‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 181 sur 704 · DE CEUX QUI ALLAIENT EN ENFER ET DE LEURS OBSÈQUES · texte numérisé non relu

DE CEUX QUI ALLAIENT EN ENFER ET DE LEURS OBSÈQUES

Ce que les vieillards indigènes, parmi les anciens maîtres de ce pays, apprirent de leurs ancêtres et nous répétèrent ensuite au sujet de ceux qui mouraient : c’est que les âmes des défunts allaient à trois points différents, dont l’un était l’enfer, dans lequel vivait un méchant esprit portant les noms de Mictlantecutli ou Tzontemoc^ et une déesse appelée M'icíecacmaíí^ qui était la femme Ú.Q Mictlantecutli. Les âmes des défunts qui allaient en enfer étaient celles des personnes qui mouraient de maladie, seigneurs, grands personnages ou petites gens. Le jour où quoiqu’un mourait, homme, femme ou enfant, on adressait ces paroles au défunt étendu sur son lit, avant de l’enterrer^ : « Notre fils, « vous en avez fini avec les soulfrances et les fatigues de cette vie. Il « a plu à Notre Seigneur de vous emporter, parce que nous n’avons

1. Mictlantecutli signifie seigneur (iecMiît) de l’enfer (miciîan) ; et Tzontemoc, chevelure [tzontli), tombante [lemoc].

2. De ciuatl, femme, teca, qui prend soin, micque, des morts.

3. Dans ce chapitre et les suivants, Sahagun a introduit plusieurs allocutions, harangues ou discours que l’on apprenait dans les établissements d’instruction ou dans les monastères et qui se transmettaient ainsi de génération en génération. On en distinguait de différentes sortes formant des recueils particuliers; c’était les platicas ou exhortations des pères à leurs enfants, les discours des rois à leurs vassaux, etc. Nous avons dit, dans la grammaire de Olmos, publiée en 1S?5, qu’un habile écrivain mexicain, Juan Baplista, avait réuni ces morceaux oratoires sous le titre de huehuctlatolli, antiques discours. Cette grammaire renferme le texte de l’exhortation d’un père à son fils, que nous avons accompagné d’une traduction française aussi littérale que possible.

HISTOIRE DES CHOSES

« pas la vie élernclle en ce monde; notre existence est comme un « rayon de soleil. 11 nous a ôté fait la grâce de nous connaître et de « nous traiter les uns les autres dans cette vie. Actuellement, le dieu « Micüantecutli, autrement dit Acolnauacatl ou Tzontemoc, ainsi que « la déesse Mictecaduatl, vous a fait partager son séjour. Nous vous « y suivrons tous, car c’est là notre destinée et l’endroit est assez « grand pour recevoir tout le monde. On n’entendra donc plus parce 1er de vous. Voilà que vous êtes allé au parage des ténèbres qui ce n’a ni lumière ni fenêtre. Vous n’en sortirez jamais plus et vous ce n’avez pas à vous préoccuper de votre retour puisque votre absence ce doit être éternelle. Vous laissez vos enfants, pauvres, orphelins, ce sans savoir comment ils finiront et de quelle manière ils supportecc ront les fatigues de la vie présente. Quant à nous, nous ne tardece rons pas à aller vous rejoindre où vous serez. »

Après cela, ils s’adressaient au parent du défunt et lui disaient : ce O fils ! prenez courage, n’en perdez point le boire et le manger ; que « votre cœur se tranquillise. Que pouvons-nous contre la volonté et cc les actions divines? Est-ce que cette mort est arrivée parce que quelcc (ju’un nous veut du mal ou se moque de nous? Non, certainement; ce c’est bien Notre Seigneur qui a voulu que telle fût sa fin. Qui pour- <c rait ajouter une heure, un jour à notre vie présente, en ce monde ce Et puisqu’it en est ainsi, prenez patience, pour souffrir les déboires ce de cette existence. Que la maison où le défunt a vécu soit désormais ce solitaire et obscure, et n’ayez plus l’espoir de le revoir. 11 ne concc vient point que vous vous abîmiez dans la pensée de l’orphelinat ce et de la pauvreté qui vous restent. Courage ! Ne vous laissez pas cc abattre par la tristesse. Nous sommes venus ici pour vous rendre cc visite et vous consoler par ce peu de paroles, ainsi qu’il nous concc vient de le faire, à nous qui sommes des vieillards et des pères, « après que Notre Seigneur a emporté nos prédécesseurs plus vieux ce et plus anciens, qui savaient mieux que nous adresser des consoc< lations à ceux qui étaient dans la tristesse. Nous finissons là notre ce allocution ; restez en paix et adieu ! »

Aussitôt après, les anciens et les ouvriers en papier se mettaient en travail pour couper, préparer et lier les papiers dont ils avaient l’habitude de faire usage pour le défunt. On lui repliait les jambes, on le recouvrait de ces papiers, et, après l’avoir lié, on faisait couler un peu d’eau sur sa tête en lui disant : «Voilà l’eau dont vous avez fait usage pendant votre vie dans ce monde. » Ils prenaient ensuite un petit pot rempli de cette même eau et ils le lui présentaient en disant : <c Voici pour votre voyage, » et on le lui plaçait dans son suaire ; car on enveloppait le défunt dans ses mantas et ses papiers et on le liait soli-

clcment. On mettait, au surplus, devant lui, en bon ordre, tous les papiers qu’on avait préparés dans ce but et on lui disait : « Voilà avec quoi vous passerez entre deux sierras qui se touchent. » On lui donnait d’autres papiers encore en ajoutant : « Voici avec quoi vous passerez par le chemin sur lequel un serpent vous attend. » D’autres papiers encore, avec ce mot : « Voilà avec quoi vous passerez à l’endroit où se trouve le lézard vert qu’on appelle xochitonal'-. Ils disaient ensuite au défunt : « Voilà de quoi traverser huit dé-^ serts. » Et puis il lui était donné de nouveaux papiers en disant : « Voici de quoi passer huit collines. » Et ils ajoutaient encore en parlant au défunt : « Vous voyez avec quoi vous pourrez traverser le vent des navajas"^ qui s’appelle itzehecayan^ ; » car ce vent était si violent qu’il faisait voler les pierres et en détachait des éclats affilés. C’était à cause de ces vents et de ces frimas qu’ils brûlaient toutes les valises, armures, dépouilles des captifs pris à la guerre et tous les vêtements d’usage. Ils disaient que tout cela accompagnait ensuite le défunt et servait à le couvrir pour le mettre à l’abri de toutes souffrances. On faisait la même chose à propos des femmes défuntes, car on hrùlait tous les objets qui leur servaient à filer et à tisser, ainsi que les vêtements dont elles avaient fait usage, afin que cela servît à les préserver du froid et des grands vents appelés itzehecayan^ qu’elles devaient rencontrer. Quiconque était privé de ses hardes avait beaucoup à souffrir de l’air de ces passages. On faisait aussi que le défunt s’en allât avec un petit chien de couleur vermeille, au cou duquel on mettait un fil peu tordu de coton; car on disait que les défunts nageaient en s’appuyant sur un petit chien, pour traverser un fleuve de l’enfer nommé Chiconauapan'^ .

En arrivant devant le diahle appelé Mictlantecutii, les morts lui faisaient offrande des papiers dont ils étaient porteurs, de fagots, de torches en pin et de roseaux parfumés, ainsi que de fils mal tordus de coton, un autre fil rouge, une manta, un macci/i, les jupons et les chemises. Toutes les nippes d’une femme défunte qui abandonnait ce monde étaient soigneusement enveloppées dès le moment de sa mort. Quatre-vingts jours après, on commençait à les brûler ; on renouvelait cette opération au bout d’un an, et on y revenait à la quatrième année pour terminer, seulement alors, les obsèques conformément à l’habitude ; car, on prétendait que les offrandes faites dans ce monde

Page 1