‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 296 sur 704 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

DU LANGAGE ET DE l’eFFUSION DONT LE PÈRE, LE SEIGNEUR ET l’hOMME DE RANG ÉLEVÉ FAISAIENT USAGE

POUR INSPIRER A LEUR FILS L’AMOUR DE LA CHASTETÉ. ON Y DIT A QUEL POINT LES DIEUX AIMAIENT LES CHASTES, A l’AIDE DE COMPARAISONS ET d’exemples BIEN CHOISIS.

EN TRAITANT CE SUJET ILS PROMETTENT DE PARLER DE BEAUCOUP d’autres CHOSES AGRÉABLES A LIRE.

Mon fils hien-aimé, fais attention aux paroles que je vais dire et mets-les dans ton cœur, parce qu’elles nous viennent de nos vieux, sages et prudents aïeux qui vécurent en ce monde. C’est ce qu’ils nous dirent en nous recommandant de le garder comme sous clef et de l’or en feuille. Remarque, mon fils, que les vieux d’un autre temps nous ont fait transmettre que les enfants et fillettes et les jeunes adolescents des deux sexes sont les bien-aimés de Dieu : Notre-Seigneur qui est en tous lieux les estime grandement ; il se réjouit avec eux et les tient pour amis. Aussi, les vieillards qui étaient adonnés au culte divin, à la pénitence, aux jeûnes et à l’offrande de l’encens, firent-ils grand cas des enfants qui priaient. Ils les réveillaient de nuit au moment de leur plus doux sommeil, les déshabillaient, les arrosaient d’eau froide, les faisaient balayer et offrir du copal aux dieux. Ils leur lavaient la bouche en disant que Dieu recevait et entendait de bon cœur leurs prières, leurs exercices, leurs larmes, leur tristesse et leurs soupirs, parce qu’ils ont le cœur pur, sans mélange de péché et qu’ils sont parfaits et sans tache, comme des pierres précieuses, des chalchiuitl et des saphirs. Ils ajoutaient que c’était pour eux que Dieu faisait durer le monde et qu’ils étaient nos intercesseurs auprès de Notre-Seigneur.

1. C’est-à-dire ; tu es maître d’une bourse cachée; de llani, cacher, et xiquipilli, bourse; xiquipüe est donc le possesseur de la bourse,

HISTOIRE DES CHOSES

Il y a une autre sorte de gens qui sont agréables à Dieu et aux hommes, ce sont les bons satrapes qui vivent chastement et qui conservent leurs cœurs propres, purs, bons, lavés et blancs comme la neige; leur manière de vivre n’a aucune tache, aucune souillure, il n’y a aucune poussière de péché dans leurs habitudes. Et parce qu’ils sont ainsi, ils sont les bienvenus auprès de Dieu auquel ils adressent de l’encens et des oraisons en priant pour le peuple. Le roi avait l’habitude de dire : « Ce sont les vrais sujets de mes dieux », parce qu’ils étaient d’une vie pure et donnaient le bon exemple. Les anciens, les sages et les savants dans les livres de notre doctrine nous ont transmis que ceux qui ont le cœur pur sont bien dignes d’être aimés, parce qu’ils vivent éloignés de tout désir charnel entaché de souillures; et parce que ceux qui vivent de la sorte sont chose précieuse, les dieux les désirent, les recherchent et les appellent à eux à l’égal de tous ceux qui meurent à la guerre après avoir vécu dans la pureté. Les anciens nous ont dit que le soleil les appelle à lui pour qu’ils vivent au ciel en sa compagnie et enfin qu’ils le réjouissent et le délectent en chantant en sa présence. Ils goûtent des plaisirs sans fin avec le soleil, ils vivent dans de continuelles délices, ils sucent et hument le suc et le parfum de toutes les fleurs savoureuses et odorantes: ils n’éprouvent jamais ni tristesse, ni douleur, ni dégoût, parce qu’ils demeurent dans le palais du soleil où abondent les délices. Non seulement ceux qui vivent dans les combats sont honorés sur la terre, mais encore leur mort est enviée du plus grand nombre, parce que ceux qui meurent de la sorte sont couverts de louanges. On dit qu’un généreux jeune homme de Uexotzinco, du nom de Mixcoatl, mourut dans une guerre où il fut tué par les Mexicains. Un chant composé à sa louange disait ce qui suit : « O bienheureux Mixcoatl! tu mérites bien qu’on chante tes louanges, que ta renommée vive dans le monde et que ceux qui dansent dans les areytos répètent ton nom autour des atabais et des tambourins de Uexotzinco, pour que tu apportes la joie et apparaisses à tes amis, tes nobles et généreux parents. » Suit encore un autre chant à la louange de ce jeune homme, vantant sa virginité et la pureté de son cœur : « O glorieux jeune homme, digne de toutes louanges, pur comme un chapelet de précieux saphirs, toi qui offris ton cœur au soleil ! tu germeras encore une fois ; tu fleuriras de nouveau dans le monde, tu viendras aux areytos entre les tambours et tambourins de Uexotzinco; tu apparaîtras aux nobles et aux hommes de cœur et tes amis te reverront.»

Il y a encore un autre genre de personnes aimées et désirées de Dieu; ce sont celles qui ont été noyées sous les étreintes de quelque animal aquatique, comme sont Vauitzotl, la teponaztli, ou autre quel-

conque. Ceux qui sont tués par la foudre sont dans le même cas. La raison en est, d’après ce que les anciens nous ont dit, qu’étant aimés des dieux, tous ces gens-là sont enlevés pour le paradis terrestre, afin qu’ils y vivent avec le dieu Tlalocan tecutli, qu’on célèbre avec Vulli et Vyauhtli et qui est le dieu de la verdure. Ceux qui sont morts comme on vient de dire vivent ensuite dans la gloire avec le dieu Tlalocan tecutli,dox milieu de la verdure, des maïs frais et de toute sorte d’herbes et de fleurs. Le printemps y est éternel, les plantes toujours vertes, les fleurs fraîches et odorantes. 11 en est de même des enfants qui meurent, avant de connaître le péché, dans l’état d’innocence, de naïveté et de virginité. Nos anciens disent qu’ils reçoivent en abondance les grâces de Notre-Seigneur Dieu, parce qu’ils sont comme des pierres précieuses et qu’ils se présentent à lui purs et sans souillure. Ceux qui sont encore aimés, bienheureux et dignes d’être enlevés par les dieux, ce sont les enfants au berceau, bien comparables à de riches parures. Ils ne vont point au lieu épouvantable de l’enfer, mais bien au palais du dieu Tonaca tecutli, qui vit au milieu des jardins appelés Tonacaquauhtitlan^, où poussent toutes sortes d’arbres, de fleurs et de fruits; ils y voltigent comme des tzintzonme, sorte de petits oiseaux de diverses couleurs qui s’en vont partout suçant le nectar des fleurs. Ce n’est pas sans raison qu’on enterre ces enfants, après leur mort, près des silos où l’on conserve le maïs et les autres subsistances. Cela signifie que leurs âmes se trouvent en des lieux de délices où règne l’abondance, parce qu’ils sont morts aussi purs et aussi nets que des pierres précieuses et de fins saphirs. Sache bien encore que les enfants charmants, beaux et aimables, quand ils se trouvent dans leur état de naïve innocence, sont précieux comme saphirs et turquoises. Un autre genre de personnes est également aimé et désiré des dieux; ce sont les hommes et les femmes de bon caractère et de bonne conduite, qui inspirent confiance à tous, que tout le monde honore, qui n’ont aucune tache répréhensible, qui vivent paisiblement en harmonie avec les autres et qui s’attirent partout l’affection.

Remarque bien, mon cher fils, si Dieu te donne vie en ce monde, comment tu dois y vivre : éloigne-toi des délices charnelles et ne les désire aucunement. Préserve-toi de toutes les saletés qui tachent et souilleht les hommes, non seulement en leur àme, mais encore sur leur corps en y produisant des maladies etdes morts matérielles. Les anciens nous ont dit que c’est à l’enfance et à la jeunesse que Dieu prodigue ses grâces et ses dons ; c’est dans cet âge aussi qu’il fait choix de ceux qui devront être seigneurs, rois, gouverneurs ou capi-

1. De nucall, chair, et quauill, bois, suivi de la postposition lian.

laines. Dieu répand aussi ses délices et ses richesses parmi les enfants et les adolescents; c’est cet âge qui mérite la bonne mort.

Note encore, mon iils, que le monde possède sa manière d’engendi’er et de multiplier ; or, en ces actes, Dieu a ordonné que la femme fit usage de l’homme et réciproquement; mais il convient que cela se pratique avec modération et d’une manière discrète. Ne te jette pas sur la femme comme le chien sur sa nourriture. N’imite point cet animal dans sa manière d’avaler ce qu’on lui donne. Ne te donne pas aux femmes avant le temps. Quoique tu en aies l’appétit, fais résistance; résiste à ton cœur jusqu’à ce que lu sois un homme fait et fort. Observe que si l’on ouvre un maguey, pendant qu’il est jeune, pour lui prendre sa sève sucrée, il n’en donne aucune et il meurt. Aussi, s’il s’agit de l’ouvrir pour en extraire le suc, on a soin de le laisser croître et arriver à sa perfection, afin de prendre sa sève sucrée dans un moment opportun. C'est ainsi que tu dois faire : avant de t’approcber d’une femme, tu dois te laisser croître, grossir et devenir homme complet; tu seras alors propre à te marier et tu engendreras des fils d’une bonne taille, forts, agiles, beaux et de visage bien fait, tandis que, de ton côté, tu resteras vigoureux, apte au travail corporel, actif et agile. Mais si, par aventure, lu t’adonnais aux plaisirs charnels avant le temps, ce serait le cas de se rappeler ce qu’ont dit nos aïeux : que celui qui se jette ainsi dans ces délices n’acquiert jamais tout son développement et qu’on le voit pâle et sans nul attrait. Tu seras semblable à un homme pris de fièvre quarte, jaunâtre, amaigri, et comme nn morveux sans force, maladif, ridé comme les vieilles gens. En te mariant ainsi, tu seras comparable à celui qui va chercber de la sève de maguey, laquelle ne coule nullement parce qu’on a percé la plante avant le temps; celui qui va pomper alors le suc n’en obtient absolument rien, et le maguey dédaigné est mis de coté. C’est ainsi que ta femme en agira avec loi ; comme tu es déjà sec, épuisé et que tu n’as rien à lui donner, tu lui diras : « .le n’en puis plus »; ce qui fait qu’elle te haïra et te délaissera, parce que tu ne satisferas plus son désir, et elle en -cherchera un autre, attendu que tu seras épuisé. Quoiqu’elle n’en ait jamais eu la pensée, elle commettra un adultère, à cause de la défaillance qu’elle aura découvert en toi. Tout cela n’aura lieu que parce tu te seras donné aux femmes et détruit avant l’àge.

Il faut encore, mon fils, faire bien attention, même lorsqu’on te marie et que tu prends femme dàns un âge convenable, de ne pas te livrer à elle avec excès, parce que lu te ruinerais. Quoique ce soit ta femme et que son corps soit le tien, il le convient d’être modéré dans l’usage que tu en feras, de la même manière qu’il est opportun d’user

de tempérance dans le manger. Je veux dire que tu ne dois pas dépasser les bornes avec ta femme, mais bien mettre de la modération dans l’acte de la cbair. Ne va pas croire, en te plongeant dans ces plaisirs, que tu ne fais pas autre chose que t’y délecter et qu’il ne peut y avoir aucun mal à cela. Sache, au contraire, que tu te tues et que tu te fais le plus grand tort par la répétition excessive de cet acte. Nos anciens nous ont dit que tu seras en ce cas comparable au maguey, qui se sèche quand on apompé son suc; tu seras encore comme la manto, qui se gonfle quand on la met dans l’eau pour la laver et qui se sèche ensuite quand on la tord. Tu seras de même ; si tu abuses de cette habitude, bien que ce soit avec ta femme seulement, tu te dessécheras et tu te rendras toi-même malheureux, de mauvais caractère et de pire aspect; tu ne voudras parler à personne, personne ne voudra parler avec toi et tu seras tout honteux. Voici un exemple à ce sujet. Un vieillard très avancé en âge, couvert de cheveux blancs, fut arrêté comme adultère et on lui demanda comment il se faisait qu’étant si vieux il n’eût pas encore cessé les manœuvres de la chair. 11 répondit qu’il avait en ce moment plus de désirs et plus d’aptitude que jamais pour cela, parce qu’il ne s’était approché d’aucune femme pendant sa jeunesse, ne s’exerçant en ce tcmps-là à nul acte de cette espèce, et que, n’ayant commencé que dans sa vieillesse, il y était actuellement plus vigoureux. Je veux te donner encore un exemple; prends-en bien note, pour qu’il t’encourage à vivre chastement dans ce monde. Pendant que vivait le seigneur de Tetzcuco, appelé iVepa/ma/coí/o¿zm*, on s’empara de deux vieilles, couvertes de cheveux blancs comme la neige, parce qu’elles furent prises en flagrant délit d’adultère, trahissant leurs maris qui étaient vieux comme elles; deux jeunes petits sacristains étaient leurs complices. Le seigneur Neçahualcuyotzin leur demanda, quand on les amena en sa présence : « Nos aïeules, est-il vrai que vous ayez encore la tentation des plaisirs de la chair? Étant si vieilles, vous n’en êtes donc pas encore dégoûtées ? Que sentiez-vous donc quand vous étiez jeunes? Dites-le moi, puisque vous êtes pour cela en ma présence? » Elles répondirent : « Notre seigneur et roi, que Votre Altesse écoute. Vous autres, les hommes, vous cessez de désirer la délectation charnelle quand vous êtes vieux, pour en avoir abusé dans la jeunesse, pafree que l’impuissance arrive et la semence humaine se tarit; mais nous, les femmes, nous ne sommes jamais rassasiées ni dégoûtées de cet acte, parce que notre corps est comme un goufl're et comme un ravin

1. Forme révéï’cntiello de A'cou/uiaco¡/üí¿ «chacal {ooyoll) qui jeûne (ça/iaa) », célèbre monarque á’Acolhuacan,

HISTOIRE DES CHOSES

profond qui ne s’emplit jamais, qui reçoit tout ce qu’on lui donne et en désire et en demande toujours davantage; nous ne vivons plus quand cela nous manque. » Voilà ce que je te dis, mon fils, pour que tu vives dans la réserve et la discrétion, que tu procèdes peu à peu et que tu ne te précipites point en cette vilaine et pernicieuse affaire.

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