CHAPITRE XII
DE CERTAINS FANTÔMES QUI PARAISSENT LA NUIT ET QUE l’oN APPELLE
tlacanexquimüli
Lorsque quelqu’un voyait certains fantômes qui n’ont ni pieds ni têtes, roulent sur le sol et poussent des gémissements de malades, il n’ignorait pas que c’étaient des visions de Tezcatlipoca, et il en retirait un mauvais augure, croyant que certainement il mourrait dans la guerre ou de maladie à bref délai, ou que quelque disgrâce devait le frapper sans retard. Si ces visions apparaissaient à quelqu’un qui fût timide et de basse naissance, il prenait la fuite et tombait dans un grave abattement, croyant qu’il mourrait bientôt ou qu’il lui arriverait quelque malheur. Mais si les fantômes apparais-
De /iacanecî, feindre, dissimuler, et quimiUi, lien, paquet de linges ou de vêlements.
saient à un homme brave et de grande valeur,' comme le sont les vieux soldais, celui-ci s’apprêtait à l’instant, car on était toujours en sursaut pendant la nuit, dans la croyance qu’on allait rencontrer quelque vision. 11 y avait même des gens qui sortaient sur les roules et dans les rues avec le désir d’apercevoir n’importe quoi de terrible, afin d’en obtenir quelque heureux sort, ou des épines de maguey qui en sont le gage. Si quelqu’un de ces fantômes lui apparaissait, il l’attaquait à l’instant, le saissisait avec force et lui disait : « Qui es-tu? Parle-moi ; ne me refuse pas, puisque je te tiens et que je ne te lâcherai point. » 11 lui répétait plusieurs fois ces paroles, tandis qu’ils s’agitaient en se secouant tous deux, et, après qu’il s’était débattu fortement, le fantôme se décidait enfin â parler, aux approches du jour, et lui disait : « Laisse-moi, tu me fatigues ; dis-moi ce que tu veux, je le le donnerai. » — Que me donneras-tu ? reprenait le soldat. Et le fantôme répondait : «Tiens, voilà une épine. — Je ne la veux pas, disait l’autre; pourquoi faire, une épine? cela n'est bon à rien. » Et fût-ce deux, trois ou quatre, il ne lâchait pas prise jusqu’à ce qu’il lui donnât le nombre qu’il désirait. En les lui donnant, le fantôme lui disait : « Je t’accorde tout ce que tu demandes, afin que tu sois heureux dans le monde. » Le soldat laissait alors le spectre tranquille, parce qu’il avait déjà obtenu ce qu’il cherchait et désirait.