Mcm. and Corr. o: mère, vol. I, p
lui-même. A Waterloo, Napoléon vient lui en offrir Toccasion; et la carrière militaire de Wellington se termine par un triomphe inouï. Cependant il ne tire pas une vanité particulière de l'événement. Avant la bataille, il n'a cessé de se plaindre des soldats qu'on lui a donnés et qui ne sont pas ses vieux soldats de la Péninsule : « Pour vous dire la vérité, écrit-il à un ministre, je ne suis pas très content de la manière dont les Horse Guards se sont conduits à mon égard. L'armée n'est pas très bonne... Je suis encombré de gens que je n'ai jamais vus auparavant; on semble faire exprès d'écarter ceux que je voulais avoir ^ » « J'ai, écrit-il quelques jours plus tard, en termes plus brutaux, une armée infâme, très faible et mal équipée, et un état-major très inexpérimenté*. » Après la victoire, il s'impatiente de la voir glorifier à l'excès. Dans les efforts qu'il fait pour décourager les hommes de lettres d'en écrire l'histoire, il n'y a pas seulement beaucoup d'irritation contre l'inexactitude de leurs récits d'amateurs, il y a encore la crainte de voir révéler, si par hasard les historiens viennent à Connaître les faits réels, beaucoup d'actes d'indiscipline et de faiblesse qu'il vaut mieux laisser en oubli ^ « Je suis vraiment dégoûté et honteux, écrit-il, de tout ce que j'ai lu sur la bataille de Waterloo. Tout ce qu'on a écrit là-dessus ferait croire que l'armée britannique n'a jamais auparavant livré de combat*. » Il n'aime pas les troupes qu'il y commandait : ce n'est pas l'armée à la tête de laquelle il a vaincu à Talavera, à Salamanque, à Vittoria, dont il a oublié les tares, et à la tête de laquelle il ne se console pas de n'avoir pu remporter la dernière victoire. Lorsque, quatre mois après Waterloo, il exprime l'opinion que « les meilleures troupes anglaises, les meilleures peut-
1. To Earl Bathurst, 4 mai 1815 (Suppl. Disp., vol. X, p. 219).
2. To Lieut. Gen. Lord Stewart, 8 mai 1815 (Dispatches, vol. VIII, p. 66) : ... I hâve got au infamous army, very vveak aad ill equipped, and a very inexperieaced Staff. In my opinion they are doing nothing in England. They hâve not raised a man; they hâve not called out the militia either in England or Ireland; are unable to send me any thing; and they hâve not sent a message to Parliament about the money. The war spirit is therefore evaporating, as I am informed.
3. To — Esq. 8 août. 1815 {Dispatches, vol. VIII, pp. 231-232) : ... The history of a battle is not unlike the history of a bail. Some individuals may recollect ail the little events of which the great resuit is the battle won or lost; but no individual can recollect the order in which, nor the exact moment at which, they occurred, which makes ail the différence as to their value or importance. Then the faults or the misbehavior of some gave occasion for the distinction of others, and perhaps were the cause of material losses; and you cannot write a true history of a battle without including the faults and misbehavior of part at least of those engaged. Believe me that every man you see in a military uniform is not a hero; and that, although in the account given of a gênerai action such as of Waterloo many instances of individual heroism must he passcd over unrelated, is is better for the gênerai interests to leave those parts of the story untold, than to tell the whole truth. — Cf. lettre du 23 juin, 12 sept. 1815 (Dispatches, vol. VIII, pp. 163, 259).
4. To sir John Sinclair, 28 april 1816 {Dispatches, vol. VIII, p. 331).
être qui soient au monde, ce sont les troupes d'infanterie », il a soin d'ajouter : « en particulier la vieille infanterie qui a servi en Espagne ' » .
Est-ce donc Wellington en personne qui, par Texcellence de sa stratégie, a déterminé la victoire d'une armée précipitamment recrutée et médiocre? Jamais Wellington ne s'est montré plus faible stratégiste que dans les opérations militaires qui précédèrent Waterloo. Peut-être les circonstances où il se trouvait, « n'étant ni en paix ni en guerre, ne pouvant en conséquence envoyer de patrouilles sur le front ennemi ^ », lui rendirent-elles difficile d'être renseigné sur les mouvements de l'armée française. Mais n'avait-il pas, en revanche, cet avantage exceptionnel d'agir sur la frontière d'un pays divisé contre lui-même, fourmillant d'agents royalistes, et où il devait être possible de demander à des espions ce que l'état des choses interdisait de demander à des éclaireurs armés? Quoi qu'il en soit, c'est à peine si Wellington prévoit une attaque ; et la crainte assez vive qu'il pouvait en avoir, lorsqu'au début d'avril il arriva en Belgique, semble s'être affaiblie à mesure qu'approchait le moment de l'attaque effective. Si même il prévoit une attaque, c'est « entre la Lys et l'Escaut^ ou entre la Sambre et l'Escaut ou sur les deux lignes », ou encore « sur son front*». Mais, en fin de compte, il se refuse à ajouter foi aux bruits suivant lesquels, le 13 juin. Napoléon serait à la frontière. « Je conclus de son discours à l'Assemblée nationale que son départ, à cette date, n'était pas vraisemblablement imminent. Je crois que nous sommes maintenant trop forts pour lui^ »; et, le 15 juin, il est occupé à combiner un plan général d'invasion de la France par les trois armées alliées, lorsqu'il apprend que Napoléon, débordant sa gauche, attaque les avant-postes prussiens.
La bataille est commencée, et ces soldats inexpérimentés, qui n'ont pas encore fait la vraie guerre, que leur propre général méprise, vont réparer, par une résistance digne des vétérans de la Péninsule, l'incapacité stratégique de leur chef. Le génie de Napoléon n'a pas fléchi; et le plan qu'il a conçu pourrait lui assurer la victoire, si c'était avec des plans qu'on gagne les batailles. Il pénètre en coin entre le flanc gauche de l'armée anglaise, prise à l'improviste, et le flanc droit de l'armée prussienne. Il se propose de rejeter l'armée de
1. To Earl linthurst, 23 oct. 1815 (Dispatches, vol. VIII, p. 285).
2. Au Princo d'Omrigo, 11 rnni 1815 {Dispatches, vol. VIII, p. 78).
3. Au gén^^îral —, 10 avril 1815 (Dispatches, vol. VIII, p. 21). — Secret Mémorandum, \" mai 1815 [Dispatches, vol. VIII, p. 51).
4. Au licut.-gén. Lord Stewiirt, 8 rnni 1815 (Dispatches, vol. VIII, p. 85). 3. An gcii. Lord Lyiiodoch, 13 juin 1815 (Dispatches, vol. VIII, p. 135).
Wellington à gauche, l'armée de Bliicher à droite, de les écraser en détail, et de marcher sur Bruxelles. Mais le moral de ceux qu'il commande n'est plus ce qu'il était dix ans plus tôt, aux temps d'Austerlitz et d'Iéna; ce sont les ennemis maintenant qui aspirent, avec le plus d'énergie, à en finir par une victoire. L'armée prussienne attaquée, loin de se débander, résiste longtemps, puis se retire en bon ordre, sans que les Français aient le cœur de la poursuivre, ou môme de s'assurer quelle direction elle a choisie pour sa retraite. L'armée anglaise fait mieux encore, elle repousse tous les assauts de Ney, et ne se retire sur Bruxelles qu'à la nouvelle de la retraite prussienne, et pour ne pas rester isolée. Qui des deux généraux alliés, Wellington ou Bliicher, combina la retraite des deux armées en vue d'une concentration en arrière? Celui-là, Wellington peut-être, contribua pour une part au succès final; mais, en somme, lorsque, le soir du 18, Bliicher rallia Wellington, la défaite française était consommée, après une journée de massacre, journée confuse, dont Wellington avouait ensuite n'avoir pas compris le détail. « La bataille commença, je crois, à onze heures. // est impossible de dire quand chaque fait important se produisit ni en quel ordre.... Des attaques répétées furent faites, tout le long du front du centre de la position, par la cavalerie et l'infanterie jusqu'à sept heures du soir : en quel nombre, je ne puis le dire.... Napoléon ne manœuvra pas du tout. Il ne fit que marcher en avant, à l'ancienne mode, par colonnes, et fut refoulé aussi à l'ancienne mode*. « Du côté des alliés, 22000 hommes hors de combat. Du côté français, 40000. La campagne s'achève avec une rapidité napoléonienne. L'armée française se débande après Waterloo comme l'armée prussienne s'était débandée, neuf ans plus tôt, après léna. Le 29 juin, les alliés arrivent, pour la seconde fois, sous les murs de Paris.
La victoire est acquise; la paix semble PERSISTANCE DE / r- , • . . , uix
r \NTTMiiiTAFiî<^MF assuréc. G est maintenant le problème constitutionnel qui se pose. Que va-t-on faire, en temps de paix, de cette grande armée permanente, créée de toutes pièces depuis une vingtaine d'années? Le gouvernement se résignera-t-il à la licencier? Et s'il ne la licencie pas, peut-il maintenir tant d'hommes sous les armes sans péril pour les traditions antimilitaristes qui sont une partie essentielle de la Constitution britannique? Il faut convenir qu'à cet égard les appréhensions de l'opposition libérale apparaissent d'abord comme fondées, et que nulle part la réaction tory ne se mani-
1. Dispatches, vol. VIII, pp. 244, 186 : lettres de Weilingtou à , Esq., 17 août
1815, et à lord Beresford, 2 juillet 1815.
feste par des symptômes aussi sensibles qu'en matière d'organisation militaire. Dès 1814, le mécontentement s'exprime au Parlement : le pouvoir exécutif ayant décidé de retenir sous les armes, en temps de paix, un certain nombre de régiments de milice arbitrairement choisis, la chose est déclarée inconstitutionnelle, et fait l'objet de vifs débats*. Mais c'est dans quelques mois surtout, au début de 1816, que les protestations vont devenir véhémentes. Pourquoi toutes ces revues, ces parades? Pourquoi le Régent vient-il ouvrir le Parlement non pas, suivant l'usage, en habit civil, mais en uniforme de maréchal et en chapeau à cornes? Pourquoi, chaque fois qu'il donne une fête à Garlton House, tout un quartier de Londres est-il mis en état de siège ^? Le Comte d'Essex et Lord Milton, arrêtés dans Pall Mail par un horseguard en faction, et obligés de rebrousser chemin, soulèvent une discussion dans les deux Chambres, et déclarent la constitution en danger'. Pourquoi tant d'institutions nouvelles, pénétrées d'un ' esprit nouveau : le Royal Militarij Azylum, qui recueille les orphelins ' militaires, et dès l'enfance les prépare au métier des armes, hors de tout contact avec la population civile; — le Royal Miliiary Collège^ où sont élevés à la prussienne les jeunes gens de bonne famille; — le Milltary Club, exclusivement réservé aux officiers, comme s'ils voulaient se constituer en caste fermée, devenir une nation dans la nation ^?
Plaintes puériles cependant autant qu'elles sont bruyantes : l'ana- ] lyse que nous avons faite des institutions militaires nous permet de les réfuter. L'armée régulière, l'armée permanente, n'est pas de nature à jamais devenir en Angleterre un instrument de domination entre les mains du roi. C'est une armée non monarchique, mais aristocratique, anarchique et décentralisée. A vrai dire, môme les dénonciateurs du nouveau militarisme n'osent pas prédire un prochain coup d'Etat militaire ; ils se plaignent seulement que l'accroissement des états:majors mette un plus grand nombre de places à la disposition du pouvoir royal, et augmentent de la sorte, suivant l'expression consacrée, r « influence de la Couronne* ». Mais cette « influence » elle-même
1. //. ofC, 21 riov., 28 nov. 1814 : motion de Romilly (ParL Dch., vnl. XXIX, pp. 387, 503). Cf. 18 mai 18ir) : discours do lord Folkostonc {Pari. Dcb., vol. XXXt. [). 200). 11 est douteux qu(! la llw<c de l'opposition fut juridiquement fondée. Cf. (^lo(h'. Militnry Forces, vol. I, p. 4i).
2. //. o/C, 28 ).v. I.SKi, dise, de lord Folkestono {Pari. Deb., vol. XXXIi. p. '.)03). — 10 Jivril 1810, dise, de lord Folkestone {Pari. Dcb., vol. XXXllI, |)p. lIoS, 1151)).
3. //. of L., 5 avril 1810; H. of C\, 4 avril, 1810 {Pari. Deb., vol. XXXill, pp. 930. 950.
4. //. ofC, 28 fév. 1810 : dise, de lord Folkestone (Pari. Dcb., vol. XXXII, p. 960). — Cf. 2 juin 1815 : dise, de Bennet {Pari. Dcb., vol. XXXI, p. 590).
i.n.ofL., 15 mars 1810: dise, de lord Lansdowne (Par/. A>c6., vol. XXXIII, pp. 305 sqq.). — Cf. lord John Hussell, Rnglish Governemcnt and Constitulion, 6d. 1823, pp. 410-411 :
est limitée. Si l'armée anglaise fourmille d'abus, ces abus ne sont pas nouveaux. Ni George III, ni le Régent, ni le duc d'York, n'en sont responsables. Ils remontent, comme les abus de toutes les branches de l'administration, au temps de la prépondérance whig. Ils paralysent, bjon loin de la renforcer, l'action du pouvoir exécutif. •" Une armée de métier, commandée par des soldats de fortune, peut être dangereuse pour la stabilité des institutions politiques. Mais en Angleterre il y a harmonie entre les institutions militaires et les institutions politiques : les mêmes hommes commandent l'armée et dirigent l'Etat. Bien souvent un membre de la gentry provinciale achète à son fils une commission d'enseigne ou de cornette, non pour qu'il devienne un soldat de carrière, mais pour qu'il fasse l'apprentissage de la vie, « voie le monde », et puis, une fois promu au grade de lieutenant, se retire, se marie, et revienne exercer, dans son comté natal, les fonctions administratives qui lui sont dues à titre en quelque sorte héréditaire. Ceux mêmes parmi les officiers qui aspirent et parviennent aux plus hauts grades ne redoutent pas vraiment le retour définitif de la paix; ils savent qu'ils vont trouver, par droit de naissance, comme administrateurs locaux ou comme législateurs, des places toutes prêtes dans les cadres de la société civile. Ils ne s'opposeront même pas, le cas échéant, à la réduction des effectifs. Car un nouvel antimilitarisme est en voie de formation, qui se fonde sur des considérations strictement économiques et non pas, comme jadis, constitutionnelles *. Une grande armée coûte cher, l'Angleterre plie sous l'impôt, et les officiers qui siègent au Parlement — officiers en retraite ou officiers en activité, peu importe — sont des propriétaires en même temps que des soldats : ils veulent la suppression de l'impôt sur le revenu, il faut donc qu'ils veuillent aussi la réduction des dépenses militaires. Une solidarité de classe, plus forte que la solidarité professionnelle, les empêche de constituer à Westminster une faction militaire : il manque donc aux soldats anglais, pour devenir une armée prétorienne, des chefs qui veuillent les conduire. Inversement, il manque aux officiers, s'ils veulent se servir de l'armée pour réprimer une insurrection qui menace les intérêts des classes possédantes, des soldats prêts à leur obéir aveuglément : entre les uns et les autres, la
After the peace there were not less than 600 gênerais in the english service. In 1780 we had 2 000 military offlcers : at présent we hâve 19 000 on full and half pay. In 1780 we had about 1 800 naval offlcers : at présent we hâve about 8 400 in full and halfpay; thus making about 27 000 offlcers in army and navy only. — Et la réplique de lord Gastlereagh à ces accusations, 13 fev. 1816 {Pari. Deb., vol. XXXII, p. 455).
1. H. ofC, 28 nov. 1814 : discours de Baring (Pari. Deb., vol. XXIX, p. 591). — //. of L., 15 mars 1816 : discours de lord Lansdowne {Pari. Deb., vol. XXXIII, pp. 305 sqq.).
solidarité est faible, l'esprit de corps fait défaut. Le troupier, isolé de ses chefs, en lutte à la méfiance du peuple qui le considère soit comme un rentier oisif, soit comme un agent de police dangereux, perd, en face d'une émeute anglaise, l'orgueil intraitable dont il faisait preuve à la guerre, en face d'une armée étrangère. Lors des troubles graves qui ont éclaté à Londres au mois de février 1815, il lui. est arrivé de désobéir aux autorités et de prendre parti pour les insurgés '. Malgré une organisation défectueuse, l'armée anglaise a remporté la victoire. A cause des vices mêmes de son organisation, les victoires remportées? par l'armée anglaise n'ont pas mis en péril les libertés traditionnelles \ de la nation.