Oldfleld, Repr. Hist., vol. IV, p
Ajoutez que, plus est petit dans une circonscription le nombre des électeurs, et plus il suffit d'un petit déplacement de voix pour changer la majorité. Le fonctionnaire qui préside au vote, le returning officer, nommé par l'aristocratie locale, sait utiliser la complexité du droit électoral en vigueur, pour admettre ou rejeter à sa fantaisie un certain nombre de votants, et faire pencher la balance du côté où il veut qu'elle penche*. Il reste assurément au candidat fraudé la ressource de porter plainte. Les électeurs auxquels on a illégalement refusé le droit de lui donner leur voix seront heureux d'aller déposer en sa faveur. Mais c'est à condition qu'on fasse les frais de leur voyage à Londres et de leur séjour dans la capitale pendant toute la durée d'une enquête que la partie adverse saura prolonger. Il faut être riche comme un « nabab » pour affronter les dépenses d'une « pétition » de ce genre devant une commission parlementaire; et l'insuccès final est toujours à prévoir. Trop souvent le vaincu trouve plus sage de se résigner. Trop souvent même, le candidat qui n'appartient pas à une clientèle aristocratique recule avant de livrer bataille : d'où, à chaque élection générale, tant de bourgs non contestés.
Ces considérations laissent deviner à quel point il est difficile d'évaluer la résistance que les cinquante-deux bourgs à franchise démocratique sont capables d'opposer à l'influence aristocratique, à la pression gouvernementale, à toutes les formes de la corruption électorale. Pour y parvenir d'une manière au moins approximative, il faut les classer en groupes distincts. Nous laisserons de côté d'abord les deux bourgs infimes de Camelford et de Gatton, auxquels nous joindrons le bourg de Saint-Michael avec ses dix-huit électeurs. Le reste se laisse assez naturellement diviser en trois groupes.
Le premier groupe comprend les circonscriptions — vingt-deux au total — où'Ie nombre des électeurs va de cinquante à trois cents*. Des
1. Par exemple, une loi exclut les fonctionnaires du droit de vote. Un fonctionnaire se présente pour voter. La foule proteste. Mais le returning officer déclare que le fonctionnaire en question a été nommé par le comté, non par le pouvoir central, et accepte; son vote (Oldlleld, Re])r. Hist., vol. III, p. 29.")). — La loi accorde, dans une localité, le droit de vote aux potwallers qui ne sont pas des indigents assistés. Mais fera-t-on rentrer dans cette catégorie ceux qui sont assistés sur les fonds charital)les dont dispose le bourg, indép(;ndammcnt de l'opération du Poor Law'f Oui ou non, suivant les intérêts du parti auquel appartient le returning officer (Oldlleld, Repr. Hist., vol. IV, pp. 43r)-430). Fera-t-on voter les prisonniers? les aliénés? On raconte qu'un électeur, dont la voix allait assurer la majorité d'un des candidats rivaux a été, une fois, arrêté pour dettes sur la porte du Town Hall; on l'a retenu en prison jusqu'à la clôture du scrutin (Olillicld, Hepr. Hist., vol. 11!, p. :{G7).
2. Aldl)orougli; Arnersham; Arundel; Bridport; Callington; Dorchester; Eye; Fowey; Great Marlow; Hindou ; llchester; Minehead; Penryn; Saint-Ivea; Seaford; Steyning; 8tockt»ridge; Wallingford; Wareham; Wendover; WooUm Basset; plu» le bourg de Weymoulh et Melcombo Régis, où il faut dire cependant que les freeholders, afin d'augmenter leur influence électoral, réussissent, en subdivisant sans limites leurs
individus pauvres, dont le champ et la maison appartiennent à un membre de l'aristocratie dirigeante, ne peuvent pas ne pas se sentir, vis-à-vis de celui-ci, dans un rapport d'étroite dépendance. La corruption électorale constitue pour eux, on peut le dire sans paradoxe, un premier instrument d'émancipation. Quand l'électeur de scot and lot met sa voix à l'encan et, secouant le joug du propriétaire, la vend à un riche inconnu, c'est qu'il a pour la première fois compris qu'il peut, aux jours d'élection, user de sa franchise pour mettre le landlord dans sa dépendance, et le « faire chanter » à son gré. C'est ce qui arrive dans les plus petites circonscriptions du groupe que nous considérons, dans celles même qui ne comptent guère plus de cinquante électeurs. A Stockbridge, les cinquante-sept électeurs refuseraient en bloc de payer leurs fermages et de donner leurs voix, si on ne leur versait 60 1. par tête. A Ilchester les soixante électeurs se sont effectivement révoltés en 1802 et ont vendu leurs votes à raison de 30 1. par tête. A Tregony, le Trésor vient, en 1812, d'enlever les deux sièges à la famille aristocratique qui croyait en avoir la disposition assurée. Ce ne sont pas en effet seulement les nouveaux riches — « nababs » revenus des Indes, financiers, manufacturiers — qui profitent de cet état de choses : le gouvernement lui-même en tire parti. George III, au cours de la longue lutte qu'il a soutenue contre l'aristocratie whig, a été le grand organisateur de l'achat des sièges parlementaires : à chaque élection générale, il prélevait régulièrement 12000 1. sur sa liste civile, pour assurer le succès des candidatures ministérielles*. Les avoués de petite ville sont les intermédiaires naturels entre les électeurs et les corrupteurs. Ils organisent la révolte du bourg contre le grand propriétaire, constituent les électeurs en syndicat, et s'en vont à Londres, au nom du syndicat, négocier la vente des sièges. On voit quel caractère général présentent les élections dans ces petits bourgs à franchise populaire où le nombre des électeurs reste inférieur à trois cents : ce n'est pas précisément l'absence de conflit, c'est une lutte perpétuelle, tantôt sourde, tantôt déclarée, entre la vieille servilité féodale et le nouveau mercantilisme, favorisée par l'intervention du roi et du ministère.
freeholds, à élever parfois de 200 à 2 000 le nombre des électeurs. Mais ces 2 000 électeurs ne sont alors que des hommes de paille, des électeurs fictifs; et, par sa vénalité radicale, le bourg rentre bien dans la catégorie que nous considérons ici.
1. Lorsque, par exception, aux élections de 1806, le ministère s'est trouvé être whig, la Cour s'est trouvée privée d'une partie de ses moyens. George III aurait alors imaginé d'acheter des sièges aux familles amies, à bas prix, moyennant un appoint de faveurs administratives, puis de les revendre plus cher à d'autres, afin d'utiliser le bénéfice ainsi réalisé pour acheter d'autres sièges encore. (Lord lloUand, Mcmoirs of the Whig Party, vol. II, p. 93-94. — Bulwer, Life of lord Palmerston, vol. I, p. 52.)
Viennent ensuite dix-neuf circonscriptions où le nombre des électeurs est compris entre trois cents et huit cents*. La séparation établie entre ce groupe et le groupe antérieur est nécessairement arbitraire : nous la plaçons là où Oldfield commence à reconnaître l'existence de circonscriptions « indépendantes ». Trois de ces bourgs seulement sont considérés par lui comme étant respectivement la « propriété » de deux familles nobles : Newark avec ses sept cents électeurs appartient au duc de Newcastle, Stamford avec ses six cent quarante électeurs appartient au marquis d'Exeter, Peterborough avec ses quatre cents électeurs appartient à lord Fitzv^^illiam. A Lichfield — six cents électeurs, — deux familles nobles s'entendent pour le partage des deux sièges. Une influence d'un autre ordre s'exerce à Tamworth, où sir Robert Peel achète le bourg électoral à deux familles de l'endroit-, etàTaunton, où régnent deux banquiers locaux^. Deux circonscriptions se vendent au Trésor*. Mais douze sont considérées par Oldfield comme s'étant affranchies de toute dépendance ^ Une note rédigée par Abbot, futur speaker de la Chambre des Communes, alors qu'il songeait en 1796 à se faire élire par le bourg d'Abingdon, fera comprendre, sans plus de commentaires, quel peut être, dans un bourg de ce groupe, le caractère d'une campagne électorale. « Abingdon, écrit-il, compte deux cent quarante électeurs, de scot and lot \ soixante-dix à peu près reçoivent de l'argent. Environ la moitié des deux cent quarante vote cornme la corporation municipale, hes Dissenters, Tomkiss et Fletchers en tête, sont ensuite le groupe le plus important. Child, le brasseur, et ses amis, ont aussi une influence considérable. Si les trois groupes peuvent se mettre d'accord, ils sont sûrs d'enlever la place contre toute opposition... L'élection me coûterait (s'il ne se présentait pas d'opposant) moins de 300 1, ; et il faudrait dépenser, par an, environ 100 1. en souscriptions. Opinion politique, libre ^. «A quel point l'influence du Trésor et de la grande propriété tend à diminuer, pour peu que le nombre des électeurs s'élève, on peut en juger par l'exemple de Windsor, où trois cents électeurs, au pied du château royal, ont élu en 1807 un candidat indépendant ^
1. Aliin^don; Bedford ; liridpw.itcr; Cliulicstn- ; Girencester; llfilluid : 11. union; LeominHtor ; Lowos ; Niïwark ; PoU'riiorough ; Ponlefrnct; Rcnding; Shaftcshiiry; Stamford; Tnmworlh; Taunton; Warwick; Windsor.
2. Oldfield, r<ef,r, IlLtl., vol. IV, p. .')2:L .3. Olddfdd, liepr. Ilist., vol. IV, p. '.:t7. 4. Honilon; Bridfçowalcr.
'). Lcwe.s, Shaflcshury, Windsor, l'.cdfoid, GliirJicstcr, Leominster, Cironccslcr, lIiTtford, Ponlcfract, Ttiwkoshury, Warwick, Abiiifçdoii. (i. Diary of lord Colchesler, 30 mai 1700 (vol. I, p. 55). 7. Olddcld. Itrijr. Uisl., vol. 111, p. 46.
Passons maintenant, d'un bond, au troisième groupe : huit circonscriptions où non seulement la franchise est démocratique, mais où le nombre des électeurs dépasse mille. C'est le cas pour les trois bourgs de New Shorèham, de Cricklade et d'Aylesbury. C'est le cas pour un certain nombre de grandes villes. Northampton a d 300 électeurs; Leicester, 2 000; Preston, 2 100; Southwark, 3 000; Westminster, 17000. Ici, les élections présentent à peu près les mêmes caractères que dans les élections des comtés : des batailles acharnées et ruineuses s'engagent entre grandes familles rivales. Mais dans les circonscriptions urbaines intervient une nouvelle classe sociale, celle des industriels qui, dans le nord de l'Angleterre, commencent à faire d'énormes fortunes. Ils ont l'appui du Trésor contre les grandes familles de l'opposition : c'est avec l'assistance de lord Liverpool et du Church and King Club de Manchester que les Horrocks ont enlevé à la famille des Stanley un des sièges du bourg de Preston ^ Les noms de Horrocks, de Peel, d'Arkwright, bref les plus grands noms de l'industrie cotonnière, se rencontrent en 1815 sur les listes du parti gouvernemental. L'intrusion de ces nouveaux riches aggrave la corruption, et beaucoup de contemporains s'en alarment. Certaines villes manufacturières, déclare Thomas Gisborne, convaincues de la gravité du mal, considéreraient comme une calamité de se voir accorder une représentation parlementaire ^. Wakefield déplore la facilité avec laquelle les hommes d'affaires achètent des sièges. « Ils développent un état d'esprit contraire à toute vertu et à toute liberté : le système de pots-de-vin et de corruption qu'ils ont inventé déshonore nos élections populaires^. » Mais le mal, qui scandalise par sa nouveauté, est-il si grave? Nous ne le croyons pas.
D'une part, en effet, la nouvelle aristocratie industrielle, de quelques moyens qu'elle use pour s'insinuer au Parlement, vient y faire contrepoids à l'excessive prépondérance des grands propriétaires ; et les parvenus de l'usine, si avides soient-ils de titres et de considération mondaine, ne peuvent pas sacrifier à cette avidité leurs intérêts économiques. Lorsque le Corn Bill protectionniste est venu en discussion, et a reçu l'approbation d'un grand nombre de propriétaires whigs, sir Robert Peel, membre tory du Parlement, a dénoncé la mesure avec énergie, et voté contre un ministère où il s'enorgueillit d'avoir su faire entrer son fils. D'autre part, plus le nombre des électeurs augmente et plus la corruption devient ruineuse au point d'être imprati-
1. Oldfield, Repr. HisL, vol. IV, pp. 97-98. — Baines, Lancashire, vol. IV, p. 346.