‹ Histoire générale des choses de la nouvelle-EspagneChapitre 298 sur 704 · Fou, léger, effronté · texte numérisé non relu

Fou, léger, effronté

2. De uiuilana, traîner les pieds; xoooil, fruit très gros, et etic, très lourd.

manière d’une femme enceinte qui s’en va chaloupant avec son corps. En route, tu ne marcheras pas la tête basse ou inclinée de côté, regardant de toutes parts, afin que l’on ne dise pas de toi que lu es niais, bêla, mal élevé, sans éducation et que lu marches comme un petit enfant.

Ce que tu dois noter, en troisième lieu, concerne ta manière de parler. Il convient que tu parles avec calme, sans te presser et sans précipitation, ayant soin de ne pas élever la voix, atin que l’on ne dise pas de toi que tu es un babillard à voix fausse, un sot, un fou ou un rustre. Prends-Ie sur un ton modéré, ni trop bas, ni trop haut, et que ton parler soit suave et doux.

Tu dois noter, en quatrième lieu, qu’il te convient de ne pas faire cas des choses que tu vois et entends, surtout quand elles sont mauvaises, absolument comme si tu ne les avais point entendues. Ne regarde pas à la figure des gens, ne fais pas agir ta curiosité sur les ornements de leurs costumes et la manière dont ils sont agencés. Ne porte pas non plus des regards curieux sur les allures des gens de rang élevé, surtout sur les femmes et moins encore si elles sont mariées; car le proverbe a dit : que « celui qui regarde une femme avec trop de curiosité commet avec ses yeux un adultère. » Des gens ont été punis de mort pour cette faute.

Tu dois noter, en cinquième lieu, qu’il t’importe de ne point écouter les choses qui se disent et ne te regardent pas, surtout au sujet de la conduite d’autrui et des nouvelles qui s’y rattachent. Qu’on dise ce qu’on voudra ; n’en prends aucun souci ; fais comme si tu ne l'avais pas entendu et, s’il ne t’est pas possible de t’éloigner des lieux où tu entends ces choses et où elles se disent, ne réponds jamais et ne dis rien de semblable; entends et tais-loi. Lorsqu’on traite de la vie des autres et qu’il est fait mention de quelque péché digne de châtiment, si tu l’écoutes et, ce qui est pire, si tu dis ton mot au sujet de cette affaire ou de ce péché, ce sera sur toi qu’on en fera retomber toute la faute; on mettra sur tes épaules tout ce qui aura élé dit, tu seras arrêté et puni pour le méfait, et, comme dit le proverbe, « les innocents payeront pour les coupables. » On fera tout peser sur toi ; tout le monde s’excusera et toi seul deviendras l’accusé ; tous les autres que ces paroles concernent, qui les ont entendues ou dites, resteront en paix, tandis que tu seras traîné devant les juges. Pour tout ce que je viens de dire, mon fils bien-aimé, il te convient de bien ouvrir les yeux et d’être bien avisé, afin de ne pas mourir par suite de ta sottise ou faute de savoir-vivre; prends bien garde à toi.

Le sixième point dont je dois t’instruire, mon fils, c’est que tii ne dois jamais attendre qu’on t’appelle deux fois ; réponds à la première,

HISTOIRE DES CHOSES

sans tarder; lève-toi et va à qui t’appelle. Si quelqu’un t’envoie quelque part, vas-y en courant; si l’on te charge d’aller prendre quelque chose, va le prendre sans tarder, aie de l’agilité et du zèle; ne sois pas paresseux ; tu dois être léger comme l’air ; fais de suite la chose qu’on te commande, ne te le fais pas dire deux fois : attendre qu’on répète un ordre ou un appel, c’est le propre d’un drôle, d’un paresseux, d’une personne vile et de nulle valeur. Tu passeras pour tel et pour un fort mauvais commissionnaire ou un orgueilleux qui aurait mérité que, pour ce fait, on lui brisât sur la tête ou sur les épaules ce qu’il devait porter.

La septième chose dont je t’avise, mon fils, c’est que tu sois modéré et modeste dans tes vêtements ; n’y sois ni recherché ni fantasque, ne cours pas après les mantas rares et très travaillées, et, d’autre part, ne porte point des habits déchirés et vils, parce qu’ils sont 1e propre de gens pauvres et bas que Noire-Seigneur a déshérités, misérables et sans nulle qualité, qui s’en vont par monts et par vaux cherchant des herbes pour leur nourriture et du bois pour le vendre au marché. 11 ne te convient point d’imiter ces personnes qui se moquent de tout, tandis que leur manière de vivre ne prête qu’à rire. Traite-toi loimême honnêtement, comme doit se traiter un honnête homme. Ne laisse point traîner ta manta de façon à marcher sur elle comme par genre. Ne noue pas ta manta trop court de façon à la faire porter haut ; prends en cela un juste milieu. Ne fais point non plus le nœud sous l’aisselle, et, si tu vois faire ces choses par d’autres, que ce ne soit pas une raison pour les imiter. Les soldats appelés guac/ucçiue’ sont grandement estimés à la guerre, parce qu’ils se battent comme des fous, ne faisant aucun cas de la vie et cherchant la mort pour prouver leur courage. Les truands et les bouiîons, les danseurs et les fous s’affublent de n’importe quel costume nouveau qui leur tombe sous la main; ils portent la manta traînante entre leurs jambes et ils se rattachent par un nœud sous l’aisselle; ils ont le bras nu, prennent une allure burlesque, se donnent mauvais air, traînent les pieds et se déhanchent en marchant; ils se chaussent de cotaras de fantaisie, plus ami)les et plus longues qu’il ne faudrait, attachées par les tours abondants d’une courroie trop large. Fais en sorte, mon fils, d’être prudent, modéré et modeste dans l’emploi de tes mantas et de les ceintures, de sorte que tout soit convenable et bien porté.

Ce que je veux te faire remarquer, en huitième lieu, mon fils, est relatif à la conduite que tu dois suivre dans le boire et le manger. Sois bien avisé ; ne mange pas trop, ni le matin, ni le soir ; sois tem-

1, De quaill, tête, et chiqui, racler, gratter.

pérant à ton dîner et à ton souper. Si tu as un travail à faire, il convient que tu déjeunes avant de le commencer. La réserve que tu dois mettre dans ton manger est la suivante : ne mange pas trop vite et d’une façon trop dégagée ; ne mords pas au pain par trop grandes bouchées et ne remplis pas trop ta bouche de tes mets pour ne pas t’étouffer et avaler comme les chiens. Tu mangeras posément et avec calme et tu seras tempérant dans ta boisson. Ne mets pas ton pain en morceaux et ne débarrasse pas les plats de leur contenu d’une manière inconvenante. Sois d’un manger tranquille, pour ne pas donner à rire à ceux qui te voient. Si tu t’étranglais en avalant et si tu faisais quoi que ce soit méritant que tes commensaux se moquent de toi, ils te donneraient, tout exprès, de ce qui reste, pour se ménager une occasion de te railler, parce qu’ils te tiendraient pour un glouton. Tu laveras tes mains et ta bouche avant de commencer à manger. Si tu es avec des convives, ne t’assieds pas tout de suite; tu t’occuperas, auparavant, de présenter la cuvette aux autres et tu leur feras couler de l’eau sur les mains. Tu feras la même chose après le repas : tu offriras de l’eau pour les mains à tout le monde et, cela fait, tu ramasseras ce qui est tombé par terre et tu balaieras l’endroit où l’on a mangé. Tu te laveras ensuite toi-même les mains et la bouche, et te nettoieras les dents.

Je t’ai dit ce peu de mots, mon fils, et il y aurait bien plus à dire au sujet de l’honnêteté de la vie, dont nos aïeux des deux sexes ont longuement parlé : mais il serait difficile pour toi de classer le tout dans ta mémoire. Je veux cependant ajouter encore une chose qu’il te convient beaucoup de connaître, dont il t’importe de tenir note et qui nous vient des trésors et des réserves de nos prédécesseurs. La route la plus sûre que nous devions suivre dans ce monde est très élevée, très étroite et fort distincte des chemins frayés ; de l’un et l’autre côté de cette route, nous n’en pourrions sortir que pour tomber dans un ravin profond et nous précipiter d’une hauteur considérable ; cela veut dire qu’il est nécessaire que toutes nos paroles et nos actions soient réglées par la Providence et que nous soumettions à la même sagesse nos propres pensées et ce que nous entendons chez les autres.

Je veux encore que tu prennes note de ceci : que tu ne dois point te hâter de manger les mets qu’on te présente, mais porter d’abord ton attention sur ce qu’on te donne à manger; car ce monde est semé de dangers et il y a grand nombre d’ennemis qui nous abhorrent en secret. Prends garde qu’on ne t’offre à manger ou à boire quelque substance empoisonnée. Tu dois surtout t’en méfier à propos de ceux qui te haïssent, surtout des femmes et en particulier de celles

qui sont mauvaises. Tu ne devras ni manger ni boire ce qu’elles t’offriront, parce que bien souvent elles y ajoutent des sortilèges dans le but de provoquer à la luxure. Ces pratiques ne se limitent pas à nuire au corps et à l’àme; mais elles tuent, parce que celui qui boit ou mange ces choses s’obstine dans l’acte charnel jusqu’à en mourir. On dit que ceux qui sont dans l’habitude de faire volontairement usage delà chair du maçacoail\ sorte de serpentà cornes, la consomment modérément et en petite quantité; mais ceux qui la prennent sans mesure en arrivent à pouvoir faire usage de quatre ou cinq femmes en répétant l’acte quatre ou 'cinq fois sur chacune; mais, après ces excès, ils meurent, parce qu’ils se sont vidés de toute la substance de leur corps. Ils s’éteignent tout à coup en marchant, secs, défaits, exténués. C’est ainsi qu’ils arrivent à leur fin subitement après avoir perdu la beauté de leurs formes et de manière a être méconnaissables dans toutes les parties de leur corps. Lors donc que quelqu’un qui t’inspire des soupçons te donnera à boire ou à manger ne l’accepte qu’après qu’il en aura goûté lui-même. Sois avisé, prends garde à toi dans ce monde. Tu as entendu ce queje t’ai dit; tiens-toi dans un juste milieu en toutes choses.

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