de production des plaisirs et des peines, afin de provoquer ceux-là et d'éviter celles-ci; pour connaître ces conditions à leur tour, il faut constituer la science des phénomènes de la yie mentale sur le type des sciences positives déjà constituées. Or il existe deux types de sciences positives : les imes recueillent des faits, les autres expliquent et construisent. C'est sur le type des secondes, de celles qui ont pour objet l'élémentaire, le simple, que les utilitaires (îonçoivont la nouvelle science <le l'homme. Ainsi le veut l'esprit du temps cl du pays. Lu dé[)il du [)réjugé con-

traire, suivant lequel les Anglais seraient des observateurs prudents, épris du détail, soucieux de respecter la complexité du réel, par opposition aux Français raisonneurs et généralisateurs, le simplisme est le caractère essentiel de la pensée britannique au xix" siècle. Les savants anglais — nous avons vu pour quelles raisons, strictement historiques — ont tout à la fois l'inexpérience et l'audace, souvent heureuse, de l'autodidacte. Ce sont des rationalistes, qui cherchent et trouvent des lois simples; des intuitifs qui prétendent, sous tout phénomène naturel, découvrir la configuration d'une machine, dont les ressorts sont peu nombreux, et tous les mouvements apparents K C'est parce qu'elle est la plus simple et la plus intuitive à la fois que Dalton adopte l'hypothèse atomique : elle fait voir la nature élémentaire des corps. Dans l'ordre des sciences morales, la méthode de Bentham et de ses disciples est identique à la méthode de Dalton. C'est, de part et d'autre, le même simplisme et le même « atomisme ».

L'âme humaine est une somme d'états élémentaires, véritables « atomes » de la conscience, états agréables, états désagréables; ils diffèrent par l'intensité, la durée, par le nombre et la manière dont ils s'associent entre eux ". Les lois suivant lesquelles ils s'associent sont d'ailleurs simples, et peu nombreuses : loi d'association par ressemblance, loi d'association par contiguïté. Peut-être même ces deux lois se laissent-elles réduire à une seule, et la loi d'association par ressemblance est-elle un cas particulier de la loi d'association par contiguïté ^ Bentham a traduit un ouvrage du chimiste allemand Bergmann. James Mill est l'ami intime de Thomas Thomson, propagateur de l'atomisme daltonien : l'un et l'autre imitent consciemment les méthodes de la nouvelle chimie. Ils veulent que le moraliste, l'éducateur, le législateur, fassent de la chimie mentale, apprennent des chimistes l'art de créer des états d'âme complexes, par combinaison d'éléments simples.

1. Aussi les savants anglais de cette époque font-ils peu pour le progrès des hautes mathématiques. L'algorithme algébrique les rebute; ils n'aiment pas cette manière aveugle de marcher à la découverte de la vérité. Thomas Young, celui de tous sur qui les mathématiques pures exercent le plus d'attraction, évite les formes symboliques de démonstration, emploie autant que possible le langage ordinaire, rendant par là ses ouvrages plus difficiles à comprendre, alors qu'il croit les rendre plus accessibles (Peacock, Life of Arthur Young, pp. 116-117, 183). — De même, lorsque Berzélius, se ralliant à l'hypothèse atomique, imagine de représenter la composition des corps par des formules dans lesquelles les atomes sont représentés par des lettres et affectés de coefficients qui marquent le nombre d'atomes contenus dans chaque combinaison, Dalton s'insurge contre cette invasion d'un nouvel algébrisme, déclare « horribles » les « symboles de Berzélius » : « un jeune étudiant chimiste aurait aussitôt fait d'apprendre l'hébreu » (W. G. Henry, Memoirs of ... John Dalton, p. 124).

2. Bentham, Principles of Morals and Législation, chap. iv {Works, vol. I, pp. 15 sqq.).

3. James Mill, Analysis of the Huinan Mind, chap. xi (éd. 1878, vol. I, pp. 376-377).

L'art de l'éducateur consiste à provoquer, dans l'âme des enfants, des associations d'idées telles que chaque enfant ne puisse plus séparer son bonheur du bonheur de ses semblables. L'art du législateur consiste à produire un effet du même genre sur l'âme des adultes ; en associant l'idée de certaines peines à l'idée de certains actes, il intimide les malfaiteurs, prévient les crimes. Savoir réduire à leurs éléments simples, à leurs « atomes », le mal du délit, d'une part, et, d'autre part, le mal de la peine; savoir les proportionner rigoureusement l'un à l'autre : à cela se réduit, suivant la doctrine benlhamique, la connaissance du droit pénal. Science, comme on voit, toute de calcul et de raison. Les utilitaires négligent comme oiseuses les recherches d'érudition, les connaissances relatives à l'évolution du droit. Leur méthode s'oppose radicalement, ils le savent, à la méthode « historique » que les professeurs allemands sont en train de mettre à la mode. « Voulez-vous appliquer, dit Bentham, la méthode chère à Savigny et à son école, substituez alors à l'armée et à la marine d'un pays l'histoire des guerres qu'il a livrées; au lieu de donner à votre cuisinier des ordres pour le dîner, donnez-lui les comptes complets de votre intendant, tels qu'ils ont été tenus pendant les dernières années •. » Ainsi s'exprime la haine du réformateur à l'égard du traditionaliste, de l'autodidacte à l'égard de l'érudit d'Université.

Plaçons-nous maintenant à un point de vue un peu différent, et considérons, non plus comment se combinent entre eux les états d'âme simples dans une conscience individuelle, mais comment les individus se groupent entre eux pour former une société. Bentham et ses disciples ne voient dans la société qu'une agglomération d'individus, naturellement isolés les uns par rapport aux autres, unis seulement par les actes émanés de leur volonté réfléchie. Tant d'individus heureux, tant d'individus malheureux. De quel côté est l'excédent? Voilà le bilan à établir, chaque fois que l'on veut porter un jugement d'appréciation sur une mesure législative ou une coutume sociale. Voilà les opérations simples d'addition et de soustraction (lui constituent tout le travail intellectuel du réformateur utilitaire, et cet individualisme peut être comparé à une sorte d' « atomisme » social. Il explique comment les utilitaires se sont trouvés conduits à adopter des opinions « radicalement » démocratiques. Il fonde toute la méthode de la nouvelle économie politique.

Suppo.sons tous les individus, « atomes » du corps social, parfaitement égoïstes, inaccessibles à tout mobile aulrc (pie celui de la pru-

1. Bentham to his fellow-cUizens of France, on homes of pccrs and senali-s, 1830 {Works, M. Howring, vol, IV, p. 425),

dence. Supposons-les parfaitement intelligents, incapables de se laisser aveugler par une passion. Supposons-les enfin parfaitement libres, et ne subissant aucune contrainte extérieure en ce qui concerne la poursuite de leurs fins économiques. Nous construisons ainsi le schème d'une société qui diffère autant de la société réelle que le monde simplifié des sciences de la nature diffère du monde sensible, mais qui peut rendre les mêmes services pour Tintelligence des phénomènes. En fait, cette hypothèse simplificatrice permet de rendre compte, avec une exactitude presque mathématique, de certains phénomènes économiques, tels que la circulation monétaire, les opérations de change et de banque. Elle rend compte encore, avec une exactitude suffisante, de l'échange qui porte sur les produits achevés de l'industrie humaine. Ricardo pense que cette hypothèse, combinée avec la loi malthusienne de population, permet de rendre compte, avec la même exactitude, de la distribution du produit entre le propriétaire du sol, le capitaliste et le travailleur. Nul effort pour déterminer, par la voie de l'observation, l'existence de lois empiriques. Nul recours à la méthode statistique. L'économie politique selon Ricardo et James Mill procède par une série de constructions conjecturales dont nous venons de mettre le mécanisme en lumière. A cet individualisme théorique correspond une pratique individualiste. L'État, d'une manière générale, est considéré par les utilitaires comme impuissant à faire régner l'ordre dans la société économique. Il doit s'abstenir, et laisser les individus, de classe à classe, de nation à nation, libres de régler à leur gré toutes les questions d'intérêt.

Ainsi se trouve constituée de toutes pièces la doctrine utilitaire. Elle est nettement irréligieuse. Pour expliquer l'histoire, pour fonder la morale et le droit, elle ne fait appel ni au surnaturel ni au transcendant. Et il ne suffit pas de dire qu'elle est irréligieuse. Elle est agressivement anti-religieuse, elle considère toute religion en général et la religion chrétienne en particulier comme le principe mauvais de la civilisation. La religion, c'est, par définition, 1' « ascétisme », cette perversion de la sensibilité qui nous fait aimer la douleur et fuir le plaisir ; et c'est l'ascétisme qui nous donne le goût de la servitude sous toutes ses formes, politique, juridique, on économique. C'est l'ascétisme en particulier qui fonde le droit de punir sur la notion d' « expiation » et nous amène à considérer l'infliction des peines comme bonne en soi : de là cette inutile sévérité du droit pénal, qui scandalise Bentham depuis qu'il a commencé à écrire. Nous ne saurions, sans anticiper, raconter ici la campagne de propagande anti-chrétienne — non plus déiste comme au temps de Thomas Paine, mais franchement athée —

à laquelle les utilitaires apportent leur collaboration : elle date des années qui suivent le rétablissement de la paix. Mais, avant même 1815, l'ensemble des opinions qui constituent le « radicalisme philosophique » exerce en tous sens son influence subversive. Nous voici arrivés, avec Bentham et ses amis, aussi loin que possible du toryisme ,..,^ officiel, aussi loin que possible du piétisme évangélique. Comment expliquer le succès de la propagande utilitaire, malgré Thostilité des pouvoirs publics, malgré TinflAience universellement exercée par le \ réveil protestant?

La tactique employée par les tories pour

discréditer la doctrine utilitaire consiste à DU BENTHAMISME. ,, ,, , ., ,. . .

UTILITARISME dénoncer en elle une philosophie anti-natio-

ET PIÉTISME nale, imprégnée d'influences étrangères, et en

particulier d'influences françaises. La politique des disciples de Bentham, n'est-ce pas la politique démocratique des jacobins? Leurs doctrines morales et juridiques ne dérivent-elles pas de Helvetius et de Beccaria, leur psychologie de Condillac, leur philosophie de l'histoire, leur économie politique, de Condorcet et de Jean-Baptiste Say? Ne sont-ils pas irréligieux à la manière de Voltaire? Bentham n'a-t-il pas rédigé en français, fait paraître à Paris ses « Traités de Législation ^ »? Mais les utilitaires peuvent répondre que toutes les idées soi-disant françaises, dont on les accuse de vouloir se faire les importateurs, sont en réalité de vieilles idées anglaises, temporairement dénationalisées.

La politique démocratique, avant de s'implanter en France, a été la politique des insurgés anglo-saxons d'Amérique ; et les Américains eux-mêmes empruntaient les principes de leur révolution à Locke et aux républicains anglais du xvii'' siècle. La psychologie de Condillac fut celle de Hartley et de Hume avant que Condillac écrivît, et c'est en Angleterre que Voltaire apprit à devenir un « libre penseur ». A travers toute la réaction anti-jacobine, il s'est trouvé toujours des philosophes — Erasme Darwin, Thomas Day, Edgeworth, l'agitateur politicjue Horne Tooke, les unitaires de l'école de Priestley — pour défendre ce qu'ils considéraient comme une tradition nationale contre les innovations du parti tory. Ajoutons que, parmi les idées dont le système constitue l'utilitarisme, les idées économiques tendent de plus en plus à occuper la première place. Or, (luelle qu'ait été l'importance de l'école physiocratique française, Hume et Adam Smith sont

1. Sur ce» influences françaises, voir notre Formation du Radicalisme philosophique, vol. I, pp. 23 8qq.; vol. II, 219 sqq., 232 Hqq.; vol. III, 231 sqq., et passim.

assurément les vrais fondateurs de la nouvelle philosophie économique; et le rayonnement de cette philosophie s'étend bien au delà des régions où agit t'influence de l'utilitarisme intégral. Le peuple anglais est un peuple de marchands : pour être apte à le gouverner, il faut penser en marchand. Pitt, chef du parti anti-jacobin, était un disciple d'Adam Smith, Burke. avocat et doctrinaire de la contre-révolution, mettait autant de zèle à défendre l'individualisme économique qu'il en mettait à dénoncer l'individualisme politique. Que le parti tory devienne un parti de propriétaires et de « hobereaux », il se condamne à mort. C'est ainsi que l'économisme sert de véhicule, jusque dans les

Êsses dirigeantes, aux idées utilitaires, /ingt-cinq années d'une réaction tory, en fin de compte extrêmement aerficielle, ne suffisent pas à abolir des traditions intellectuelles aussi fortes; quels sont d'ailleurs les corps d'État sur lesquels le parti au pouvoir s'appuiera pour combattre les idées de la faction benthamique? Les Universités d'Ecosse? Nous avons vu quel esprit, tout expérimental, anime les philosophes de l'école écossaise. S'ils hésitent devant les conclusions où aboutissent les hartléiens, c'est qu'ils sont effrayés par le simplisme de leurs généralisations : ils sont des universitaires, non des autodidactes. Mais ils ne se distinguent, en dernière analyse, des empiristes radicaux que par leur circonspection plus grande. Cambridge est-il moins accessible à la contagion utilitaire? Nous savons que Cambridge a toujours professé, en matière de philosophie politique et de philosophie générale, des opinions whigs. On y commente Locke, Paley, Hartley. Encore quelques années, et le benthamisme sera, parmi les étudiants intellectuels de Cambridge, la doctrine à la mode*. Reste Oxford, citadelle imprenable. Mais Oxford sommeille, et l'on ne saurait considérer les débris de scolastique aristotélicienne qu'on y enseigne comme constituant une tradition intellectuelle vivante.

Il existe bien en Europe, depuis une vingtaine d'années, une philosophie neuve, professée par des hommes de génie, qui pourrait séduire la jeunesse, et faire contrepoids à la doctrine utilitaire. Seulement elle n'est pas anglaise; et combien d'Anglais sont-ils capables de lire Kant, Fichte, Schelling, dans le texte? Les professeurs écossais essaient de s'initier aux nouveaux systèmes par l'intermédiaire de quelques commentateurs français, Mme de Staël, De Gerando^; dans la mesure où ils les comprennent, ils ne les aiment pas. A Cambridge, personne n'essaie de les connaître. Seul en Angleterre, le poète

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