‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 6 sur 387 · LE ROI, LE CABINET, L'ADMINISTRATION CENTRALE · texte numérisé non relu

LE ROI, LE CABINET, L'ADMINISTRATION CENTRALE

Lorsque Georere III est monté sur le trône, LE ROI ET SES FILS. ., , . . .^ , ,

LE PRINCE RÉGENT ^^ '' P^^ Contenté, comme les deux pre-

miers rois de sa race, d'être un prince allemand richement payé par Taristocratie anglaise pour jouer à Londres le rôle d'un roi fainéant. Il a voulu consommer à son profit une restauration de l'autorité monarchique affaiblie, gouverner l'Angleterre comme les autres rois d'Europe gouvernent leurs États, comme luimême gouvernait son électorat de Hanovre : c'est de ce jour-là que date en Angleterre l'ère de la réaction toiy. Mais quel a été le succès de la politique inaugurée par George III? La popularité du monarque est, en 1815, incontestable. La gentry a toujours aimé en lui le goût de la vie rustique et des exercices violents; elle ne lui a pas reproché son indifférence aux lettres, aux sciences et aux arts. Les classes moyennes ont apprécié la rigueur de sa vertu et jusqu'à l'étroitesse de son protestantisme. L'immense majorité du peuple anglais a partagé ses préventions à l'égard des revendications catholiques, sa détermination belliqueuse à l'égard de la France. Il ne faut pas méconnaître cependant qu'il y a chez lui et dans .son entourage quelque chose de pédantesquC, de pointilleux, d'albrmand, qui a .souvent déplu; qu'il a été longtemps en butl(î aux intrigu(\s des coteries parlementaires, aux insultes des journalistes de Londres, aux manifestations hostiles de la populace.

aux attentats des assassins. A vrai dire, c'est seulement à partir du moment où, ayant déjà subi plusieurs crises temporaires d'aliénation mentale, il a, en 1810, perdu la raison pour toujours, que le respect dont il est entouré n'a plus connu de bornes ^ On a plaint ses malheurs comme on avait honoré ses vertus : le monarchisme anglais a pris la forme d'un fétichisme inoffensif. Le George III de 1815, aveugle, sourd et imbécile, réalise exactement l'idéal du roi fainéant qu'avaient rêvé les whigs du xviii* siècle ; et ce roi fainéant est vénéré par ses sujets. Victoire éclatante du constitutionnalisme, au moment où triomphe le parti qui est censé représenter la thèse de l'autorité monarchique : le roi d'Angleterre perd la raison, et rien n'est changé dans la politique du royaume. Le même cabinet reste au pouvoir, appuyé par la même majorité parlementaire; et nul ne saurait distinguer, s'il se bornait à observer la série des décisions gouvernementales, entre le moment où les Anglais possédaient un roi, et celui où ils ne possèdent plus que le fantôme d'un roi '.

S'est-il trouvé peut-être, dans la famille de George III, quelque individu assez intelligent, assez énergique et assez influent pour jouer le rôle d'un chef d'État depuis que le roi lui-même en est devenu incapable? Non; pas un, parmi les nombreux fils de George III, n'est digne de tenir l'emploi. Si l'on fait exception pour le duc de Cambridge, sage et insignifiant, pour le duc de Sussex, libéral, ami des réformes, mais qui a perdu son rang le jour où il a épousé lady Augusta Murray, ils n'inspirent au peuple anglais que colère ou mépris. Quand ils héritent des vertus paternelles, ils savent les rendre antipathiques : leur goût de l'ordre est tyrannique, mesquin et maladroit. Le duc de Clarence, qui sert dans la marine, exaspère ses subordonnés; et, de quelques flagorneries que l'accable Nelson, George III le reconnaît, à partir de 1789, incapable de commander. Le duc de Kent, pieux et philanthrope, provoque une émeute à Gibraltar par le zèle intempérant avec lequel il cherche à réprimer l'ivrognerie dan^ l'armée : il faut qu'il renonce, lui aussi, à servir. La presse guette et exploite les scandales que tour à tour l'un ou l'autre soulève. On accusait couramment le duc de Clarence, lorsqu'il vivait maritalement avec Mrs. Jordan, la grande actrice, d'être entretenu par elle. Le duc d'York, le fils préféré de George III, commandant en chef de l'armée, passait pour un homme vertueux et un bon administrateur : on

1. Campbell, Lives of the Chancellors, vol. VI, p. 211 n. : I hâve heard a high légal dignilary, aow no more, say : « It is a remarkable circurastance that George III, at the commencement of his reign, when in the full possession of his faculties, was abused, ridiculed, thwarted, and almost driven into exile; but when he was deprived of reason, the nation, falling prostrate before him, called out : A God ! A God ! »

découvre qu'il a eu une maîtresse et que cette maîtresse a organisé, à ses côtés, le trafic des brevets d'officier. L'affaire fait un gros tapage, une enquête parlementaire est ouverte, et pendant deux ans le duc d'York se voit forcé d'abandonner son poste. Le duc de Cumberland, le plus intelligent peut-être de tous les fils du roi, se rend particulièrement impopulaire par l'intransigeance de son toryisme. On le trouve, un matin, blessé près de son lit, pendant que, dans une pièce voisine, expire, blessé lui-même, son valet de chambre : malgré les dénégations formelles d'un jury impartial, la rumeur publique l'accuse d'assassinat et de mœurs infâmes. Il va se faire oublier sur le Continent, et reparaît, en 1815, marié à la princesse de Salm, dont la réputation est suspecte. Il demande au Parlement, pour soutenir son nouveau train de maison, une augmentation de revenus : la Chambre des Communes refuse, après une discussion insultante. Que dire enfin de celui qui depuis 1810 remplit les fonctions de Régent,

du faible et ridicule prince de Galles?

Le public ne l'a connu, avant sa Régence, que par la brouille qui régnait entre son père et lui, et par les perpétuelles demandes d'argent qu'il adressait à la nation. Payer les dettes du prince de Galles fut, pendant des années, une des occupations normales du Parlement. En lui promettant de régulariser sa situation financière, de désintéresser ses créanciers, d'augmenter ses revenus, on a obtenu de lui qu'il se mariât. De sa femme, la princesse Caroline de Brunswick, il a eu une fille; après quoi, les deux époux se sont séparés, et la déplorable histoire de leurs démêlés a commencé. Le prince de Galles se considérait alors comme une sorte de chef de l'Opposition : les whigs ont donc pris parti pour l'époux, la cour et les tories pour l'épouse. Puis, en devenant Régent, le prince de Galles est devenu tory : il a dès lors trouvé ses avocats parmi les tories et les whigs ont passé dans le camp de la princesse persécutée. Tour à tour il a déconsidéré les deux partis, suivani (ju il s'attachait à l'un ou à l'autre. Il est moins rustique, assurément, que son père et ses frères; il a des prétentions intellectuelles. Il a eu Sheridan pour ami intime. Il a fait la conquête (lu poète Thomas Mooic, dès leur première entrevue. Walter Scott, r(;çu par lui à déjruiicr, b; ([uitte ivre de joie et de respect. Mais ce n'est pas le moyen de se rendre populaire en Angleterre. On lui pardonne d'être ivrogne, joueur, débauché : ce sont des vices virils. On ne lui pardonne pas sa mollesse, sa poltronnerie légendaire, l'obstination qu'il met, âgé déjà de cinquante ans, h vouloir être non seulement le plus élégant mais le plus beau des hommes de son temps, l'Adonis de l'aristocratie européenne. /

Quatre cours brouillées les unes avec les autres : voilà le spectacle qu'offre, aux approches de 1815, la famille royale d'Angleterre. A Windsor, c'est la petite et austère maison où la reine veille sur les derniers jours de son époux, impotent de corps et d'esprit. A Carlton House, le Prince Régent mène grand bruit, donne des fêtes somptueuses. Mrs. Fitzherbert, sa maîtresse légitime, jadis épousée secrètement selon les rites de l'Église catholique, entourée du respect universel, est dé^ssée. C'est la marquise de Hertford qui est maintenant la favorite; et c'est elle et sa camarilla — le marquis de Hertford, le marquis de Yarmouth, le marquis de Headfort — qui dirigent le prince et distribuent les faveurs. A Kensington, la princesse de Galles tient son quartier général : pauvre femme sans cervelle, enivrée de voir affluer chez elle hommes de lettres, hommes politiques, gens du monde, tous ceux qui désirent faire acte d'opposition au Régent. Cependant la princesse Charlotte, fille du prince et de la princesse de Galles, mène à Warw^ick House une vie médiocre et mélancolique. Son père la déteste, et sa jalousie cherche un moyen de l'éloigner. Il imagine de la marier au prince d'Orange qui l'emmènera en Hollande. La princesse résiste. Elle se réfugie chez sa mère : il faut envoyer les ministres et le Chancelier en ambassade pour la ramener au logis. La bourgeoisie et le peuple de Londres prennent parti dans la querelle : et ce n'est point pour \e prince Régent.

Aux souverains alliés qui, après les victoires de 1814, viennent à Londres en visite, les Anglais donnent avec insistance le spectacle de leur insubordination. Si le prince sort en carrosse, s'il se présente au théâtre, la foule reste silencieuse, ou donne des marques d'irrespect : les applaudissements éclatent quand paraît la princesse Charlotte. Les souverains assistent-ils à une séance de la Chambre des Communes, les députés de l'Opposition soulèvent un grand débat sur les relations du Régent avec les deux princesses : on dénonce ses vices, on déplore leurs malheurs ^ Telle est la facilité que les institutions britanniques donnent au mépris public pour s'exprimer, à l'égard des désordres de la famille royale, ouvertement et légalement. L'Angleterre, malgré cinquante années de réaction tory, n'est pas un pays gouverné par une cour. Que le chef du pouvoir exécutif soit populaire

1. Greevey Papers, voL I, p. 195 sqq. : lettres à sa femme du 14 et du 21 juin 1814. " AU agrée, écrit-il dans la lettre du 14, that Prinny (le prince de Galles) will die or go mad. He is worn with fuss, fatigue, and rage. — Voir aussi une lettre de lord Grenville au marquis de Buckingham, 9 mai 1814 (Court of England under thc Prince Régent, vol. II, p. 75) : « ... We are full of nothing but very ridiculous préparations for very foolish exhibitions of ourselves to foreign sovereigns (if they do corne hère) in that character which least of ail becomes us — that of courtly magnificence. Our kings never bave, and I hope they will never be able to corne near their neighbours in that respect. »

comme George III, impopulaire comme le Régent, cela n'a pas, en Angleterre, la gravité qu'on pourrait croire : il reste incapable d'exercer une action comparable à celle que, dans n'importe quel autre pays d'Europe, peut exercer un chef d'État.

Quelle a été, depuis que cette réaction a

L' . INFLUENCE DE LA a i ^i • * j u e j ^^r\

COURONNE » ET LA commencé, la plamte des chefs de 1 Opposition QUERELLE DES PARTIS whig? Ce qu'ils redoutent, c'est que le roi réussisse, pour parler le langage du temps, à compenser la diminution de sa « prérogative » par l'accroissement de son « influence ». Par « prérogative », entendez les droits que la constitution, les lois et les coutumes confèrent au roi. Par « influence », entendez l'action indirecte que le souverain exerce sur le Parlement par les moyens de corruption dont il dispose : distribution d'argent, et surtout distribution de places*. Aux termes de la théorie de la divi- \ sion des pouvoirs, si le Parlement fait les lois, le roi a pour mission \ de les exécuter, ou, plus exactement, de choisir les agents qui auront i pour mission de les exécuter. Il semble donc que les départements ministériels, les bureaux de l'administration centrale, se trouvent placés, par la Constitution, sous la dépendance immédiate du chef du pouvoir exécutif. C'est la Trésorerie, dont le first Lord Commissioner est en général premier ministre, et qui gouverne tous les bureaux par l'intermédiaire desquels rentrent les recettes de l'État, Douanes, / Excise, Contributions directes. C'est 1' <^ Echiquier », présidé par un « Chancelier », qui dépend encore de' la Trésorerie, et où se fait, une fois le budget voté, la vérification des revenus et des dépenses de l'État. Ce sont les trois Secrétariats d'État : Intérieur, Aff'aires étrangères et Guerre^. C'est le « Bureau du Commerce ». C'est le Board of Control, qui a pour fonction de « contrôler » l'administration des Indes orientales. Ce sont les bureaux militaires : bureau de l'Amirauté, bureau de la Guerre, bureau de l'Arlillerie, enfin et en dernier lieu Trésorerie militaire ou Paymasterahip of Ihe Forces. Les départements minisL(ri(l^ l( s plus convoilrs ne sont pas toujours ceux qui semblent dcvoii- <ii inison de leurs attributions, exercer l'action la plusJ immédiat(; sur l:i |mlili(|U(' générale de la nation. Ce sont ceux où le nombre des places ù distribuer est le plus grand, dont b' « patronage » est, comme on dit, le plus étendu : la « Trésorerie », lAinirauté, ont

\.ïi}iTk(i,Thoughlsonthecaiueofthepretentdi»contenta,\nO(\Vorks, \ 1 II, |>|). 22'.)s(i(i.).

2. Sur l'hiHtoinî et i'orgnnisfttion de» trois secrétnrinls d'Ktnt, v. //. «/C., ;i avril 1810 (Pari. Deb., vol. XX.XIII, pp. 802 »qq.). — Sur les fonctions n-spcctivcincnt pxonu'sos par In sccKafiin; <rKlat pour In guerre et le miuiatrc de hi guerre, v. Uulwer, lifc of lord l'itlincrston, vol. I, p. 124.

plus de prix que les Affaires étrangères ou Tlntérieur^ Tous ces bureaux, toutes ces places constituent, suivant les whigs, la zone d' « influence » de la couronne. Ajoutez qu'une foule d'abus se sont établis dans la bureaucratie anglaise, qui rendent plus désirable la possession des postes administratifs, plus grande en conséquence l'autorité du pouvoir exécutif qui nomme aux emplois.

Le système de rémunération des agents du pouvoir est scandaleux. En sus de leur traitement fixe, ils reçoivent des émoluments et des épices {fées), qui sont proportionnels, par exemple, à la quantité d'argent qui passe entre leurs mains. De sorte que leur intérêt, diamétralement opposé à celui des contribuables, veut que l'État touche et dépense le plus d'argent possible. Le régime de la comptabilité, à la fin du XVIII'' siècle, est également détestable. Autant de services, autant de « trésoreries subordonnées » indépendantes les unes des autres. Entre le moment où un fonctionnaire a reçu l'argent du Trésor, et celui où il le verse aux employés subalternes, entre le moment où il a reçu l'argent des contribuables et celui où il le verse au Trésor, il peut l'employer comme il lui plaît, et le faire, par exemple, fructifier dans une banque : il a donc, au détriment de la bonne gestion des finances publiques, intérêt à garder l'argent le plus longtemps possible entre ses mains -. Ce n'est pas tout : un très grand nombre de postes sont considérés non pas comme des charges entraînant, pour ceux qui les occupent, l'obligation de rendre, moyennant un traitement convenable, un service utile à la société, mais comme des titres honorifiques, accompagnés d'une dotation, et destinés, purement et simplement, à récompenser des services rendus, par ailleurs, soit au pays, soit à un parti *. L'administration se trouve ainsi remplie, au su de tout le monde, d'emplois qui sont officiellement classés | comme « sinécures * » : postes administratifs auxquels ne répond ! aucune fonction utile, postes administratifs dont le traitement est hors i

1. Journal oflady Holland, 20 septembre 1806 (vol. II, p. 184) : Lord Howick is now desirous of retaining the Admiralty : he is satisfled of the impolicy of giving up such a mine of patronage, and bas, in idoa, been long enough in possession of the Foreign Office to be weary of it, but uniuckily it is too late. The Foxites hâve not one office which has patronage annexed to it. — Ilid., 20 janvier 1811 (vol. II, p. 285) : des négociations ayant lieu entre Grey et Grenville pour la formation d'un ministère, Grenville ne se déclare prêt à accepter l'Intérieur que si l'on y rattache tout le patronage qui jusquelà appartenait à la Trésorerie.

2. Chacun des quatre Tellers of the Exchiquer touchait en temps de guerre, tant que persista le système des paiements par fées, environ .35 000 1. par an.

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