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CE SONT DE TENDRES PAROLES QUI TOUCHENT A DES POINTS ESSENTIELS

Toi, ma fille, précieuse comme un grain d’or et une plume riche, issue de mes entrailles, que j’ai engendrée et qui es mon sang et mon image; toi, ici présente, écoute avec attention ce que je vais te dire, car tu es arrivée à l’âge de la discrétion. Le Dieu créateur de toutes choses et qui est en tous lieux t’a donné l’usage de la raison et t’a faite habile à comprendre; et puisque ta raison s’est ouverte, elle est

arrivée à bien saisir les choses du monde et à savoir qu’il n’y a pas de vrai plaisir ni de repos véritable, mais, bien au contraire, des peines, des afflictions, des fatigues extrêmes et une grande abondance de misère et de pauvreté. O ma fille, ce monde est, en effet, un lieu de pleurs, de tristesse et de mécontentement, oü régnent le froid, l’intempérie de l’air, les chaleurs afflictives du soleil, la faim et la soif. C’est une grande vérité que nous connaissons par expérience. Retiens donc bien ce que je te dis, ma fille : ce monde est mauvais et pénible, dépourvu de plaisir et abondant en déboires. Il y a un proverbe qui dit qu’il n’y a pas de plaisir qui ne s’accompagne de grandes tristesses et qu’il n’y a pas de repos qui ne se lie avec quelque affliction sur la terre. C’est une maxime que les anciens nous léguèrent, comme un avertissement pour que personne ne s’afflige en versant trop de larmes et en s’abandonnant d’une manière excessive à la tristesse. Notre-Seigneur nous donna le rire, le sommeil, le manger et le boire, qui nous font vivre et croître ; il nous donna aussi la faculté d’engendrer pour nous multiplier dans le monde : tout cela répand quelque joie dans notre existence, quoique pour peu de temps, afin que toute notre vie ne se passe pas dans la mélancolie et les pleurs continuels. Quoiqu’il en soit bien ainsi et que le monde soit fait de telle sorte qu’un peu de plaisir s’y mêle à de nombreuses peines, on se refuse à le voir, et cela n’excite ni nos craintes ni nos chagrins, parce que cela est passé dans nos habitudes et que les uns l’oublient dans les seigneuries et les royautés, les autres dans les choses de la milice au milieu des dignités, des honneurs et des hauts emplois. Ce que j’ai dit des choses de ce monde est cependant bien vrai ; mais personne n’y réfléchit, personne ne pense à la mort. On concentre son attention sur le présent, pour y gagner le manger et le boire, chercher à vivre, édifier des maisons, travailler pour l’existence et découvrir des femmes pour se marier ; et les femmes de leur côté entrent en ménage pour passer tout de suite de l’adolescence à la vieillesse : tout cela, ma fille, est absolument comme je l’ai dit.

Écoute bien maintenant avec calme : voici ta mère ; tu es sortie de son sein comme fragment d’une pierre qu’on partage ; elle te mit au monde, de même qu’une plante qui en engendre une autre : c’est bien ainsi que tu as germé chez ta mère et que tu es née d’elle. Jusqu’à présent tu avais été comme endormie, et voilà que tu es bien réveillée maintenant ; profites-en pour comprendre que l’affaire de ce monde est bien comme je viens de te le dire. Je prie Dieu que tu vives de longs jours; mais il importe que tu saches comment tu dois vivre et comment tu dois poursuivre ta route, car les pas dans ce monde sont semés de difficultés ; et remarque bien, ma fille chérie, ma petite

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tourterelle, que la route à suivre dans ce monde n’est pas peu, mais épouvantablement difficile. Sache bien, toi qui es l’aînée de mes filles, que tu descends de parents nobles, hidalgos et de rang élevé ; tu es d’un sang de rois et de sénateurs, morts depuis longtemps, qui régnèrent, fondèrent leur trône, se couvrirent de réputation et d’honneurs dans les dignités qu’ils occupèrent et donnèrent un nouveau lustre à leur noblesse.

Voici donc ce que je veux te dire : tu es noble et de rang élevé; prendstoi et considère-toi pour telle. Quoique tu ne sois qu’une bien jeune fille, tu es précieuse comme un chalchiuitl et un saphir et tu as été pétrie et sculptée d’un sang noble et d’une généreuse parenté. Tu descends de hauts et illustres personnages, et ce que je te dis là, ma fille, je sais bien que tu en comprends l’importance, car le temps est passé pour toi de jouer avec d’autres fillettes aux palets, aux petites montagnes et aux objets de terre cuite; tu sais comprendre, discerner et faire usage de ta raison. Prends donc bien garde de te déshonorer toi-même et de faire affront à nos aïeux, les rois et les gouverneurs. Ne fais aucune vilenie; car, je te le répète, tu es noble et de sang généreux. Voici la règle que tu dois suivre pour bien vivre dans ce monde avec les gens qui t’y entourent. Tu es femme ; note bien ce que tu dois faire. Tu dois adresser nuit et jour plusieurs fois des prières et des soupirs au dieu invisible et impalpable, au dieu appelé Yoalli ehecatl. Acclame-le et fais-lui ta demande les bras tendus et dans le secret de ta retraite; ne sois pas dormeuse; réveille-toi et lève-toi à minuit et prosterne-toi devant lui sur tes genoux et sur tes coudes ; incline-toi et croise les bras sur la poitrine. Appelle par les cris de ton cœur Notre-Seigneur Dieu invisible et impalpable, parce qu’il se réjouit, de nuit, avec ceux qui l’acclament. Il t’écoutera et il te sera miséricordieux; il te donnera ce qui te convient et ce dont tu seras digne. Si, par aventure, avant le commencement du monde, un mauvais sort fut jeté sur toi avec une destinée adverse que tu apportas en naissant, tu amélioreras ta situation en priant et en faisant pénitence, et Dieu t’aidera à la rendre plus favorable.

Oui, ma fille, je le répète, lève-toi la nuit, veille et mets -toi en croix. Lance bien loin et vite tes couvertures, lave ton visage, tes mains et ta bouche ; prends lestement le balai et nettoie avec zèle. Ne reste pas au lit par paresse ; lève-toi pour laver les bouches des dieux et leur offrir l’encens ; ne néglige pas ce devoir ; c’est par ces pratiques que nous devons acclamer Dieu et lui adresser nos demandes, afin qu’il nous donne ce qui convient. Cela étant fait, mets-toi à l’ouvrage qui t’incombe, soit pour faire la boisson de cacao, soit pour moudre le maïs, soit pour filer ou tisser. Prends soin de bien apprendre

comment se préparent les mets et les boissons, pour que tu puisses les bien faire ; je veux dire ces mots et ces ^boissons qui se destinent aux grands seigneurs, à eux seuls, et qui pour cela s’appellent teional tlatocatlaqualli'- . En agissant ainsi, tu obtiendras la richesse dans n’importe quel lieu que Dieu t’aura choisi pour te marier. Mais en prévision du cas où tu tomberais dans le besoin et la pauvreté, tu dois apprendre avec grande attention les métiers propres aux femmes de tisser et de fder. Ouvre bien tes yeux, afin de voir parfaitement les méthodes dont les artisans font usage pour tisser et peindre leurs toiles, et comprendre comment ils placent leurs couleurs et les agencent de façon à ce qu’elles se marient bien les unes avec les autres. Les dames qui veulent être habiles dans cet art apprennent comment la toile s’ourdit, comment les fils se combinent avec la lisse et comment enfin se placent les rouleaux avec les fils pour que la navette passe entre les deux chaînes. Applique à cela tout ton zèle et toute ton intelligence. Ne manque pas de t’instruire par négligenceou par paresse.

Maintenant que tu es jeune et que le temps ne te manque pas pour t’appliquer à ces choses, tu possèdes aussi un cœur simple et habile, comparable au saphir et au chalchiuill le plus fin. Il possède l’aptitude à apprendre, parce qu’il n’est pas encore souillé par le péché, mais pur, naïf, sans tache, nullement mélangé de mauvaises inclinations; car nous vivons encore près de toi, nous qui t’avons engendrée. Tu ne t’es pas, en effet, formée toute seule; c’est moi et ta mère qui t’avons fait venir au monde; car telle est la manière de procéder de la nature; personne ne l’a inventée; c’est Notre-Seigneur Dieu qui a voulu que la génération existe par le moyen de l’homme et de la femme, afin que l’humanité se multiplie et que la population augmente. Or, pendant que nous vivons et que tu jouis de notre présence avant que Notre-Seigneur nous appelle à lui, il importe beaucoup, ma fille chérie, mon aimée, ma tourterelle, que tu t’occupes de toutes ces choses et les saches très bien, afin qu’après notre mort tu puisses vivre honorée parmi les personnes que l’honneur distingue. Car enfin, aller chercher de l’herbe, vendre aux coins des rues du bois, du piment vert, du sel ou du salpêtre, cela ne pourrait te convenir, puisque tu es d’un sang généreux et que tu descends d’hidalgos et de nobles. Il adviendra peut-être — ce que ni nous ni personne ne pouvons savoir — que quelqu’un s’attache à loi et devienne ton maître. Qu’arrivera-t-il alors, si tu ne t’es pas rendue habile dans les métiers qui conviennent à ton sexe? Ne nous le reprochera-t-on

1. c’est-à-dire : la portion (tonalli), le manger {ilaqualH} des grands [llatoque).

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pas en nous humiliant? On dira que nous ne l’avons pas enseigné ce que tu aurais dû savoir. Si nous étions déjà morts en ce moment, ta mère et moi, on médirait de nous, parce que nous ne t’aurions pas élevée comme il convenait quand nous vivions, et l’on dirait: « Soientils maudits, parce qu’ils n’ont pas instruit leur fille! » De ton côté, tu t’attirerais des disputes et des malédictions et tu serais ainsi la cause de ton propre malheur.

Si, au contraire, tu le rends habile en tout ce que tu dois faire et dont tu auras besoin, tu ne donneras jamais lieu à ce que personne te gronde; les reproches deviendront impossibles, et alors tu seras louée et honorée avec raison ; tu seras hère de toi-même et on fera cas de toi autant que si tu étais élevée aux eslrades de ceux qui ont mérité les honneurs dus aux hauts faits de guerre. Tu te glorifieras de ton mérite comme les bons soldais de leurs exploits, si tu parviens au même degré d’adresse en ton métier que le guerrier dans l’exercice des armes. On se souviendra de nous, n’importe où nous soyons alors, et on nous bénira, on nous honorera à ton occasion. Si au contraire tu ne fais rien de bien en tout ce qui te concerne, tu seras maltraitée et battue et l’on dira de toi que « tu n’auras ni le loisir de te laver, ni le temps de te gratter la tête. » Dieu seul sait laquelle de ces deux destinées t’est réservée : ou que tu sois aimée et respectée pour ton zèle et ton adresse à exécuter les choses de ta condition, ou que tu sois maltraitée et haïe à cause de ta paresse, de ta négligence et de ta niaiserie.

Fais attention, ma fille, à bien noter ce que je vais encore te dire. Prends bien garde de déshonorer tes parents ou aïeux et de couvrir de saletés et dépoussiéré les peintures qui ont tracé leurs bonnes actions et leur gloire ; ne déverse par sur eux l’infamie en t’adonnant aux délices charnelles; ne te lance pas sur l’immondice et la puanteur de la luxure. Si tu devais en arriver là, il vaudrait mieux que tu mourusses à l’instant. Fais en sorte, ma fille, de mettre peu à peu à profit les choses queje t’ai dites; et, s’il plaisait à Notre-Seigneur que quelqu’un t’aime et te demande en mariage, ne le repousse pas, ne méprise pas la volonté de Notre-Seigneur; car c’est lui qui l’envoie. Reçois-le; preiids-le ; ne t’excuse pas; ne le renvoie pas avec dédain; ne le le fais pas dire trois fois. Ne fuis point, ne t’esquive pas en tournant la chose en plaisanterie. Quoique tu sois notre fille et que tu descendes de parents nobles et généreux, ne t’en vante pas; ce serait offenser Dieu et on te lancerait des boules d’ordures et de saletés ; Notre-Seigneur permettrait que tu tombasses dans la honte et la confusion à cause de la mauvaise vie ; lui-même en rirait, et l’on dirait de toi : « Voilà qu’elle veut bien et voilà qu’elle ne veut plus. » Ne

t’arrête pas à choisir entre les hommes celui qui te plaît le mieux, pareille aux gens qui vont acheter leurs étoffes au marché; reçois celui que Dieu t’envoie; n’imite pas la conduite de ceux qui, allant chercher des épis tendres de maïs, qui s’appellent xilotl, elotl, choisissent les meilleurs et les plus savoureux. Ne porte pas tes désirs sur quelque homme pour le seul fait qu’il te paraîtra des mieux dispos, et ne t’en rends pas passionnément amoureuse. Si celui qui te demande est bien de sa personne, reçois-le; s’il est mal et laid, ne le repousse pas; prends-le, parce que Dieu l’envoie. Si tu le refusais, il se moquerait de toi, il te déshonorerait en s'efforçant de voir ton corps par de mauvais moyens et en t’affichant ensuite comme une mauvaise femme. Travaille, ma fille, et prends bien garde que personne puisse se moquer de toi. Ne te donne jamais à qui tu ne connais pas, à quelque passant vagabond et mauvais sujet. Fais attention, ma fille, à ne pas t’accoupler avec un autre que celui qui t’aura demandée; persévère avec lui jusqu’à ce qu’il meure; ne le quitte pas, lors même qu’il voudra t’abandonner, ne fût-il qu’un pauvre laboureur, un artisan ou un homme ordinaire de basse origine. Quoiqu’il n’eût pas de quoi manger, ne ledédaigne pas, ne t’éloigne pas de lui; car Notre-Seigneur a le pouvoir de vous approvisionner et de vous honorer, et, sachant toutes choses, il répand ses grâces sur qui lui plaît. Ce quej’ai dit, ma fille, je te le donne pour ta règle à suivre, afin que tu saches le conduire, et, ce faisant, j’accomplis près de toi ce que je dois devant Dieu. Si tu le perds et si tu l’oublies, ce sera ta faute; quant à moi, j’ai fait mon devoir. O ma fille et mon aînée bien-aimée ! sois heureuse et que Notre-Seigneur te tienne en paix et repos !

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