‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 34 sur 387 · Brenton, Naval History, vol. 111, p · texte numérisé non relu

Brenton, Naval History, vol. 111, p

à Gampcrdown, à Saint-Vincent, à Aboukir, sont commandés par des officiers indisciplinés, et montés par des équipages d'émeuticrs. Pourtant cette flotte si divisée fait preuve, en face des flottes rivales, d'une écrasante supériorité. Les amiraux, les officiers, les matelots se réconcilient au moment du combat, et fondent sur les vaisseaux ennemis « comme le faucon sur sa proie ». Pourquoi? Quel est le secret de leur force? C'est que le pays est avec eux, et qu'ils le savent ^

En France, c'est vers le Rhin que l'intécrrité LA MARINE , , . • , , , , , .^ ,,

ET L'OPINION patrie est menacée; c est de ce côte-la

que, depuis Valmy, tous ceux qui se battent savent qu'il y a de la gloire à recueillir, et que les risques courus valent la peine d'être courus. Pendant ce temps, les marins français se sentent oubliés sur leurs bateaux, abandonnés par l'opinion, perdus comme en un lieu d'exil. Ils constituent, dans l'esprit de leurs concitoyens, une sorte d'armée de second plan. Ils ne font preuve, en conséquence, que d'un courage de second plan. Le public anglais, au contraire, est habitué, depuis un siècle, à voir dans la mer la source de sa richesse et de sa grandeur. Il ne faut pas dire que la marine marchande fournit plus facilement à l'Angleterre, en raison de son importance, les hommes que requiert la marine de l'Etat; mais l'importance de la marine marchande fait que, pour tous les Anglais, la mer est un élément familier : elle n'effraie pas, elle attire. D'ailleurs, l'Océan est la frontière qui sépare le Royaume-Uni du reste du monde, qui le définit et le délimite comme nation : l'Angleterre est un pays assiégé, sur les remparts duquel les marins montent la garde. Tous les regards sont tournés vers eux. Incapables de compromettre à l'intérieur la constitution du pays, ils en assurent la prospérité, la sécurité, l'existence. Jack Tar^ le matelot anglais, avec son étrange costume aux trois couleurs, ses larges braies, sa tunique flottante, ses cheveux tressés en nattes dans le cou, est une sorte de héros populaire. Son enthousiasme belliqueux croît en raison de l'enthousiasme dont il est l'objet.

Veut-on, par une sorte de contre-épreuve, vérifier les observations que nous venons de présenter? Que l'on considère ce qui se passe au cours des dix dernières années de la guerre. Napoléon a compris que jamais il n'inspirera aux marins français l'ardeur qui anime les soldats de son armée. Il imagine une nouvelle stratégie navale, adaptée à la timidité de s(;s capitaines et de leurs équipages. Les vaisseaux français r(!st(;roiit dans les ports, toujours nombr(;ux, toujours prôts en appa-

1. Collin^rwood h s.i rcitiiiie, 17 fcv. 17117 (LiJ'c, vol. I, p. 47).

rcnce à appareiller, condamnant la flotte anglaise à monter la garde au large d'Anvers, de Brest, de Rochel'ort, de Toulon, mais évitant soigneusement tout combat, laissant les vaisseaux ennemis se détériorer en pleine mer, les équipages se démoraliser dans l'inaction. Nelson, âpre capitaine, terne et médiocre partout ailleurs que sur la dunette de son navire, né pour commander et se battre, avait été le héros de la première période de la guerre. Le triste et consciencieux CoUingwood, voué à errer perpétuellement sur les mers désertes, sans la joie ni l'espoir d'un combat heureux, et mourant enfin à la peine sept ans après avoir quitté son pays natal, est le héros de la seconde. Or, on peut dire que, jusqu'à un certain point, la nouvelle stratégie de Napoléon réussit. La flotte britannique, devenue inactive, perd quelque chose de son ancienne popularité; elle perd, du même coup, quelque chose de son ancienne valeur guerrière.

« Ce n'est plus à présent la mode chez les jeunes gens, écrit mélancoliquement CoUingwood, de se faire marins^ »; et les marins, sentant que la faveur publique leur échappe, deviennent aigres et mécontents. Ils comparent la médiocrité de leurs traitements et de leurs pensions avec l'énormité des revenus que s'attribuent les hommes politiques^. Ils établissent pointilleusement un parallèle entre leur sort et celui des officiers de l'armée de terre. Pourquoi, depuis 1807, une seule pairie attribuée aux gens de mer? Après Waterloo, on fait l'innovation démocratique d'accorder une médaille commémorative à tous les combattants, officiers et simples soldats : pourquoi n'a-t-on pas eu la même pensée, lorsqu'il s'agissait de récompenser les vainqueurs de Trafalgar^? En 1816, un membre de la Chambre des Communes, qui apporte encore les doléances des officiers de marine, est à peine écouté, et se plaint que le bruit des conversations couvre sa voix *. La gloire de la marine subit une éclipse". Nelson appartient aux temps déjà lointains de Pitt et de Fox; à présent Wellington est le grand homme de guerre de la nation. Les hostilités ayant éclaté en 1812 avec l'Amérique, les équipages anglais se battent mal, et subissent une série d'échecs sans gravité réelle, mais ridicules et humiliants, pendant que l'armée de terre, en Espagne, remporte victoire sur victoire.

1. A lord Radstock, 13 avril 1807 {Life, vol. II, pp. 22-23).

2. H. o/C.,11 mai 1810 : discours de lord Cochrane {Pari. Deb., vol. XVI, pp. 1006sqq.).

Page 1