CHAPITRE V
DE DIFFÉRENTES ESPECES d’iVROGNES.
Les Mexicains disaient aussi que le vin s’appelle centzontoiochtin, c’est-à-dire quatre cents lapins, parce qu’il est la source d’un très grand nombre de variétés d’ivresse. Il est des gens qui, à cause du signe sous lequel ils sont nés, ne reçoivent du vin aucun dommage. Quand ils sont ivres, ils tombent endormis, ou bien ils se contentent de baisser la tête assis et comme absorbés ; ils ne font ni ne disent aucune espièglerie. Il en est qui pleurent et soupirent tristement ; un ruisseau de larmes leursortdes yeux. D’autres se prennent à chanter ; ils ne veulent
HISTOIRE DES CHOSES
ni parler, ni entendre les autres dire des plaisanteries ; ce n’est qu’en chantant qu’ils éprouvent un véritable contentement. Il est des ivrognes qui, au contraire, ne chantent jamais ; ce sont des hâbleurs qui se parlent à eux-mêmes, ou qui disent des infamies ou des impertinences contre les autres ; ils se pavanent, posent pour des personnages honorés et méprisent tout le monde; ils relévente! balancent orgueilleusement la tête en se vantant d’être riches et en lançant à d’autres le reproche de pauvreté ; ils se tiennent en grande estime et se montrent orgueilleux et provoquants dans leurs paroles, ayant le verbe haut, lançant le mot avec apreté et relevant la jambe en simulant des ruades de mépris. Quand ils recouvrent la raison, ils deviennent muets et timides, craignent tout le monde et s’excusent en disant ; « J’étais ivre, je ne savais ce queje disais. « Ils deviennent soupçonneux et de mauvais caractère; ils voient les choses de travers, accusent faussement leurs femmes, prétendant qu’elies sont mauvaises, etc... Lorsque quelqu’un parle, ils se figurent qu’il médit d’eux; s’ils voient rire, ils croient que c’est d’eux qu’on se moque, et de la sorte, ils se fâchent avec tout le monde sans rime ni raison. Ils doivent tous ces travers à la folie du vin. Si c’est une femme qui s’enivre, elle tombe assise sur le sol en repliant ses jambes, quelquefois en les allongeant. Si elle est tout à fait prise de vin, elle défait sa chevelure et s’endort avec ses cheveux dans le plus grand désordre, etc.
En présence de toutes ces variétés d’ivi’ognes, les Mexicains avaient l’habitude de dire, à propos du mode particulier à chacun : c’est son lapin, pour donner à entendre, en parlant de sa manière d’être, que c’était son espèce particulière d’ivrognerie et le genre de démon qui lui était entré dans le corps. Lorsqu’un ivrogne tombait d’une hauteur et se tuait, on disait qu’il s’était enlapiné. Comme d’ailleurs, le vin manifeste ses effets par des signes très variés, on l’appelait centzonlotochtin, ce qui veut dire quatre cents lapins, comme pour donner à entendre que le vin produit un nombre infini de genres d’ivrognes.
Les Mexicains disaient encore que quand arrivait le jour d’ome iochtli, on célébrait une fête en l’honneur du dieu principal du vin, qui s’appelle IzquHecatl. On faisait aussi des fêtes à tous les autres dieux du pulque. On plaçait dans le temple une statue à laquelle on faisait des ofi'randes, en dansant et en jouant de la flûte. On posait devant elle une jarre en pierre, appelée orne tochtecomatl\ remplie de vin, et accompagnée des roseaux à l’aide desquels buvaient ceux qui venaient assister à la fête. Les buveurs étaient des vieillards et des soldats malheureux destinés à être un jour capturés par l’ennemi ou à