‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 280 sur 704 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DU LANGAGE ET DE l’eFFUSTON DONT ILS FAISAIENT USAGE EN PRIANT LE DIEU APPELÉ Tlaloc, QUE l’oN TENAIT POUR SEIGNEUR ET ROI DU PARADIS TERRESTRE, AVEC PLUSIEURS AUTRES DIEUX SES SUBORDONNÉS APPELÉS Tlaloque , et sa sœur Chicóme coati, qui était la déesse gérés.

CETTE PRIÈRE ÉTAIT EMPLOYÉE PAR LES SATRAPES EN TEMPS DE SÉCHERESSE, POUR DEMANDER DE l’EAU AUX DIEUX SUSDITS.

ELLE RENFERME UNE MATIÈRE FORT DÉLICATE, CAR ON Y VOIT FIGURER UN GRAND NOMBRE DES ERREURS DANS LESQUELLES ILS VIVAIENT ANCIENNEMENT.

« 0 notre très bon Seigneur, libéral donateur. Seigneur de la fraîcheur et de la verdure, Seigneur du Paradis terrestre odorant et fleuri. Seigneur de l’encens ou copal! O douleur! les dieux de l’eau qui sont vos sujets ont disparu et se cachent dans leur retraite, eux qui sont chargés de distribuer les choses nécessaires et reçoivent l’offrande de ïulli, de Vyauhtli et du copal; ils ont caché toutes les subsistances indispensables à la vie et qui sont comparables aux pierres précieuses, émeraudes et saphirs; ils ont emmené avec eux leur sœur, la déesse des subsistances, ainsi que la divinité du chilli ou piment. 0 Seigneur ! aie compassion de nous qui sommes vivants. Les objets qui forment notre nourriture se couchent sur le sol; tout se perd et se sèche. On dirait de la poussière recouverte de toiles d’araignée à cause du manque d’eau. Les pauvres macehuaJes et les gens du bas peuple sont épuisés par la faim; on les voit maigres, défigurés, avec des oreilles cadavériques; leurs bouches sont sèches comme du sparte, et leurs corps, sur lesquels tous les ossements se pourraient compter, sont une véritable image de la mort. Les enfants

sous le nom de Chichimèques les peuplades sauvages vivant sur les limites septentrionales du Mexique.

1. Ailleurs, Saliaguii a dit que Mixcoatl était le dieu des Otomis en particulier. Il y a lieu de se rappeler que ces tribus sauvages reconnurent au XV' siècle la souveraineté des princes Chichimèques d’Acolhuacan. Les deux passages se concilient donc parfaitement. Voy, ci-dessus, p. 146.

sont défigurés et d’un jaune terreux, et je ne parle pas seulement de ceux qui commencent à marcher, mais même des plus jeunes, qu’on tient encore au berceau. Personne n’a pu se soustraire aux douleurs et aux tribulations de la famine existante; les animaux, les oiseaux euxmêmes sont dans le besoin, à cause de la grande sécheresse que nous avons. C’est pitié de voir les oiseaux, dont quelques-uns ont les ailes tombantes et traînant par terre par suite des privations ; d’autres tombent ne pouvant se tenir sur pieds; d’autres encore tiennent leur bouche ouverte aspirant à manger et à boire. Pour ce qui est des autres animaux, ô Seigneur ! c’est douleur de les voir marcher en tombant de besoin, léchant la terre, la langue pendante, la gueule ouverte, haletant de faim et de soif. Tout le monde perd la tête et s’en va mourant faute d’eau; tous périssent et il ne restera bientôt plus personne. C’est aussi une grande douleur. Seigneur, de voir partout la surface du sol desséchée et ne pouvant plus produire ni herbe, ni arbre, ni chose quelconque qui pût servir de nourriture. Au lieu de nous servir de père et de mère, à son habitude, en nous nourrissant avec les subsistances ordinaires, herbes et fruits qui s’y produisaient auparavant, la terre aujourd’hui laisse tout se perdre. On dirait que les dieux Tlaloque ont tout emporté avec eux et l’ont caché dans leur demeure, qui est le paradis terrestre.

« Seigneur, toutes les choses dont vous aviez l’habitude de faire largesse, qui nous faisaient vivre et maintenaient en joie, qui sont le soutien et l’allégresse de tous et peuvent être comparées aux émeraudes et aux saphirs, tout cela a disparu et fui loin de nous. Seigneur, dieu des subsistances et donateur très bon et très compatissant! Qu’avezvous résolu de faire de nous ? Nous avez-vous enlevé absolument votre appui? Votre colère et votre indignation ne s’apaiseront-elles pas? Avez-vous déterminé de perdre tous vos serfs et vassaux et de laisser dans la désolation et la solitude votre ville, royaume ou seigneurie? Est-il déjà résolu qu’il en sera ainsi? Cela est-il définitivement décidé dans le ciel et en enfer? O Seigneur! du moins accordeznous que les enfants innocents qui marchent à peine et ceux qui sont encore au berceau aient les choses indispensables à la nourriture, afin qu’ils vivent et qu’ils ne périssent pas en cette grande disette. Qu’ont-ils fait, ces pauvres malheureux, pour qu’ils soient affligés et meurent de faim? Ils ne se sont rendus coupables d’aucune offense; ils ne savent pas ce que c’est que pécher et ils n’ont offensé ni les dieux du ciel ni ceux de l’enfer. Si nous avons manqué à nos devoirs de plusieurs manières et si nos offenses sont arrivées jusqu’au ciel et jusqu’en enfer, si les puanteurs de nos péchés se sont étendues jusqu’aux confins de la terre, il est juste que nous soyons

HISTOIRE DES CHOSES

détruits et qu’il ne reste rien de nous; nous n’aurons rien à dire pour nous excuser et nous défendre de ce qui a été résolu contre nous au ciel et en enfer. Que cela soit fait; soyons tous perdus sans retard; mais ne restons pas condamnés à des douleurs si prolongées ; car ce que nous supportons à cause du manque d’eau est encore plus cruel que de brûler dans les flammes. C’est en effet chose horrible que le tourment de la faim: nous sommes comme le serpent qui, agacé par le désir de dévorer, avale sa salive, haletant du besoin de manger, et siffle pour que vienne à lui ce qui fait son besoin; c’est chose terrifiante de voir son angoisse tandis qu’il demande à manger. La famine dont nous souffrons est arrivée au même degré d’intensité que le feu qui brûle en scintillant et lance des étincelles.

« Qu’il soit fait. Seigneur, comme nos aïeux nous l’ont prédit : que le ciel tombe sur nous; viennent les démons lesquels doi-

vent un jour détruire la terre avec tous ceux qui l’habitent, afin que le monde entier soit couvert d’obscurité et de ténèbres et qu’il n’y ait plus d’habitants nulle part. Les vieillards, nos aïeux, en effet, ont su et nous ont transmis de bouche en bouche que la fin du monde doit arriver lorsque la terre sera fatiguée de produire des créatures. Seigneur! ce serait pour nous un régal et un délassement que cet évènement tombant sur nous tous qui existons actuellement. Malheureux que nous sommes ! Qu’il vous plaise. Seigneur, envoyer une peste provenant du dieu de l’enfer, qui nous achève sans délai! En pareil cas, peut-être la déesse des subsistances et le dieu des moissons prendraient-ils soin de nous laisser quelques friandises pour que les défunts pussent remplir leurs besaces et faire ainsi le chemin de l’enfer. Plût au ciel qu’au lieu de cetle tribulation nous eussions celle de la guerre, laquelle procède de l’influence du soleil et se réveille avec force et puissance sur la terre; car alors les soldats et vaillantes gens, belliqueux et puissants, ressentiraient une grande joie en se voyant dans la bataille, attendu qu’il y meurt bien des hommes; le sang coule en abondance ; la terre se couvre de corps morts, d’ossements et des têtes des vaincus, et le sol disparaît sous la masse des cheveux qui pourrissent! Rien de cela n’inquiète, parce qu’on sait que les âmes des défunts vont dans le palais du soleil, où l’on chante ses louanges avec des voix réjouissantes; là, on passe son temps à humer avec délices les parfums variés des fleurs; là encore, sont glorifiés tous les braves et gens de valeur morts dans la bataille. Les enfants d’un âge tendre qui ont péri par la guerre sont présentés au soleil, propres, embellis et resplen-

Page 1