CHAPITRE XXIX
DE LA FÊTE ET DES SACRIFICES QUI SE FAISAIENT DANS LES CALENDES DU DIXIÈME MOIS APPELÉ XOCohuetzi.
Le dixième mois était appelé xocohuetzi. Lorsque la fête de tlaxuchimaco élait passée, on allait au bois couper un arbre, long de vingtcinq brasses. On prenait soin d’en extraire les branches et les nœuds, en ne laissant que la pousse annuelle formant bouquet à l’extrémité supérieure. On coupait ensuite d’autres troncs d’arbres, que l’on creusait dans le sens de la longueur, et on en couvrait le tronc du premier en les attachant avec des cordes, ce qui faisait qu’en le traînant il ne portait pas lui-même sur le sol, couvert qu’il était par d’autres bois qui empêchaient que son écorce fût endommagée. Quand il arrivait près de la ville, les grandes dames en sortaient pour aller à sa rencontre, apportant des écuelles pleines de cacao pour les porteurs et des fleurs dont les conducteurs recevaient l’hommage. Lorsque l’on était arrivé à la cour du temple, les ouvriers de service commençaient à pousser des cris pour convier le peuple à venir mettre debout l’arbre qu’on appelait ccocoiZ*. Quand ils étaient réunis et qu’on avait fait un grand trou en terre, ils attachaient des câbles au haut du tronc et ils procédaient à son érection au milieu de bruyantes criailleries. Le trou était ensuite comblé avec des pierres et de la terre, afin de soutenir l’arbre bien droit, et c’est ainsi qu’on le laissait pendant vingt jours. La veille de la fête qu’on appelait xocohuetzi, on le couchait de nouveau, en procédant avec mesure, pour empêcher qu’il se rompît ou fût endommagé par des fentes. C’est pour y parvenir qu’on l’appuyait, pendant sa descente, avec des madriers attachés de deux en deux, qu’on appelait quauhlomacatl'^ -, il arrivait ainsi à terre sans aucune atteinte ; on l’y laissait et l’on s’en allait sans enlever les câbles qui y étaient attachés. C’était ainsi qu’il passait toute cette nuit. Le jour de la fête, au point du jour, tous les charpentiers se réunissaient avec leurs outils ; ils s’occupaient à le rendre droit, ôtant toutes courbures, s’il y en avait. On le polissait avec beaucoup de soin. Ils préparaient ensuite un autre tronc, mince et de cinq brasses de long ; ils le creusaient et le plaçaient au sommet du grand arbre, à partir du point où commençait le bouquet terminal, dont on ramas-
1. Le mot xocod signifie fruit en général; c’était sans doute un arbre à fruit qui était choisi pour cette cérémonie.
2. De qxiauül. tronc, et loma, détacher, ouvrir. 11 est permis de supposer que ces madriers formaient une enfourchure sur laquelle Tarbre reposait.
sait les petites branches pour les loger dans la concavité du nouveau tronc. On attachait le tout avec une corde qu’on prenait soin d’enrouler par des tours continus, depuis l’endroit où commençaient les branches jusqu’au sommet.
Cela étant fait, les satrapes, recouverts de tous leurs ornements, s’occupaient à parer le grand arbre de diiTércnts papiers, avec l’aide de ceux qu’on appelait quaquacuillin ei de trois individus de taille élevée nommés tellepantlazque'^ .V \m d’eux s’appelait coyoua, le second çacameraii et le troisième ueicamecall^. Ils procédaient ensemble à la pose des papiers, avec grand soin et grand tumulte. On parait aussi de papiers blancs, sans aucune teinte, une statue ressemblant à un homme et faite avec de lapàte de graines de blettes. On lui posait sur la tète des papiers finement découpés pour simuler des cheveux, et des étoles, également en papier, placées sur chaque épaule et allant des deux côtés sous les aisselles. On mettait sur ses bras des papiers simulant des ailes sur lesquelles étaient peints des éperviers; on lui plaçait aussi un ceinturon de papier. On disposait, en liant, d’autres papiers ayant la forme de uipilli qui retombaient sur les deux côtés de la statue, et, à partir des pieds de celle-ci, d’autres papiers se détacbaient de l’arbre et pendaient jusqu’à son milieu en voltigeant; ils avaient environ dix brasses de long sur une demi-brasse de largeur. Trois grands tamalli faits avec de la graine de blettes et fixés au haut de trois morceaux de bois, étaient placés sur la tête de l’image.
L’arbre étant orné do tout ce que nous venons de dire, on attachait dix cordes solides vers son milieu et on tirait dessus avec un grand vacarme de voix, en s’exhortant mutuellement à faire des efforts à l’unisson. Pendant qu’on le redressait, on prenait soin de le reposer de temps en temps, au moyen de madriers attachés de deux en deux, pour lui servir d'appui. Durant son érection, on criait très fort et on faisait grand bruit avec les pieds sur le sol. De grandes pierres étaient ensuite plantées à sa base et l’on y massait de la terre par dessus, pour que l’arbre se maintînt droit et ne pût se coucher. Après cela, tout le monde s’en allait chez soi, et personne ne restajt en cette place.
Bientôt après, arrivaient les possesseurs des prisonniers que l’on devait brûler vifs, et qu’ils amenaient au lieu du sacrifice. Les maîtres des captifs étaient revêtus des ornements de Vareyto. Ils avaient tout le corps teint en jaune et le visage maquillé de couleur vermeille. Ils portaient un ornement en forme de papillon, fait déplumés rouges de perroquet. Ils avaient à la main gauebe une rondadle bordée de
1. « Ceux qui jettent [llaga) les gens (le) dans le feu [llepan). »
2. Coyoua, qui a des chacals; — çacamecall, corde de sparte: les deux éditions portent cacancall] — ucicamecall, de ueica, grand, grande, et mecatl, corde.
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plumes blanches, avec des franges qui tombaient de sa partie inférieure; sur le champ de cette rondadle, qui portait le nom de chimaltetepontli'-, se voyaient des dessins représentant des jambes de tigre et d’aigle. Ainsi paré, chacun d’eux se tenait à côté de son captif et tous les deux dansaient à l’unisson. Quant aux prisonniers, ils avaient le corps peint en blanc et leurs ceinturons étaient en papier. Ils avaient aussi des bandes de papier blanc, simulant des étoles et allant des épaules aux aisselles opposées ; ils portaient aussi, en guise de cheveux, du papier finement découpé. Leur tète était recouverte de plumes placées en manière d’emplâtre. Ils portaient à la lèvre inférieure un anneau de plumes; le devant de leur figure était peint de couleur vermeille, et les joues teintes en noir. On faisait durer l’areyto jusqu’à la nuit. Quand le soleil était couché, on s’arrêtait et on amenait les captifs aux maisons situées dans chaque quartier, qu’on appelait calpulli. Les maîtres les y gardaient. Ils ne dormaient pas et ils tenaient les captifs en veille. Quand la nuit était avancée, tous les vieillards du quartier s’en retournaient chez eux. A minuit, les maîtres des esclaves prenaient chacun le sien et lui coupaient ras un rond de cheveux au haut de la tête, en se tenant devant le feu, au moyen d’un petit couteau appelé « serres d’épervier. » On conservait ces cheveux comme des reliques, en mémoire de la valeur dont on avait fait preuve. On les attachait, avec du fil rouge, à deux ou trois panaches de plumes de héron. Ils étaient conservés en de petits coffres appelés les coffres des cheveux. Cette boîte, apportée par le maître du prisonnier à sa maison, y était suspendue aux poutres, en un endroit bien visible, pour que l’on sût qu’il avait fait des captifs dans la guerre. Cela restait en cette place pendant toute sa vie.
Après celte coupe de cheveux, les maîtres se livraient un instant au sommeil, non sans avoir bien assuré la garde de leurs captifs, pour qu’ils ne pussent point prendre la fuite. Au point du jour, on les mettait tous on rang devant le lieu qu’on appelle tzompantli, où se trouvaient les têtes des gens qu’on sacrifiait. Alors un des satrapes venait leur enlever de petites banderolles de papier, qu’ils tenaient à la main pour indiquer qu’ils étaient condamnés à mort. Ils leur enlevaient en même temps les autres papiers dont ils étaient ornés, et leurs mantas, s’ils en étaient couverts. Tout cela était jeté au feu, dans un bassin en pierre appelé qucmhxicalli^. Ils les dépouillaient ainsi successivement de tout ce qu’ils portaient et on le brûlait, dans la pensée que ces malheureux n’avaient plus besoin ni de vêtements, ni d’au-
1. De chimaUi, rondache, et letepontli^ rotule ou tronc d’arbre.
2. De quauitl, bois, eixicalli¡ vase, Voy, la note 4 de la page 145.
DK LA NUUVKLLE-KSPAÜNK.
1res objets, destinés qu’ils étaient à mourir dans quehiues instants. Tandis qu’ils étaient nus, dans l’attente de la mort, survenait un satrape couvert de tous ses ornements, tenant dans ses bras la statue du dieu Paynal, ornée de tous ses attributs. Aussitôt arrivé, il s’éloignait, pour monter au temple où devaient mourir les captifs.
A peine parvenu à l’endroit même du supplice, appelé TlacarouhctaP , il revenait sur ses pas, redescendait, passait devant tous les captifs et remontait comme la première fois. Les maîtres des esclaves étaient aussi placés en rang auprès de leur captif. Lorsque le Poynal montait pour la seconde fois, chacun d’eux prenait le sien par les cheveux et l’amenait au point nommé Apetlac"^, et on les laissait là tous ensemble. Ceux qui devaient les lancer au feu arrivaient alors; ils leur poudraient la figure avec de l’encens qu’ils portaient dans de petites bourses, en le projetant à pleines mains. Ensuite ils s’emparaient d’eux, leur mettaient des entraves aux pieds, leur liaient les mains derrière le dos, les plaçaient sur leurs épaules et les montaient au haut du temple où se trouvait un grand brasier préparé. A peine arrivés, ils les lançaient au milieu du feu. Aussitôt s’élevait une nuée de cendres, et chacun de ces malheureux faisait, en tombant, un grand trou dans le foyer où tout était braise et cendre brûlante. Là, il commençait ses contorsions, ses sanglots; son corps crépitait comme la viande d’un animal qu’on grille; des ampoules s’élevaient de toute part sur sa peau et, tandis qu’il était dans ses horribles angoisses, on se saisissait de lui avec des crochets, et les satrapes appelés quayuaruiltin le traînaient sur le sol et allaient le placer sur le billot auquel on donnait le nom de techcatl. Là, on lui faisait une grande entaille de mamelle à mamelle, ou un peu plus bas, et on lui arrachait le cœur qui était jeté aussitôt aux pieds de la statue de Xinhlecutli, dieu du feu. C’est ainsi qu’on tuait tous les captifs qui étaient sacrifiés dans cette fête. Quand les sacrifices étaient consommés, tout le monde rentrait chez soi et le satrape rapportait la statue du dieu Paynal au lieu qu’elle occupait habituellement. Tous les vieillards qui étaient au service de ce dieu l’accompagnaient. Quand on avait fini de le mettre en place, ils descendaient du temple et ils s’en allaient dîner dans leurs maisons.
Ai )rès cette cérémonie, on voyait se réunir les jeunes hommes, les adolescents et les grands garçons, tous ceux enfin qui avaient de longues mèches de cheveux tombant sur la nuque et que l’on appelait
1. « Lieu où l’on ouvre, l’on égorge les gens»; de tlacall, homme, eteoa, prêt, couh, ouvrir, étendre, déplier, etc., avec can, suffixe de noms de lieu.
2. Serait-ce : sur la natte ou nappe d’eau ? de atl, eau, et pellail, natte, avec c, suffixe de noms de lieu.
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cuexpaleque^ ; toute espèce de gens, du reste, accouraient en foule et affluaient ensemble vers la cour de Xiuhtecutli, en l’honneur duquel se faisait la tète. A midi, on commençait à danser et à chanter, et es femmes se mêlaient aux hommes dans un ordre convenu. La cour regorgeait demonde etl’onyélait tellement serré, qu’on nepouvaitplus trouver une issue. Quand ils étaient fatigués de chants et de danses, une grande clameur se faisait tout à coup entendre et tous, à l’envi, s’empressaient de sortir de la cour pour se rendre à l’endroit où l’on avait érigé le grand mât. Les routes étaient pleines de gens qui marchaient les uns sur les autres. Les préposés aux jeunes hommes se tenaient autour du mât, pour empêcher que personne y montât avant que l’heure fût venue. Ils en défendaient l’accès à grands coups de trique; mais les gamins qui s’étaient proposé d’y monter s’efforçaient de repousser leurs chefs à force de bourrades et, réussissant enfin à s’emparer des cordes, ils commençaient à monter avec tant d’entrain, que chaque càhle en avait un grand nombre à supporter. On aurait dit des grapi)es de jeunes hommes, tant ils mettaient d’obstination à se servir de chaque corde. Mais bien peu arrivaient au sommet. Celui qui y parvenait le premier s’emparait de la statue de l’idole, faite de pâte de blettes, qui se trouvait en haut du mât. Il lui prenait la rondadle, les flèches et les dards dont elle était armée, ainsi que l’instrument nommé avec lequel les dards sont lancés. Il se sai-
sissait aussi des tamales et il en faisait tomber les miettes sur les gens qui étaient en bas. Tout le monde avait les yeux levés, attendant les petits morceaux pour s’en emparer, et quelques-uns se disputaient et se malmenaient pour se les arracher mutuellement. Il y avait grand remue-ménage pour s’emparer de ce qui tombait. Quelquesuns en voulaient surtout au panache qui avait été sur la tête de la statuette et que le jeune homme vainqueur lançait du haut du mât. Bientôt celui-ci descendait chargé des armes dont il s’était emparé. 11 était accueilli en bas par de grands applaudissements et conduit par la foule à la plate-forme du temple, appelé Tlacaçouhcan, où des vieillards lui faisaient présent de joyaux et de devises, pour la hardiesse dont il avait fait prouve. Cela fait, tout le monde allait tirer sur les cordes et jeter par terre le mât qui se brisait en tombant. La foule s’en allait ensuite, chacun à son domicile, et personne ne restait en ce lieu. On conduisait chez lui celui qui avait gagné le prix en arrivant le premier au haut du mâl, après lui avoir
1 Pluriel de cuexpale, qui a des mèches de cheveux sur la nuque; du substanlif cuexpalli, qui désigne ces sortes de mèches.