‹ Histoire du peuple anglais au 19e siècleChapitre 83 sur 387 · Examiner, 18 juin · texte numérisé non relu

Examiner, 18 juin

Il n'est pas même besoin de ces manifestations irrégulières de l'opinion populaire pour que les classes dirigeantes se sentent constamment averties de la possibilité et du danger d'une insurrection des basses classes. La procédure des élections parlementaires est faite pour rappeler périodiquement aux élus et à leurs patrons aristocratiques que l'émeute fait partie des traditions politiques du peuple anglais. Une sorte de loi non écrite, universellement respectée, veut que la foule des habitants, électeurs ou non électeurs, joue un rôle très actif, les jours de vote. N'y a-t-il pas de candidats rivaux en présence? Le nomination day n'en est pas moins un jour de manifestation populaire : les élus doivent à leurs représentants un grand discours, une déclaration de leurs principes politiques, et la foule afflue pour écouter, pour approuver et désapprouver selon les cas. Dans les bourgs où la franchise est monopolisée par un nombre restreint de burgage-holders ou de burgesses, et où le reste des habitants considèrent qu'ils sont volés de leurs anciens droits civiques par le petit groupe des électeurs actuels, ils saisissent parfois l'occasion d'une élection pour préparer, par une manifestation bruyante, la pétition qui va demander, en leur nom, au Parlement, l'élargissement de la franchise dans la circonscription. Mais, si l'élection est contestée, alors la turbulence est de règle. Un écrivain français qui visite l'Angleterre en 1818, et assiste à une élection, avoue qu'il ne comprend pas ces « bouffons de Westminster, ... parlant à une vile populace dont pas un seul individu ne votera pour eux : ... il y a là absence totale de dignité et de grandeur » ; ce sont «■ d'ignobles parodies, de pitoyables farces ». Mais, une page plus loin, il raconte la véritable émeute qui éclate, les candidats populaires ayant échoué. Les candidats vainqueurs sont condamnés par l'usage à défder en cavalcade. Les voilà aussitôt accablés « d'une grêle d'immondices, ou plutôt d'une pluie de boue épaisse et noire.,.. Je vis le lord Nugent avec un côté de sa figure tout noirci; le lord Molyneux avait un masque à la carlin; le lord Russell essuyait avec peine les emplâtres dégoûtants qui se succédaient rapidement sur ses joues.... L'un des domestiques reçut à la tête un si violent coup de bâton, qu'il tomba de cheval dans un état complet d'insensibilité,... Quelques-uns eurent les fenêtres mises en pièces et leurs ameublements (îndommagés. La maison de lord Castlereagh et plusieurs autres eurent le même sort. » Lan consiables ne suffisent pas pour rétablir l'ordre; et il faut appeler la troupe au secours. Ce sont des scènes qui déconcertent le voyageur venu du continent; mais elles sont depuis longtemps familières au public; anglais.

Cette tradition de tapage n'est pas, d'ailleurs, sans soulever des cri-

tiques en Angleterre. Il arrive même aux membres de TOpposition whig de s'en plaindre : elle permet à un candidat riche, en répandant l'argent à poignées, en payant largement à boire, de se créer une popularité de mauvais aloi qui corrompt la morale publique. Romilly, le doctrinaire whig par excellence, ne se résigne qu'à grand'peine à préparer sa candidature de 1812 par une campagne électorale en règle, et manifeste ouvertement tout le dégoût que lui inspire la réception, d'ailleurs triomphale, que lui fait la populace de Bristol*. Inversement, ces mœurs électorales bruyantes ont leurs défenseurs dans le camp tory. Un orateur du parti proteste au Parlement contre le désir marqué par certains réformateurs de « filtrer » les élections populaires, d'en expulser la « boue de la pauvreté et de la liesse vulgaire ». « Les cocardes, s'écrie-t-il ^ et la liberté de crier hourra sont choses chères à tous les Anglais ; elles leur font sentir la réalité des droits dont ils jouissent, et à la possession desquels ils attachent tant de prix. » Ce droit de manifester, de faire du bruit et du désordre, pendant que dure dans chaque circonscription la lutte électorale, fait partie intégrante de l'ancien régime anglais. Deux concurrents se disputent un siège, tous deux appartiennent à la môme classe sociale. Les électeurs voteront pour celui qui aura su, se rendre le plus populaire, qui aura mis le plus d'entrain à organiser ces « saturnales périodiques » dont parle Johnson ^ ce grand carnaval politique auquel le bas peuple sait qu'il a droit. Même en tenant compte des avantages matériels que les candidats peuvent retirer de la victoire, les sommes énormes qui s'engloutissent dans une élection dépassent souvent les bornes de la raison. Elles s'expliquent si l'on considère les luttes électorales comme un sport national, aussi populaire, plus populaire que les courses de chevaux*. Les riches en font les frais pour leur plaisir et le plaisir du peuple ; et la passion qu'ils apportent à la lutte est une des formes de la folie du jeu. Le régime est incohérent, désordonné ; mais il est libre et populaire. De même que la constitution démocratique des circonscriptions à suffrage étendu compense la constitution oligarchique des

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