Oldfleld, Repr. Hist., vol. IV, p
nombre de grands propriétaires exercent sur le corps électoral une pression irrésistible : c'est le cas du Wcstmoreland, soumis à Finfluence prépondérante de la famille des Lowther. A l'autre extrémité se placent ceux où les petits et moyens propriétaires sont très nombreux, où par suite la grande aristocratie éprouve plus de difficulté à imposer son autorité : c'est le cas du Shropshire, l'orgueilleuse indépendance des freeholders de ce comté est légendaire. D'ailleurs les critiques du régime existant sont disposés à dénoncer partout l'influence excessive des grands propriétaires : sur les quarante comtés anglais, il en est seulement six ou sept qu'Oldfield qualifie d'indépendants. Peut-être même, avec le déclin des industries rurales, avec l'extension des grands domaines, cette influence électorale de l'aristocratie est-elle en voie d'accroissement. En somme, et quelle que soit la diversité des conditions, il est possible de dégager un type moyen du comté anglais, où l'action exercée par l'aristocratie est très grande, où elle rencontre cependant des limites, où il faut que les grands propriétaires prennent beaucoup de peine, engagent de très gros frais, pour défendre leur autorité.
Il n'y a qu'un lieu de vote pour chaque comté. Là, sur les hustings, l'estrade où siège le shcrifl', entouré de tous les propriétaires de la province, les francs-tenanciers viennent publiquement donner leurs voix. Il faut que les candidats paient les frais de transport des électeurs, depuis leur domicile jusqu'au lieu de vote. Il faut qu'ils paient leur séjour, leur donnent à boire et à manger, pendant tout le temps que dure l'élection. Car la loi permet que le vote se prolonge pendant deux semaines; et le problème, pour les candidats rivaux, est de savoir lequel abandonnera la lutte le premier. 11 existe toute une tactique électorale, un art de retenir et de lâcher, selon les circonstances, les bandes d'électeurs, d'intimider l'adversaire au moment propice par un déploiement subit de forces. Veut-on se figurer les dépenses que peut entraîner dans un comté une campagne électorale? Sir William Geary, élu sans concurrent dans le Kent en 1812, avertit les francs-tenanciers (ju'ils envoient en sa personne à Westminster un homme complètement ruiné, .ses campagnes de 1796 et de 1802 lui ayant coûté 22 000 l. '. En 1807, les trois candidats qui se disputaient les deux sièges du Yorkshire <lépensent près de 500000 1. \
1. Morning Chronidc, 14 oct. 1812*— Olddold, Itcpr. Jlist., vol. V, p. 268.
2. 01(lll<'id, Repr. Hist., vol. V, p. 268. Cf. Miss Edgcwortti, Patronage, chap. xvi ; Sir Jnrncs Hnrcourl... n courtier who, nflcr having ruinod his forluiK! hy standing for govcriuncnt two coiitijstod county olcctions, hnd dnnglcd ytuir ufti-r ycar at court, living upoii thc liop« and pruinJHu ofa punsioa or a place, till, his cn'ditors vvarning liini that thcy could woit no longer, he had fallen in love willi luly Angi-lica llcadingtuun. —
Parfois la petite gentry et les francs-tenanciers indépendants se révoltent contre le joug des grandes familles locales. Aux élections de 1812, Sir Gilbert Heathcote « de Normanton Park » dans le Rutlandshire, s'est présenté à Oakham, chef-lieu du comté, suivi de cinq cents francs-tenanciers à cheval, et a enlevé au marquis d'Exeter le siège que la famille, depuis 1747 *, considérait comme une sorte de fief héréditaire. Mais ce qui arrive le plus souvent, c'est que les candidats hésitent à s'engager dans des luttes aussi dispendieuses. Neuf élections de comtés seulement sont disputées en 1807, deux seulement en 1812^. Il y a deux sièges pour chaque comté; les grandes familles, dans la plupart des comtés ^ trouvent que la polique la plus sage est de se mettre d'accord pour le partage des sièges : un pour les w^higs, un pour les tories. Un pacte de ce genre a été conclu, dans le Yorkshire, entre les deux grandes familles locales, la « maison de Wentworth » et la « maison de Harewood », celle-là whig et celle-ci tory. En 1807, Wilberforce, bravant la coalition, s'est présenté comme candidat indépendant, et a enlevé son siège à la maison de Harewood *. Mais en 1812 il a renoncé à livrer bataille ; et, un autre ayant essayé de se présenter à sa place, la famille de Harevs^ood a publiquement annoncé qu'elle allait dépenser 30 000 1. pour la campagne : le candidat a battu en retraite, et l'ancien système a prévalu". Les réformateurs se plaignent amèrement de cet état de choses : n'en résulte-t-il pas que, dans les débats parlementaires, la représentation de la majorité des comtés se trouve en quelque sorte annulée?
Pourtant l'injustice n'est pas aussi criante qu'il pourrait sembler d'abord. Sur une foule de questions économiques, administratives, religieuses, il existe une solidarité naturelle entre les électeurs des comtés et leurs représentants au Parlement, à quelque parti que ceuxci appartiennent. Électeurs et élus, pour se borner à un exemple, sont, dans les comtés anglais, aussi sincèrement protectionnistes les uns que les autres, aussi intéressés à voir la culture du sol assurée contre la concurrence étrangère par de forts droits de douane. Dans les cas mêmes où la solidarité des intérêts ou des convictions est moins étroite, le régime électoral oblige les grands propriétaires à tenir compte des opinions de ceux qui les envoient, eux, leurs parents ou
Wordsworth, The Excursion, Book VI; When he had crushed a plentiful estate By ruinous contest, to obtain a seat In Britain's senate.
1. Morning Chronicle, 20 oct. 1812. — Oldfield, Bepr. HisL, vol. IV, p. 371.