LE DROIT A L'INSURRECTION
L'insurrection constitue la première de ces forces, — l'insurrection réelle, ou l'insurrection seulement possible, l'insurrection en acte, ou la menace de l'insurrection. Pendant tout le xviii'' siècle, l'Angleterre, seule nation européenne où la dynastie régnante eût été mise au pouvoir par une insurrection victorieuse, a été le pays classique de l'émeute. Emeute anti-juive de 1753, lorsque le gouvernement a voulu accorder aux Israélites domiciliés en Angleterre le droit de naturalisation. Le cabinet a battu en retraite, fait abroger la loi : et lord Hardwicke, en termes caractéristiques, a justifié la politique du cabinet, seule convenable à un pays où c'est l'opinion qui gouverne. « Le peuple a beau être égaré, je ne pense pas que chez une nation libre on doive s'obstiner à imposer une mesure impopulaire. Traitons le peuple comme un médecin habile et humain traite un malade : si une drogue bienfaisante lui donne la nausée, cherchons quelque autre
1. Ed. Rev., avril 1807, no. XIX, art. I. The Dangers of the Gountry (vol. X, p. 11).
remède, ou bien attendons, pour appliquer l'ordonnance, que le temps ou le changement des circonstances ait fait disparaître la nausée*. » Émeutes anti-gouvernementales de 1768 : Wilkes, le héros populaire, finit par triompher de l'opposition de la Cour et du Cabinet. Émeute anti-catholique de 1780 : tout le centre de Londres mis à sac pendant quatre jours. Un gouvernement sans police est impuissant à prévenir, ou à réprimer rapidement ces excès. Le droit à l'émeute, ou, comme disent les juristes, le « droit de résistance », fait partie intégrante des usages de la nation. Blackstone, dans un des passages les plus embarrassés de ses Commentaires, fait ce qu'il peut pour l'éliminer, mais n'y parvient pas. Il affirme que « le roi est et doit être absolu », mais il ajoute: « dans l'exercice de sa prérogative légale », et explique : « absolu dans la mesure ou il n'y a pas d'autorité légale qui puisse lui imposer de délais ou de résistance ». Il flétrit les « républicains trop zélés » qui accordent « à chaque individu le droit de décider » si le recours à la résistance est nécessaire, et « d'employer sa force individuelle pour résister même à un acte d'oppression individuelle ». Il ne conteste cependant pas qu'il y ait des cas « extraordinaires » de recours aux premiers principes : ils se produisent nécessairement « quand les contrats sociaux sont menacés de dissolution, et que la loi apparaît comme un instrument trop faible de défense contre la violence de la fraude ou de l'oppression^ ».
Le cours de l'histoire a changé cependant depuis une vingtaine d'années. C'est la France maintenant, et non plus comme au xvir siècle l'Angleterre, qui a eu sa révolution populaire, son roi décapité, sa dictature militaire, sa restauration monarchique : c'est elle qui devient, dans l'Europe occidentale, à la place de l'Angleterre, le pays insurrectionnel par excellence. Mais, en dépit de l'inquiétude que causent en Angleterre les événements de France, les Anglais restent fidèles à leurs doctrines traditionnelles. Les orateurs et les publicistes de l'Opposition continuent d'affirmer que le droit de résistance est le dernier recours du peuple anglais. Fox, Grey, Sheridan, l'ont déclaré en pleine terreur antijacobine. La « Revue d'Edimbourg » ne se lasse^ pas de développer cette idée. « La seule entrave aux usurpations di pouvoir, aux actes d'oppression par lesquels la tyrannie essaie d( s'établir, réside dans le courage, l'intelligence, la vigilance, la résis
1. Lord Cain|)l)i-ll, Livcs of Ihe Chancellors, vol. V, p. 124 iioto.
2. I Comm. 2r)0-2rjl. Cf. GislxjriK!, Duties of Man, vol. L pp. 07 sqq. — De même Blnckwloric! (1 Comm., 143-144) considère In droit d(> « porter dos armes pour sa défense », comme « n puhlic nilowance, under due restrictions, of the natural ri^hl of résistance and self-preservfttion, when the sanctions of society and laws are fonnd insufficient to restraiii fhe violence of oppression. »
tance organisée du peuple K... La grande et infranchissable barrière que l'on peut opposer à la corruption, à l'oppression, du pouvoir arbitraire, il faut la fonder toujours sur l'opinion publique, — sur une opinion assez sûre d'elle-même, assez prête à s'affirmer, pour recourir résolument à la résistance, toutes les fois qu'elle se trouve insultée et provoquée -. » Et que l'on ne voie pas ici l'assertion d'un droit théorique et abstrait. De 1810 à 1815, à Londres et dans les provinces, l'émeute est permanente.
Voici l'émeute de 1810, dirigée contre le Parlement lui-même : il a fallu, pour maintenir l'ordre, faire venir à la hâte, dans la capitale, une armée de 50 000 hommes. Voici la jacquerie de 1812, qui s'étend sur les districts industriels des Midlands, du Yorkshire et du Lancashire. Voici le grand soulèvement de février 1815, dirigé contre la loi de protectionnisme agraire, dont le Parlement est en train de voter hâtivement les articles. Les émeutes de 1812 n'avaient été que la révolte de la misère et de la faim, le mouvement incohérent d'une plèbe sans organisation et sans chefs, contre laquelle s'était fait immédiatement le groupement de toutes les classes possédantes et dirigeantes. Les émeutes de 1815 sont tolérées, encouragées, sinon dirigées, par les chefs d'industrie, les hommes de la Banque et de la Bourse, en haine de la politique des propriétaires fonciers et des agriculteurs. Le Parlement est assiégé par la foule, les maisons des principaux chefs du parti ministériel sont saccagées. Gomment se serait dénouée l'agitation populaire, si Napoléon, revenant de l'île d'Elbe, n'avait, en changeant brusquement le cours des idées, sauvé la cause de l'ordre? Les manifestations hostiles au gouvernement, les réunions publiques en plein air, persistent cependant. Le 16 juin encore, au moment même où la bataille de Waterloo est imminente, lord Castlereagh, passant dans Whitehall à cheval, se heurte à un meeting tenu sans autorisation des pouvoirs locaux, où les principaux chefs du parti populaire haranguent la foule. Il est reconnu, insulté, poursuivi, à travers les Horse G«aro?s, jusque dans Saint-James Park; le soir, il juge prudent de faire garder sa maison par la troupe ^ Enoore quelques jours, et la paix est rétablie en Europe. Mais les causes de misère et de mécontentement qui avaient provoqué les soulèvements de 1812 et de 1815 n'ont pas disparu : tout le monde prévoit, dans les cercles gouvernementaux, une insurrection généralisée, plus dangereuse maintenant qu'une diversion guerrière est devenue impossible.
1. Ed. Rev., juin. 1809, no. XXVIII, art. I. Parliamentary Reform (vol. XIV, p. 305).
2. Ed. Rev., fév. 1811, no. XXXIV, art. I. Parliamentary Reform (vol. XVII, p. 218).